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Deca Joins, Go Slow (Streetvoice)

Enserrée par les mers de Chine, des Philippines et soufflée par les brises du Pacifique, l’île de Taïwan semble se nourrir d’une circulation ancienne et constante de courants marins et culturels. Pour peu que l’on s’intéresse même sporadiquement, ainsi que je le fais, à la production musicale locale, on ne s’étonnera pas d’y trouver les mêmes enjeux et manières qui forment de l’archipel nippon à la péninsule coréenne les grandes tendances des pop extrêmes orientales : industrialisation, fabrique d’images et stéréotypes musicaux forcés. On ne s’étonnera pas non plus d’y trouver, lubie ancienne de toutes les pop en milieu démocratique, une scène d’indépendance qui plus ou moins frontalement défie la domination des images et des rythmes.

Deca Joins

Certainement plus fortement et plus librement qu’ailleurs, dans la paradoxalement démocratique île de Taïwan, une scène indépendante qui regarde vers le Pacifique compte des espoirs qui s’aligne à une certaine émancipation intellectuelle et culturelle du « un pays, deux systèmes ». Parmi celle-ci, je me suis tout à fait attaché à un jeune groupe local nommé Deca Joins composé de quatre taïwanais : Zheng Jingru, Yang Shanghua, Xie Junyan, Chen Huanggu. J’aimerais dire que je connais ces jeunes hommes et où leur carrière a commencé mais je n’en sais rien. Vraisemblablement, ils ont pu se rencontrer à l’université de Taipei et ont commencé dans les bars où se produisent une génération de slackers à la mode pacifique. J’ai mis les pieds dans leur tapis de sons au détour d’un zapping numérique et depuis, je les connais tout entier dans leur œuvre sans toutefois ne rien savoir d’eux.

Il faut en parler de cette œuvre, notamment de leur EP de 2018 — vous m’excuserez de n’être pas exactement à la pointe de la découverte — le bien nommé Go Slow. Baigné de lumières et d’ondines marines — comprendre de cuivres fusion et de guitares à-la-Metheny sur lesquelles on piquerait bien un petit somme délicieux — le court disque s’étend sur cinq pistes méticuleusement lascives et aériennes. Avec, bénéfice tout occidental, le plaisir de goûter aux sons du mandarin à la taïwanaise, dans ses chuintements et ses h aspirés, qui, parce que nous n’y comprenons pas grand chose, se transforme en abstraction mélodieuse.

Le quatuor nous a aussi, l’an passé, offert un double titre 散去的時候 (San qu de shihou) qui continue sur la même veine en ajoutant, sporadiquement, des guitares saturées qui font naturellement penser à Wild Nothing parmi d’autres. Sur la deuxième piste 散去的時候, qui donne son nom à l’EP, le chanteur va jusqu’à se perdre dans quelques phrases en anglais tout en désinvolture :« just leave me alone / it’s better off on my own ».

Pour trouver des racines à la pop des Deca Joins, on se tourne vers la city pop qui faisait florès au Japon à la flamboyante époque des Yellow Magic Orchestra et dont on goûte, via Light in the Attic, la désinvolture affectée et la vivacité grâce à la toujours recommandable compilation Pacific Breeze. On pense aussi pour le Japon à la carrière solo du grand Haruomi Hosono (YMO) et à Tatsuro Yamashita pour la j-funk. Pour Taïwan, on songe à la première moitié des 1990 avec les sirupeuses chansons de la star de city pop Kay Huang ou encore à Why Not et leurs effrayantes bossa-nova fusion. Tout cela bien sûr ne vaut que pour l’auditeur que nous sommes : voyant ces scènes à travers le rideau des rééditions des labels qui s’en sont faits une spécialité. Nous sommes par ailleurs tentés de ramener vers nos horizons quelques inspirations : Watercolors de Pat Metheny, le Chick Corea Elektric Band et autres jazz-fusion pas toujours recommandables.

Deca Joins

Finalement, les taïwanais filent le même coton qu’un certain M. Mondanile qui, de la même manière, explore névrotiquement tout un pan d’une culture fusion pas toujours du meilleur goût, souvent esthète, parfois adipeuse, toujours naïve, mais porteuse, en ces temps où le laisser-aller nous guette, d’une promesse soyeuse de désinvolture romantique. Une sorte de floraisons des cerisiers lorsque le printemps bégaie dans l’hiver qui, mieux que le lâcher prise définitif, nous promettrait une parenthèse lumineuse et iodée. Ça tombe à pic, ma chanson préférée de l’EP des Deca Joins « 海浪 » se traduit par vague de mer (hai lang). À vos imaginaires.

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