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Chicago, Chicago Transit Authority (Columbia)

Les chroniques anniversaire de l’été

Par réflexe œdipien, il est souvent question de rejeter les goûts des parents à l’adolescence et se plonger à corps perdu dans une musique qui, si possible, emmerde les vieux. Cette tradition a certainement perdu du poil de la bête dans certaines familles où le rock / metal s’est transmis de génération en génération mais il y a toujours quelque chose de viscéral à s’opposer symboliquement à ses géniteurs, et quoi de mieux que de le faire à travers les œuvres culturelles ? Comme un certain nombre de personnes amenées à lire ce texte, mon père est un baby boomer dont l’adolescence a été portée par les Beatles, Rolling Stones, Jimi Hendrix, Pink Floyd et tant d’autres. Né en 1950, il avait dix-neuf ans quand est sorti Chicago Transit Authority, premier album de Chicago. Le disque m’a marqué quand j’avais une dizaine d’années. Mon père le mettait régulièrement dans la Rover gris métallisé sur nos trajets l’été. Après ma découverte de la musique électronique, puis des Nuggets et des groupes punk, j’ai cependant réussi à lui rester fidèle. Il s’était immiscé dans mon cerveau et je réécoute certaines de ses chansons régulièrement. On se rappelle du bouillonnement de l’époque : Mai 68, Woodstock, les premiers pas de l’homme sur la lune. La France écoutait certes d’avantage Sylvie et Johnny que le Velvet Underground, groupe alors confidentiel. En revanche, je ne doute pas que mon père et sa bande de potes à la fac ont écouté Chicago à l’époque, et beaucoup depuis. Le groupe a en effet a vendu par camions entiers de ce premier album, plusieurs singles classés dans les charts à travers le monde (y compris en France), un pari loin d’être gagné sur le papier tant le projet était casse-gueule et pour le moins ambitieux.

Chicago
Chicago

La formation nord-américaine se nomme initialement The Big Thing, une bonne réputation dans les milieux autorisés, grâce à des prestations en concerts survoltées. Managé par James Williams Guercio, déjà facilitateur de plusieurs tubes des Buckinghams comme Don’t You Care ou Mercy Mercy Mercy, le groupe change de nom et devient Chicago Transit Authority puis Chicago (sous la pression du vrai transporteur CTA). Les musiciens et leur mentor, alors auréolé du succès du second album de Blood Sweat & Tears, arrivent à convaincre Columbia de faire un double album en échange d’une réduction des royalties, un fait rarissime pour un groupe débutant. La chose est enregistrée en quelques jours en janvier 1969 (le label avait accordé 5 jours pour les prises lives, même tarif pour les overdubs). La formation maîtrise son sujet et semble savoir où elle va. Le groupe s’appuie  sur une qualité instrumentale et une cohésion irréprochable, travaillées à la dure dans les gigs. CTA, sur le papier, synthétise cependant ce que les gens aiment à honnir dans la période. Plus de soixante-dix minutes de musique, des morceaux longs, des jams, des soli en pagaille, des cuivres, de l’ambition, des structures complexes, des changements de rythmes empruntés au jazz, le premier album de Chicago offre à celui qui ne veut pas l’écouter matière à le détester.

chicago
Terry Kath (Chicago)

CTA mérite bien mieux que cela, malgré certaines longueurs, en particulier le jam de sa dernière face, ironiquement (?) nommé Liberation. Il compense en effet ces quelques excès de zèle par sa vivacité, de très bonnes mélodies pop, des arrangements de cuivres vibrants. La musique groove et savate sévère, sans répudier quelques accents savants. Elle doit autant au jazz qu’au rock et à la soul, dans un équilibre précaire mais opérant assurant une sorte de musique pop syncrétique de son époque, pont entre les Stones, Hendrix, la soul de Chicago et la musique plus savante chère à Frank Zappa. La section rythmique formée par Danny Seraphine (batterie) et Peter Cetera (basse) est une machine bien huilée, parfaite fondation pour le jeu inventif de son immense guitariste Terry Kath (en photo ci-dessus) littéralement en transe tout le long de l’album. L’intéressé a même son solo de six minutes à travers Free Form Guitarlong à la réécoute (je zappe systématiquement) mais impressionnant pour tous les apprentis guitaristes de l’époque tant le musicien tire des sonorités inédites de la six cordes dans un nuage d’étincelles. Les voix sont un autre point fort de la formation. Robert Lamm en assure la majeure partie (ainsi que les crédits d’écriture) mais il peut compter sur Kath et Cetera pour le seconder et assurer d’excellents backing.

Le premier des deux vinyles est un sans faute et constitue un tir en rafale de grandes chansons. De Introduction en passant par Does Anybody Really Know What Time It is?, Beginnings ou Questions 67 and 68, la première partie de l’album ne laisse que peu de répit. Le second disque est peut-être un peu plus faible, mais se compose toutefois de quelques moments de grâce. Les chants contestataires de Prologue, August 29, 1968 (des affrontements à Chicago entre étudiants et forces de l’ordre pendant la convention des Démocrates) entraînent le groupe vers une chanson pop accrocheuse au parfum d’insurrection. En plus de citer I am the Walrus des Beatles, South California Purples a des allures de réinterprétation rock des instrumentaux poisseux de Booker T and The MGs avec une bonne dose de saturation. Enfin, la jeune formation s’autorise même un dynamitage en règle en reconstruisant radicalement le classique british beat I am the Man du Spencer Davis Group dans un déluge de percussion évoquant les débuts de Santana (qui eux aussi ont été taper chez les britanniques en reprenant Black Magic Woman à Fleetwood Mac). Chicago Transit Authority, dans ses défauts (une durée certaine, un jam longuet) comme ses qualités (sa manière d’envisager une musique libre ouverte et généreuse) condense la période d’intenses expérimentations propre à la fin des années soixante. À quelques encablures de Blood Sweat & Tears, Santana ou Eric Burdon & War, Chicago émerge à la fin des années soixante comme l’un des groupes les plus doués de sa génération et pourtant, la formation s’éloignera bien vite de cette fougue de jeunesse au profit d’une pop plus confortable squatteuse de charts pendant la décennie à venir.

 

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