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Corte Real, Pays Vaincus (La Souterraine)

Il est toujours facile de moquer les tops et autres listes de préférences qui fleurissent chaque fin d’année, quand on est toujours sûrs de ses goûts bien arrêtés, que rien, ni personne, ne pourra jamais bousculer. C’est un peu l’inverse chez moi, la musique restant pour toujours ce matériau bien mystérieux, comme des sables mouvants sur lesquels j’avance continûment et imprudemment, au risque d’être aspiré ici ou là, sans crier gare… Mon cœur d’artichaut, baigné de ce spleen de fin d’année, n’attendait que ça : être englouti, à quelques heures du minuit fatal, par le très beau disque de Corto Real, repéré, entre autres, dans le top de Baptiste W. Hamon pour les amis de Pop News, Pays vaincus.

Les trois minutes de Pays vaincus, sorte d’envolée toute triste mais enveloppante, comme la bénédiction d’une fine pluie équatoriale, tournent en boucle depuis ce matin. La chanson rappelle les teintes subtilement politiques des années 70, dans une écriture intime, adoptée en leur temps par Yves Simon, Maxime Leforestier ou Gérard Manset s’il avait opté pour la chaloupe. Comme cet Opium, ballade en dérive, susurrée et langoureuse, cousue sur un ternaire claudiquant, témoin d’un siècle oublié. C’est une variété au ralenti (Tous les secrets du mauvais monde), écrasée par le soleil, que joue cet étrange personnage, entouré d’un groupe quasi fantôme, épargné par le cynisme, pas si vaincu que ça au final, puisque le disque produit cette belle impression d’échappée et de liberté foudroyante. C’est Tanguy, marin-chanteur à la voix fragile, qui est porté par la poésie fine et précise de ses textes, amples et épiques : sauf qu’ici, « cantine » rime bien avec « slim », qu’il y évoque Dubaï, en laissant quelque indice. Il est bien dans son époque même s’il chante, comme avant, l’alcool (Fernet Branca), les femmes, les voyages et la révolution sur des cocottes de guitare africaines subsahariennes et des rythmes agités (La vie sauvage comme dans une toile du Douanier Rousseau). L’exotisme de pacotille – vade retro – est évité aisément par une instrumentation sobre et des arrangements, notamment de claviers (Charlie O à l’orgue de messe sur Dubaï triste et Chanson triste) et de piano divins, avec un son doux, comme la caresse des vents et des vagues, dont le bruit ponctue le disque de ça, de là, une évidence. Et plutôt que de gribouiller des cartes postales sépia hors sujet, le disque dessine bel et bien un univers multicolore, un peu impressionniste, un peu désuet, dans lequel a trouvé refuge Corte Real. Une cachette à l’abri du monde hurlant, une invitation au voyage pour une retraite insulaire, sans doute ultramarine, peut-être imaginaire, qui sait ?

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