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Blind Test : Howe Gelb

Howe Gelb
Howe Gelb / Photo : Christoph Voy

Après deux albums de ballades au piano (Future Standards et Further Standards) baignant dans l’atmosphère surannée des standards de Tin Pan Alley, Howe Gelb revient avec Gathered, un disque plus conforme à ses habitudes, qu’il a enregistré au quatre coins du monde, de Tucson à Copenhague, en passant par Dublin, Portland, Amsterdam et même Paris. Un disque sur lequel il retrouve une pléiade d’invités comme Matt Ward, Anna Karina ou Talula Gelb, sa propre fille, pour une poignée de duos bien sentis, dont une superbe reprise de A Thousand Kisses Deep de Leonard CohenQuelques jours après son concert donné sur l’île Séguin, à Boulogne-Billancourt, Howe Gelb a accepté de se plier au jeu du blind test. 

1.   M. WARD, Let’s Dance (sur The Transfiguration of Vincent, 2004)

C’est Matt Ward qui chante David Bowie ! Je me souviens encore très bien du jour où il m’a fait part de son intention de reprendre cette chanson. C’était une idée étrange et je lui avais répondu : “Mais comment vas-tu faire ?” Finalement, il l’a jouée à sa manière et le résultat est parfait ! En tout cas, je suis content, car nous allons nous retrouver pour une mini-tournée, cet été. Nous avons quelques dates de prévues en Europe, dont une en France, dans le nord, fin juillet. 

Matt Ward chante A Thousand Kisses Deep, un titre de Leonard Cohen, avec vous sur Gathered. Ce n’est pas la première fois que vous collaborez ensemble. Ce sont donc des retrouvailles… 

Oui, en fait, notre amitié remonte à plus de vingt ans. En fait, j’ai même sorti son premier album, End of Amnesia en 2001. Je ne voulais pas le faire, car je ne me voyais pas sortir de disque de quelqu’un d’autre, mais comme il y tenait beaucoup j’avais fini par accepter. En fait, je l’avais connu lors d’un concert où il faisait ma première partie. Il m’avait donné sa cassette de démos ; c’était un gamin brillant ! Au bout du compte, je n’ai donné que deux coups de pouce de ce genre dans ma vie : le premier était pour Grandaddy et le second pour Matt Ward.  

2.   NEIL YOUNG, Roll Another Number (sur Tonight’s the Night, 1975)

Ah, j’adore cet album ! Je crois qu’on a, malheureusement, tendance à oublier à quel point il était risqué, à l’époque, de sortir un album de ce genre. Neil Young adorait jouer avec les attentes des gens et Tonight’s the Night était vraiment l’exact opposé de son album Harvest. Il s’était fabriqué une sorte d’alter ego, une incarnation cauchemardesque d’un chanteur de Las Vegas constamment dissimulé derrière ses lunettes noires. Et je ne suis pas certain qu’il en soit vraiment sorti. A l’époque, tout était propre, les enregistrements étaient impeccables et, lui, il avait enregistré ce disque dans un brouillard de drogues, en s’évertuant à réaliser un enregistrement déglingué et dissonant. Pour lui, cette prise de risques était aussi une façon de rester en vie, à un moment où deux de ses plus proches amis, Danny Whitten et Bruce Berry, venaient de disparaître. Tout ce qu’il voulait c’était éviter de se laisser enfermer dans un confort artistique et je dois dire que c’était extrêmement courageux de sortir un disque aussi brut, à l’époque. Personne à part lui n’aurait osé tenter un truc pareil !

3.   SYLVIE SIMMONS, You Are in My Arms (sur Sylvie, 2014)

C’est Sylvie ! 

C’est le ukulele qui vous a mis sur la voie ? 

Oui, voilà ! Ha ha !

Vous avez produit cet album, le premier de Sylvie Simmons, qui est également une grande figure de la presse musicale anglaise et américaine, la spécialiste de l’americana pour le magazine Mojo et l’auteure de biographies importantes de Serge Gainsbourg, Neil Young et Leonard Cohen. J’imagine que vous deviez vous connaître depuis longtemps…

Non, pas tant que ça. En fait, je l’ai surtout beaucoup lue avant de la rencontrer. J’aimais beaucoup ce qu’elle écrivait dans Mojo. Il y a tellement de mauvaises plumes dans les magazines de rock… Mais ses papiers étaient différents ; ils avaient quelque chose d’authentique et reflétaient une sensibilité peu commune, ainsi qu’une vraie reflexion sur la musique. La première fois que je l’ai rencontrée, c’était à Londres, avec Giant Sand. Mais j’étais tellement épuisé par le voyage que je n’ai pas un souvenir très clair de cette interview. Ensuite, quelques années plus tard, elle a attribué cinq étoiles à l’un de mes disques, ‘Sno Angel Like You. Là, nous nous sommes rencontrés à nouveau et j’ai commencé à mieux la connaître. J’étais un peu embêté, car on ne peut pas être ami avec des gens qui écrivent sur ce qu’on fait. Mais je m’étais dit que je préférais m’en faire une amie plutôt que de la garder comme une alliée professionnelle au sein de la redaction de Mojo. De toute façon, je savais que je n’aurai jamais plus de cinq étoiles dans ce magazine… Plus tard, nous avons beaucoup échangé au moment où elle menait son enquête sur Leonard Cohen. Elle me parlait des gens qu’elle recontrait, à Montréal ou ailleurs, et du puzzle de cette vie qui commençait à s’assembler. Moi, à l’époque, je ne m’intéressais pas vraiment à Leonard Cohen. Bizarrement, j’avais toujours pensé qu’il n’était pas très investi dans sa propre musique et que c’était pour cette raison qu’il enregistrait si peu. Surtout si on le comparait à quelqu’un comme Neil Young. Bref, le livre de Sylvie (I’m Your Man, éd. L’Echappée) m’a fait complètement changer d’avis. J’en suis même arrivé à un point où, pendant quelques mois, vers 2013-2014, j’étais incapable d’écouter autre chose que Leonard Cohen. 

Quels souvenirs gardez-vous de l’enregistrement de l’album Sylvie?

J’ai beaucoup aimé travailler avec elle. Vous savez, je n’aime pas tellement produire les disques des autres. Pour tout un tas de raisons… Mais, dans ce cas précis, je trouvais que ses chansons correspondaient bien à ce que j’ai l’habitude de faire sur mes disques. Un certain minimalisme… 

Vous produisez aussi son deuxième album ? 

Oui, il est, d’ailleurs, pratiquement terminé. 

4.   PAPA M, Over Jordan (sur Whatever, Mortal, 2001)

Je reconnais la chanson, mais pas l’interprète…

Il s’agit de David Pajo qui, ici, joue sous le nom de Papa M. Vous avez repris Wayfaring Stranger, que Pajo adapte plus ou moins avec ce Over Jordan. C’est sur Whatever, Mortal, son album de 2001. 

Je ne connais pas cet album, mais j’aime beaucoup David Pajo. Je l’avais même invité dans un festival où on m’avait proposé de faire la programmation. C’était en 2014. J’aime beaucoup ce gars… Il sort toujours de très bons disques. Cette chanson, Wayfaring Stranger, est vraiment très importante pour moi, car mon ami Rainer Ptacek (le grand ami de Howe Gelb, celui avec qui il avait fondé Giant Sand, est décédé d’une tumeur au cerveau en 1997, ndA) la jouait souvent dans les années 70. Du coup, à chaque fois que je l’entends, je pense à lui.  

5.   ANNA KARINA, Ma ligne de chance (dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, 1965)

Elle est tellement adorable… Elle a gardé une âme d’adolescente. C’est fascinant. Lorsque je suis avec elle, je suis toujours stupéfait par son énergie et les vibrations positives qu’elle transmet presque malgré elle. C’est irrésistible… Maintenant, je la connais mieux et j’ai même eu le projet de lui écrire tout un album. L’idée lui plaisait, mais elle n’aime plus le son de sa voix. C’est vraiment dommage, car sa voix actuelle est merveilleuse. Elle a tellement de caractère… Pour tout dire, je lui avais même proposé d’enregistrer un album de chansons de Leonard Cohen. Je trouvais que son nouveau registre vocal convenait bien à ces chansons.  En plus, j’aimais bien l’idée de traduire ce répertoire en français. Malheureusement, Anna trouvait que ces chansons étaient trop sombres ; il y a, chez elle, un besoin de légèreté qui l’empêche de se confronter à cette noirceur. C’est dommage, mais je crois que je comprends aussi son point de vue. 

Sur Gathered, elle chante Not the End of the World... 

Oui, c’est une de mes vieilles chansons. Je trouvais qu’elle lui convenait parfaitement. A la base, je lui avais proposé A Thousand Kisses Deep, mais elle m’avait répondu (il imite sa voix) : “Oh, Howe, c’est encore trop sombre pour moi !” Au depart, je voulais qu’elle chante cette chanson en duo avec Matt Ward. Mon idée était de jouer sur le contraste entre sa voix, plutôt grave et esquintée, et celle de Matt qui, ici, chante vraiment très haut. Et comme elle a refusé, j’ai decidé de la remplacer. Et, finalement, c’est moi qui chante avec Matt.

Est-ce que les films de Jean-Luc Godard dans lesquels elle a joué font partie de vos films favoris ? Je pense notamment à Pierrot le fou… 

Justement, non. Ou, plutôt, disons que c’est après l’avoir rencontrée que j’ai vu les films dans lesquels elle avait joué. En règle générale, j’adore découvrir des films ou des disques sans en avoir entendu parler avant, sans que mon jugement soit déjà orienté par ce qu’on a pu m’en dire, etc. Et il est très difficile de parvenir à faire ce genre d’expérience avec des films anciens. Mais c’est ce qui m’est arrivé avec ceux de Godard. Je connaissais son nom, mais je n’avais jamais cherché à voir ses films. Et là, en découvrant qu’Anna avait fait tous ces films, j’ai eu envie de me lancer. Pour moi, ça a été une experience extraordinaire de découvrir tous ces films, surtout à mon âge ! Plus jeune, je pense que je serais passé à côté, mais là ça a vraiment été une révélation.   

6.   BOB DYLAN, One Too Many Mornings (sur Hard Rain, 1975)

Je dois tout à Dylan. Il a été l’un des premiers à prouver que l’on pouvait écrire ses propres chansons, les enregistrer soi-même, les sortir sur disque et réussir à vivre de tout ça. Avant lui, seuls Hank Williams et Jimmie Rodgers étaient, à ma connaissance, parvenus à faire la même chose. Lorsque Dylan est arrivé, j’étais très jeune, mais il m’a immédiatement emporté. Plus tard, j’ai eu l’occasion de le rencontrer. Nous nous sommes même croisés deux fois, mais je n’ai jamais réussi à lui parler. J’étais incapable de dire quoi que ce soit, même pas “bonjour” ! En fait, je crois surtout que je n’avais rien à lui dire. Il m’avait tellement apporté que la dernière chose que j’aurais voulu aurait été de le déranger. Du coup, j’avais préféré me taire…

Bob Dylan s’apprête à sortir un gros coffret d’enregistrements live de la Rolling Thunder Review. Il va aussi y avoir un documentaire de Scorsese consacré à cette tournée très singulière… Bref, en pensant à tout ça, je me disais que le concept de cette tournée n’était finalement pas très éloigné de ce que vous faîtes avec Giant Giant Sand, par exemple… 

Oui, il y a de ça. Mais, vous savez, j’ai tourné avec Bob Neuwirth et il m’a dit qu’il avait été à l’origine du projet de la Rolling Thunder Revue… Et je suis aussi très ami avec Tony Garnier, qui joue avec Dylan depuis plus de vingt ans. 

Il joue également avec Steve Gunn, non ?

Oui, tout à fait. 

7.   BERTRAND BELIN, Je parle fou (sur Cap Waller, 2015)

C’est Bertrand Belin, non ? 

Oui, vous allez jouer avec lui, à Lyon, début juillet (le 5, dans le cadre du festival des Nuits de Fourvière, où Giant Sand et Bertrand Belin partageront l’affiche avec Cat Power, ndA). Est-ce que vous connaissez bien ses disques ? 

J’ai rencontré Bertrand par l’intermédiaire de Pieta Brown, qui est la fille de mon vieil ami Greg Brown. Pieta est une musicienne merveilleuse. Elle écrit des chansons formidables et elle a aussi travaillé sur un long métrage intitulé Around Luisa dans lequel joue Bertrand. Elle tenait beaucoup à organiser une rencontre entre nous, car elle était convaincue que nous étions faits pour nous entendre. De mon côté, je pense depuis longtemps que Pieta a toujours raison. C’est comme ça… Donc j’ai suivi son conseil et nous avons fini par dîner tous les trois, un jour. Ensuite, elle a insisté pour que j’enregistre une chanson avec lui, pour le film, et c’est ce que nous avons fait. Je serai ravi de revoir Bertrand en juillet !  

8.   GIANT SAND, Gypsy Candle (sur Heartbreak Pass, 2015)

A Lyon, vous allez jouer avec Giant Sand, donc est-ce que cela signifie que vous vous apprêtez à sortir un nouveau disque avec le groupe ?

Oui, nous sortons un nouvel album en septembre. 

Est-ce que ce sera un disque de Giant Sand ou un disque de Giant Giant Sand (la version élargie du groupe avec laquelle Gelb a enregistré l’album concept Tucson, ndA), ou même Giant Giant Giant Sand, puisqu’il semble que vous vous produisez aussi, parfois, sous ce nom ? 

Non, ce sera bien un nouveau disque de la formation originale de Giant Sand. En fait, nous avions deux batteurs au départ. Le premier était Winston Watson ; il jouait avec nous sur Valley of Rain, notre premier album, puis il est parti jouer avec Dylan, pendant quelques années, et beaucoup d’autres musiciens, depuis. L’an dernier, nous avons sorti une nouvelle version de Valley of Rain. L’album a été réenregistré et nous avons tourné, pendant l’été, avec Winston et le reste de la formation d’origine. Cette année, nous avons réenregistré notre deuxième album, Ballad of a Thin Line Man, sur lequel jouait notre deuxième batteur, Tommy Larkins, qui nous avait ensuite quittés pour jouer avec Jonathan Richman. Et, donc, cet été, nous jouerons avec Tommy. 

Un mot sur cette chanson, Gypsy Candle, qui figure sur le dernier album en date de Giant Sand ?

J’aime beaucoup l’intro de ce morceau. Pour moi, c’est une sorte d’hommage inconscient à Erik Satie. Sur le coup, cette mélodie jouée au piano m’avait interpellé, car je n’ai pas du tout l’habitude d’écrire ce genre de mélodie. Et puis, plus tard, à force de l’entendre, j’ai fini par réaliser que cela avait sans doute été, pour moi, une façon de marcher sur les traces de Satie. 

9.   LEONARD COHEN, A Bunch of Lonesome Heroes (sur Songs from a Room, 1969)

On a déjà beaucoup parlé de Leonard Cohen, mais puisque la chanson était prévue… Je me demandais quels étaient vos albums de Leonard Cohen favoris. 

Comme je vous le disais tout à l’heure, Cohen est, un peu comme Godard, quelqu’un que j’ai vraiment découvert sur le tard. Et, quand je m’y suis mis, ça a été un énorme choc de découvrir ce flot de chansons si belles, si profondes et si intègres… J’étais aussi stupéfait d’apprendre qu’il avait pu passer tant d’années à écrire telle ou telle chanson, tel ou tel poème. A un moment, moi qui avais passé ma vie à suivre Neil Young à la trace, j’en suis même arrivé à me demander si je ne m’étais pas trompé de Canadien et si Leonard Cohen n’était pas, au fond, bien plus intéressant. Bon, là je plaisante un peu, mais l’idée m’a effleuré. Pendant un an, je n’ai écouté que Leonard Cohen. J’ai tout écouté, en boucle, inlassablement. Bref, tout ça pour dire qu’au bout de toute cette période, j’ai fini par me dire que sa plus grande chanson était sans doute Alexandra Leaving. Celle-ci, pour moi, elle est vraiment au-delà du chef-d’oeuvre !

10. HOWE GELB, On the Fence (sur Gathered, 2019)

Gathered a une tonalité plutôt jazz, mais ce titre est différent. Il est plus folk et ce n’est sans doute pas un hasard si vous l’avez placé en ouverture de l’album…

J’ai enregistré cette chanson à Dublin, un jour où j’avais dix heures d’attente entre deux avions. Je l’ai enregistrée avec un duo Irlandais nommé The Lost Brothers. C’était eux qui m’avaient proposé d’aller tuer le temps en studio. Et, à cette époque, je travaillais sur cette chanson. J’avais quelques accords, mais rien de plus. Je tournais autour sans trop savoir ce que je voulais en faire. Bref, dans l’état dans lequel je me trouvais, en plein jetlag, je me suis laissé aller à improviser les paroles, dans une sorte de flux de conscience et je me suis mis à parler de Leonard Cohen. A l’époque, j’étais déjà obsédé par la chanson A Thousand Kisses Deep et c’est pour ça que, dans la chanson je me mets à parler de Lenny. En fait, personne n’a jamais appelé Leonard Cohen Lenny ; au mieux, les gens l’appelaient Leo. Mais c’était comme ça que c’était sorti pour moi. Et donc lorsque je chante “Lenny talks to the ponies”, je fais directement référence aux paroles de A Thousand Kisses Deep : “The ponies runThe girls are young…” Vous savez, cet album a été enregistré un peu partout, à travers le monde. J’ai enregistré toutes ces chansons là où je me trouvais et puis, au bout d’un certain temps, j’ai décidé d’en faire un album. Et lorsque j’ai commencé à réfléchir à l’ordre des chansons de ce disque, j’ai trouvé intéressant de commencer par ce titre, mal produit, enregistré en vitesse et même pas vraiment écrit, bref une chanson qui n’en était pas vraiment une, en ouverture de l’album. 

11. JOHN HARTFORD, Gentle on My Mind (sur Gentle on My Mind, 1967)

A Paris, lors de votre dernier concert, vous avez joué ce classique de John Hartford. Pourquoi ce choix ?

J’aime beaucoup cette chanson. Pour moi, c’était un peu un challenge. J’aime bien faire ça, m’obliger à apprendre une chanson, à essayer de la jouer, etc. Avant mon concert parisien, j’étais en Belgique où je l’avais jouée avec un orchestre, donc là je voulais la tenter seul… Mais j’aime vraiment beaucoup cette chanson. Les paroles sont intéressantes. En fait, le type est complètement perdu. Il aime se raconter à lui-même qu’il garde un bon souvenir de cette femme chez qui il a laissé quelques affaires, il se dit qu’il pourra toujours la revoir avec plaisir, mais il ne parvient pas à comprendre, à s’avouer, qu’au fond c’est elle qu’il aime et qu’au lieu de parcourir le monde avec son souvenir en tête, il devrait tout simplement la rejoindre et rester auprès d’elle. 

12. GIANT SAND, Dusted (sur Chore of Enchantment, 2000)

Pour différentes raisons, je me dis souvent que Chore of Enchantment et The Black Light, l’album de Calexico, sont un peu comme les deux versants d’une même pièce qui pourrait être l’idée que l’on se fait du son de Tucson. Les deux disques ont été enregistrés en même temps, quasiment par les mêmes musiciens, au moins Joey Burns et John Convertino ; l’un est clair et facile d’accès, c’est The Black Light, tandis que l’autre, Chore of Enchantment, semble plus étrange, plus poétique et plus imprévisible. Avec Calexico, l’auditeur comprend immédiatement où il va aller, tandis que Chore of Enchantment reste un disque surprenant, ponctué de bouffées surréalistes et d’accidents plus ou moins heureux. Bref, il y a vraiment une sorte de dualité entre les deux disques… 

Oui, je suis d’accord ! En fait, j’ai d’abord connu John Convertino. Nous avons d’abord collaboré ensemble pendant quatre ans, environ. Nous avons même vécu ensemble, pendant quelque temps, dans une cabane du désert de Mojave en Californie (c’est même à cette occasion que les deux musiciens ont enregistré l’album Center of the Universe, ndA). Ensuite, nous avons rencontré Joey Burns, qui n’était encore qu’un très jeune musicien. On l’a pris dans le groupe et, ensuite, comme je voulais me réinstaller à Tucson, je les ai emmenés avec moi. A l’époque, Joey n’avait jamais quitté la Californie. Donc, pour lui, tout était nouveau et il s’était vite enthousiasmé pour Tucson et tout ce que la ville avait  à offrir. Il était très ambitieux, mais aussi incroyablement dynamique. Il se lançait toujours dans tout un tas de projets ; c’était aussi de son âge. De mon côté la période était délicate, puisque j’avais ma fille à élever et que, dans le même temps, Rainer (Ptacek, ndA), mon très vieil ami, était en train de succomber à une tumeur au cerveau.  Bref, c’est à cette période que Joey a profité des pauses dans l’activité de Giant Sand pour lancer Friends Of Dean Martinez. En gros, il avait tout appris chez Giant Sand : il avait appris à écrire des chansons, à faire un enregistrement, c’était une vraie éponge ! Et puis, finalement, au moment où mon ami Rainer était au seuil de la mort et où j’étais complètement débordé avec l’éducation de ma petite fille, Joey a lancé Calexico avec John Convertino. Ensuite, lorsque j’ai commencé à relever la tête et que j’étais prêt à relancer Giant Sand (en fait, à reprendre l’enregistrement de Chore of Enchantment, ndA), John et Joey étaient déjà trop occupés avec Calexico pour pouvoir s’investir à nouveau dans mon groupe. 

13. BRUCE SPRINGSTEEN, It’s Hard to Be a Saint in the City (Greetings from Asbury Park, 1972)

J’ai toujours aimé Springsteen. Dans les années 70, son arrivée avait été comme une énorme bouffée d’air frais. Ensuite, dans les années 80, sa musique a souffert des tendances de production de l’époque : la caisse claire était enregistrée beaucoup trop fort, il y avait trop de choristes et les riffs de synthétiseurs hérités de la new-wave, étaient devenus insupportables. Et toute la vieille garde a souffert de ces concessions faites aux tendances de l’époque : Neil Young en a souffert, Bob Dylan aussi… Par exemple, un album comme Knocked Out Loaded (de Dylan, ndA) aurait dû être excellent, mais il est devenu inaudible à cause de cette production standardise. Moi, à cette époque, je commençais tout juste à sortir des albums et je ne supportais pas de son de batterie qu’on voulait nous imposer. C’était, à chaque fois, un vrai combat avec les ingénieurs du son. Je faisais tout pour atténuer les effets de ces nouveaux codes de production, mais c’était très difficile. Et c’est, d’ailleurs, pour cette raison que j’ai voulu réenregistrer les deux premiers albums de Giant Sand (Return to Valley of Rain, la nouvelle version de Valley of Rain, le premier Giant Sand, est sorti en 2018 ,trente-trois ans après le disque d’origine, ndA). En fait, je ne supportais plus ce son qu’on nous avait imposé, à l’époque. Le pire, c’est que les ingénieurs du son pensaient vraiment nous aider. Mais ils ne faisaient que céder à la mode des années 80. Moi, je ne voulais pas que mon album sonne comme n’importe quel autre disque de 1983 ; je voulais qu’il ait le son d’un album de 1971, année qui, grosso modo, correspond au moment où je me suis mis à écouter de la musique. Moi, ce que j’avais toujours voulu c’était le son de Sticky Fingers 

Bruce Springsteen est aussi un merveilleux songwriter…

Oui, et il l’est resté. Récemment, j’ai bien aimé sa façon de parler de la dépression dans Hello Sunshine, une de ses dernières chansons. Ce n’est pas explicite, mais si vous lisez entre les lignes, c’est de cela qu’il parle.  

14. HOWE GELB, Nicos Lil Opera (sur Hisser, 1998)

Cette chanson est partie d’une interview de Nico, la chanteuse, qu’un ami m’avait fait écouter. C’était un document très émouvant dans lequel Nico, déjà assez âgée, parlait de ses souvenirs et notamment de son goût pour l’opéra. Je m’en suis donc inspiré et j’ai décidé de mettre ce bref passage de l’interview au milieu de la chanson…

15. TOM WAITS, Jockey Full of Bourbon (sur Rain Dogs, 1985)

Tom Waits est très important pour moi. J’ai suivi ses albums depuis l’époque de Closing Time, son premier. Il est tellement différent des autres… Et sa grande métamorphose, à partir de Swordfishtrombones, m’a encore plus passionné. Tout ce qu’il fait est génial. 

16. HOWE GELB, The Hangin’ Judge (sur Alegrias, 2011)

J’ai écrit cette chanson dans la maison de mon ami Fernando Vacas, à Cordoue, en Espagne. C’est un endroit très agréable, avec un patio qui me rappelle ceux qu’on peut trouver dans certaines maisons de Tucson. Là-bas, je logeais sous le toit et l’inspiration était constante ; c’était incroyable. Elle me tenait éveillé ! Les chansons me tombaient dessus en flux continu. A chaque fois que je voulais me reposer, une nouvelle chanson germait dans mon esprit et je me sentais obligé de l’écrire, car on ne peut pas retenir une chanson qui passe, comme ça. Elle est trop abstraite ; il faut l’écrire pour en conserver une trace. The Hangin’ Judge faisait partie des chansons que j’ai écrites là-bas. Et c’est aussi dans cette maison que j’ai enregistré A Thousand Kisses Deep, avec Matt Ward.

3 réflexions sur « Blind Test : Howe Gelb »

  1. Merci, c’est très détaillé et très intéressant.
    J’aurais deux corrections à proposer :
    Le premier album de M. Ward sorti par Howe sur son label Ow Om, c’est « Duet for guitars #2 » en 1999, pas « End of amnesia » en 2001.
    L’album enregistré en duo avec John Convertino, c’est plutôt « Long stem rant » en 1989 que « Center of the universe » en 1992 (sur lequel Joey Burns, entre autres, est déjà présent sur quelques titres).
    Cordialement,
    Pol

    1. Bonjour,
      Vous avez parfaitement raison. J’ai noté les références sans vérifier, alors que j’ai tous ces disques, en plus. Je vais corriger ça. Merci pour votre vigilance !

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