
Longtemps je n’ai connu qu’une seule chanson de The Williams et je n’ai pas cherché à en découvrir d’autres. I’m Nothing Special to You m’avait semblé se suffire à elle-même, tout comme un météore n’a nul besoin d’être accompagné pour illuminer le ciel. Je ne savais rien de ces Anglais et n’avais rien voulu en savoir. J’aurais pu m’enquérir de leur discographie, de leur ville d’origine, de l’identité de chaque musicien, mais j’avais délibérément choisi de laisser ce groupe demeurer pour moi une énigme. C’est certainement la nature même de I’m Nothing Special to You qui m’avait poussé à renoncer à en savoir plus, comme si je voulais maintenir ce morceau dans son halo de mystère.
Je serais d’ailleurs bien en peine de me rappeler les circonstances de sa découverte mais je fus immédiatement sensible au charme de ce morceau presque archétypal d’indie pop DIY, dont l’exécution maladroite et approximative aurait pu faire passer Beat Happening pour des musiciens de conservatoire. Cette chanson d’une beauté simple et fragile, mélancolique mais pleine de grâce m’avait semblé comme surgie d’un monde perdu, ce qui donnait au morceau son aura particulière. Cela tenait certainement aussi à la nature plus qu’artisanale de la production, un peu étouffée et légèrement voilée de souffle, ainsi qu’à la voix éthérée du chanteur, un peu lointaine et désabusée mais néanmoins émouvante, comme si celui-ci n’osait à peine chanter sa chanson. Une batterie réduite au minimum – suivant l’éthique du stand-up drumming de Bobbie Gillespie période Mary Chain –, à peine effleurée et bancale, une guitare rudimentaire et une ligne de basse mélodique inventive et mélodique se mariaient de façon presque accidentelle dans une délectable alchimie.
J’imaginais The Williams en 1987, dans leur chambre d’ados ou dans le garage de leurs parents, jouant sur leurs instruments à bon marché, rêvant de quitter leur ville industrielle morne d’Angleterre, chantant l’éternel thème de l’amour non partagé et pensant aux quelques égarés de leur acabit qui prêteraient peut-être attention au flexi qu’ils étaient bien décidé à sortir. En 1987, l’homme au oreilles les plus sûres d’Angleterre n’étaient pas passé à côté de ce petit trésor de pop bricolée maison, puisqu’il la diffusa dans une de ces mythiques émissions sur la BBC : il s’agissait de John Peel. Les trois compères n’auraient pas pu rêver mieux.
J’ai depuis appris que The Williams vivaient alors à l’époque à Scunthorpe, ville industrielle du Nord de l’Angleterre, située à l’Est de Sheffield et Leeds. Ce trio, composé des frères Alan (guitariste/chanteur et accessoirement rédacteur du fanzine indie Get That Anorak Off) et Paul Fairnie (batteur et auteur de la plupart des paroles) ainsi que du bassiste Ian Cummings, était, paraît-il, assez détesté par la scène musicale du coin. En revanche, ils intégrèrent tout naturellement la scène indie de l’époque, au point d’ouvrir pour Pale Saints, St. Christopher ou encore The Telescopes, jusqu’à partir pour une tournée de six dates avec Primal Scream, accompagnés par un deuxième guitariste nomme Rob Dillam. Ils continuèrent leur chemin jusque dans les nineties sous les noms de Sunburst et plus tard Super Electric.
D’autres bonnes chansons des Williams existent, mais je préfère m’en tenir à leur plus beau morceau. I’m Nothing Special To You apparaît sur la compilation The Sound of Leamington Spa Volume 4, chez Firestation Records.