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Boucles hantées

Bibio

Un léger souffle, comme le reliquat poussiéreux d’un enregistrement effectué sur une machine antédiluvienne, comme la brise perçue à travers les feuilles des arbres, parcourt la plupart des longues plages instrumentales de Phantom Brickworks. L’écho d’une présence, ou d’une absence, selon ce que notre imagination voudra bien percevoir. Le souvenir dématérialisé est un élément central de l’album : ce que l’on retient de quelque chose qui a disparu, et la trace imperceptible de son passage. L’abstraction de l’ambient était sans doute la façon la plus profonde, et la plus inspirante d’exprimer ces choses pour Stephen James Wilkinson, alias Bibio.

L’idée d’un album totalement ambient n’était pourtant pas un point de départ. L’anglais très prolifique s’était déjà exprimé à de maintes reprises dans un autre registre, plus folktronica, dans la lignée des Boards of Canada, dont il partage depuis 2009 le même label, Warp. S’il compte déjà huit albums studio à son actif, Wilkinson œuvre en parallèle, depuis le début de sa carrière, sur cet ambitieux Phantom Brickworks. « Certains des morceaux ont été composés avant mon arrivée chez Warp. Les titres les plus anciens, 9:13 et Pantglas ont été enregistrés en une seule session, d’autres ont été utilisés par extraits dans des albums précédents. Donc la vérité est que les gens ont écouté des morceaux de Phantom Brickworks depuis 8 ans déjà. Je ne me suis pas lancé avec l’intention d’en faire un album entier, ça a juste grandi progressivement avec le temps. » C’est sans doute ce qui confère à l’album ce caractère totalement intemporel. Débarrassées de tics stylistiques et des signes du temps, les plages en suspension de Bibio sont autant d’échappatoires, de parenthèses nécessaires pour contrer le désordre assourdissant de son époque. « Notre capacité de concentration est courte, internet et notre environnement sont chargés de bruit et de compétitivité. La musique ambient peut être un moyen de prendre les choses avec plus de lenteur, d’être absorbé par un sentiment ou une vibration différente. L’ambient fait juste partie de ma vie de tous les jours. Au lit, dans le bain, ou lorsque je suis assis devant un feu de cheminée. »

BibioA l’écoute des neuf plages de ce disque dont la plus longue va presque jusqu’à 17 minutes, Wilkinson semble avoir choisi de ne s’encombrer d’aucune contrainte, d’aucun format. Un cadre de création presque ascétique, où le minimum suffit à sa tâche. « Il n’y a pas de synthétiseurs sur cet album, il est entièrement fait à base d’instruments réels et de samples. J’ai utilisé une guitare, un piano, un saxophone, des pédales d’effets, des enregistreurs à bandes et un sampleur, rien de nouveau à l’horizon… » Dans son approche organique, Phantom Brickworks ne ressemble pour cette raison à très peu d’autres albums dans la catégorie ambient, souvent composés sur des machines et des synthétiseurs. Et même s’il partage le même label que l’un des hérauts du genre, Brian Eno, il n’y a pas énormément de points communs stylistiques entre l’œuvre des deux artistes. Wilkinson cite d’ailleurs un seul disque dans cette catégorie: Sakura de Susumu Yokota, acheté lors de sa sortie en 2000, mais qu’il écoute encore chaque semaine en 2017. Pour lui, ce n’est pas la musique des autres, mais plutôt les vertus méditatives et l’improvisation qui ont été deux points extrêmement importants de son travail sur ce disque. « La plupart des mélodies ont été écrites à la volée et gardées en tant que telles, au contraire de quelque chose de retouché et de structuré. Lorsque je composais, je n’avais pas d’idées préconçues sur les mélodies ou les harmonies. Je m’asseyais derrière mon piano et je jouais, note après note avec une pédale loop jusqu’à ce que la musique se forme. J’aime créer ce genre d’improvisations construites sous la forme de boucles, c’est comme une forme de méditation. Je rentre dans une sorte de transe, tout est sensation, humeur, à la dérive de mes pensées. » Mélodies circulaires, chant choral spectral, notes de piano alanguies, les compositions de Bibio s’éloignent comme un écho infini qui s’évanouit dans le temps avec une lenteur précieuse. « Ces longs fondus à la fin de mes morceaux viennent de la façon dont ma pédale loop s’estompe naturellement. J’aime cette pédale particulière – ma botte secrète – et la façon dont ses boucles se décomposent au fil du temps. Elles ne deviennent pas seulement plus silencieuses, mais plus distantes, plus sombres, elles s’émiettent… Ce fondu altéré est une partie importante de ma musique. Je me noie dans le lo-fi, le vague, la distorsion et l’obscurcissement. Cela transforme la réalité en sorte de rêve, ou plutôt comme une toile de Monet. »

Le cadre où il compose n’a pas une grande importance, car Wilkinson aime se plonger dans la musique qu’il improvise. Son imaginaire se nourrit plutôt des images de ces endroits singuliers qu’il cherche méticuleusement, pour ensuite les photographier et les filmer. « J’ai eu envie de capter des lieux qui pour moi avaient du caractère et une atmosphère, mais qui étaient complètement dépourvus d’habitants. Des lieux qui ont connu différentes histoires, comme cette carrière d’ardoise abandonnée dans le nord du pays de Galles, une brasserie désaffectée qui a jadis subi un violent incendie, une ancienne allée où se trouvait un chemin de fer dans les années 60, ou une vieille fabrique d’acier dans le Somerset qui consiste en d’anciens bâtiments de pierre complètement envahis et dissimulés sous la végétation. » Des lieux chargés d’histoires, d’émotions, de présences intangibles, presque fantomatiques, comme l’exprime le titre de son disque. La réminiscence d’un passé inconnu, livré à son imagination. « Je ne crois pas aux fantômes mais je pense que des endroits peuvent être hantés par des événements qui s’y sont passés. Les humains sont très sensibles aux atmosphères des lieux, qui peuvent être altérées ou radicalement modifiées en apprenant le contexte de leur histoire. On peut parfois y entendre des voix, des échos, d’une façon ou d’une autre. Il est des lieux qui ont des choses à dire. »

Bibio
Photos : Stephen James Wilkinson

Phantom Brickworks excelle dans la façon de cristalliser une émotion dans la durée, à travers une structure très épurée, qui s’allonge avec une grâce infinie et s’évanouit en douceur, dans une forme de mansuétude extrêmement apaisante. Si les accords de piano du dernier titre, Capel Bethania, pourraient presque s’échapper d’une Gymnopédie de Satie, les boucles hantées de Phantom Brickworks ont une vertu essentielle, celle de parvenir à s’échapper un instant du chaos par leur calme thérapeutique.

Bibio, Phantom Brickworks (Warp), déjà disponible.

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Musique Ambient Française vol. 1V/A Musique Ambiante Française Vol.1 (Tigersushi)

Signe du temps ou hasard des sorties, le label parisien Tigersushi propose une compilation entière dédiée à l’ambient à la française, idée lumineuse qui n’avait jamais été exploitée jusque là. Et pour le coup, la démarche est diamétralement opposée à celle de Bibio, tant le synthétiseur est présent, et mis en avant dans presque chaque composition. Point fort, un casting impressionnant qui rassemble les travaux de certains des artistes les plus passionnants de la scène électronique d’ici : Turzi, Jaumet, I:Cube, Joakim, Mondkopf, Cosmic Neman et quelques nouveaux venus, comme Filles Shizuka, dans cette copieuse compilation à de 18 titres à l’homogénéité étonnante, presque construite inconsciemment en forme de sidérant voyage immobile et hexagonal.  (T.S.)

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