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#42 : Seam, Look Back In Anger (City Slang, 1992)

Seam, sur le frigo - sans Bitch Magnet.
Seam, sur le frigo – sans Bitch Magnet.

colère, colère, colère,
tu me prends à revers,
colère, colère,
du terrain tu gagnes, du terrain je perds
(Bertrand Betsch, 1997)

N’en déplaise aux dylanophiles, l’injonction ou mesure barrière Don’t look back, titre du fameux documentaire que D.A. Pennebaker consacra à la tournée anglaise ’65 du Zim, n’aura été que trop peu suivie. Combien de fois se sera-t-on retourné tout au long de cette série ? Sur des disques principalement, parfois oubliés, sortant miraculeusement des boîtes où ils prenaient la poussière. Sur quelques concerts et rencontres. Sur notre jeunesse, nos erreurs, nos errements et nos actes manqués (arrête couillon, on dirait du Goldman). Sur notre mémoire surtout, parfois encore vive, le plus souvent lacunaire, vagabonde voire déficiente. Au moins aura-ton tenté de le faire avec une certaine retenue. Sans déverser sa bile ou envoyer valser à travers la pièce son bol de soupe à la grimace. Il y avait de quoi pourtant, face à la parole des Tartuffes officiels ou de certains journalistes, cette cacophonie où on percevait très distinctement le son des coutures qui craquent, à force de vestes maintes fois retournées.
Ce matin, deux options se regardaient en chien en faïence. NTM, Le monde de demain (des promesses, toujours des promesses) versus The Lilac Time, Return To Yesterday (des Cassandre, toujours des Cassandre). Ne pouvant présager de l’issue du combat – malgré une propension certaine au pessimisme – c’est vers la colère que les voix et les regards se sont tournés.
Look Back In Anger, donc. Une chanson écrite par Daniel Treacy, déjà croisé à plusieurs reprises tout au long de cette série, un classique des Television Personalities qui clôt leur premier album, …And Don’t The Kids Just Love It (1980). Treacy n’a eu cesse d’arpenter et de revisiter les avenues clinquantes comme les ruelles obscures de la pop culture anglaise, celle de ses chères sixties surtout, mais pas seulement. Ainsi, Look Back In Anger, à l’origine une pièce du dramaturge John Osborne, écrite et créée à Londres en 1956, bientôt la première manifestation du mouvement contestataire des Angry young men, des auteurs dramatiques ou des romanciers qui, préconisant une langue simple et directe, rudoient l’establishment, son passéisme et ses œillères. Alan Sillitoe, Keith Waterhouse ou John Braine sont parmi les représentants de ce courant que la presse majoritaire anglaise, débordée sur sa gauche, tentera de minimiser en taxant leurs œuvres de « kitchen sink dramas » – plus tard et chez nous, les rigolos du Figaro parleront de « films de chambres de bonne » pour qualifier les merveilles de Philippe Garrel.
Le relais vers un public plus large sera organisé par une nouvelle génération de cinéastes anglais qui transposeront pièces ou romans à l’écran, les Tony Richardson – qui adapte Look Back In Anger en 1959 -, les Karel Reisz ou Lindsay Anderson qui forment le noyau dur de ce qu’on appelait alors le Free Cinema.
Je ne saurai affirmer que Sooyoung Park était un jeune homme en colère, encore moins prétendre qu’il a découvert Osborne ou Tony Richardson alors qu’il était lycéen dans une quelconque High School de North Carolina, ou développé une passion pour les Television Personalities à l’Oberlin College. En revanche, c’est au sein de cette prestigieuse école qu’il forme en 1986 Bitch Magnet, bientôt rejoint en 89 par David Grubbs, ex-Squirrel Bait mais encore membre de Bastro à l’époque. Bitch Magnet aura le temps de sortir une poignée de singles (dont une reprise du Pea de Codeine, que Diabologum honorera à son tour) et deux albums de post-hardcore, Umber et le passionnant Ben-Hur, qui pâtira néanmoins de la parution quelques mois plus tard du Spiderland de Slint. Abasourdi et passablement assommé par ce monolithique noir (Spiderland, le 2001 du rock ?) qui vient de lui tomber dessus, Sooyong jette l’éponge.
De retour à Chappel Hill (NC), il rebondit en formant Seam avec le leader de Superchunk et co-fondateur de Merge Records, Mac McCaughan (qui ici se contentera de tenir les baguettes, et encore, pas longtemps). Headsparks, premier album, sort en mars 1992 et trouve assez naturellement une assise entre le pop punk de No Pocky For Kitty de Superchunk, paru quatre mois plus tôt, et une veine slowcore qui doit beaucoup à Codeine – on retrouve d’ailleurs ici le morceau New Year’s, écrit par Sooyong Park du temps de Bitch Magnet mais initialement présent sur Frigid Stars. Enregistré durant les mêmes sessions, Look Back In Anger échouera sur la face b du 45 tours Granny 9X, le dernier et magnifique morceau de Headsparks.


La version Park est nettement plus ramassée, prête à mordre et rapide que l’originale – même quand ses love songs étaient baignées d’amertume, Dan Treacy ne savait se départir de son côté sautillant. Chez Seam, l’anglicité tongue in cheek du morceau passe à l’as mais en échange récupère cette rage rentrée et cette envie d’en découdre qu’on trouve dans les meilleurs Hüsker Dü. Et comme cette colère se doit d’être propagée, si l’un de vous possède le 06 du gendarme Jean-Michel Mekil, je prends. Le voir entonner façon Seam Look Back In Anger avec la Garde Républicaine aux fesses, pour la reprise hypothétique et à huis-clos de la Ligue 1, nous ferait le plus grand bien.
Ah, on me signale dans l’oreillette que finalement non, ce n’est pas la peine de convoquer Jean-Mi, la saison est définitivement close. Dommage, ça nous aurait changé d’Oasis.

Et puis c’est terminé, pourrais-je conclure, impromptu et soudain, à la manière de certaines chroniques télé de Libé à la fin des 90’s, rédigées à l’arrache par un Louis Skorecki alors passablement déprimé et pressé d’en finir – puisqu’il sera notamment question de cette tête de lard et figure de légende dans le billet-hommage de demain.

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