Tenniscoats, Music Exists Box (Alien Transistor)

Music Exists. Comme si ça pouvait être si simple. Comme si la vérité pouvait s’imposer, tout bonnement, avec la crudité sereine et inaltérable de l’évidence. C’est rare, mais cela arrive encore, pourtant. Quand une œuvre transperce les masses inertes et pesantes du quotidien et parvient à les dissiper immédiatement, sans réserve, sans nuance, sans l’ombre d’un « c’est un peu plus compliqué que ça ». Cette musique existe donc. Je l’ignorai encore il y a quelques semaines ; je le sais à présent et, jusqu’à nouvel ordre, cette révélation donne tout son sens et ses couleurs à un automne qui en manquait assez dramatiquement.

Duglas T. Stewart
Duglas T. Stewart

Avant la musique, il y a eu l’image et le nom. Tout a commencé avec une photo de Duglas T. Stewart (BMX Bandits) diffusée fin septembre sur les réseaux sociaux, pour y proclamer son amour déjà ancien des œuvres de ce duo japonais. Entre les mains, il tenait donc cette boite à trésor, diffusée comme on partage une confidence intime, et qui marque l’achèvement d’un cycle musical entamé il y a cinq ans en rassemblant les quatre volumes de Music Exists déjà publiés par Tenniscoats depuis 2015, auxquels vient s’ajouter un cinquième album inédit. Le compte est bon, même excellent. Je connaissais un peu Tenniscoats, vaguement, sans vraiment connaître. Il faut dire que les très nombreux enregistrements accumulés par Saya et Takeshi Ueno depuis leur rencontre à la fin du siècle passé n’ont que rarement été accessibles en dehors du Japon. Bien sûr, il y avait eu cet album enregistré avec les Pastels en 2009 – Two Sunsets – mais je confesse volontiers l’avoir totalement négligé à sa sortie. Peut-être parce que j’avais envie d’y entendre un nouvel album des Pastels et qu’il s’agit de tout autre chose. Faute avouée, etc… : la redécouverte rétrospective n’en est que plus délicieuse.

Et puis il y a eu d’autres connexions écossaises que l’on finit par dénicher en creusant un peu : cette collaboration avec Norman Blake et Jad FairRaindrops (2017). Il n’est pas très difficile de comprendre, il est vrai, comment Stephen McRobbie et toute la bande de Bellshill ont pu ainsi succomber au charme de Tenniscoats. La forme est bien différente mais le fond et l’inspiration se partagent aisément : ce même plaisir un peu naïf – pas régressif, naïf – pour une expression musicale pure et spontanée ; ces mêmes candeurs romantiques pleinement assumées ; cette place de choix accordée à l’imprévu qui laisse planer chez l’auditeur cette délicieuse sensation que tout peut se réinventer à chaque chanson.

Pour qui a donc le bonheur rare de tomber sur Tenniscoats au sommet de leur art fragile, la découverte de ce monument érigé de toile et de fils invisibles s’apparente à l’exploration d’un continent caché. Immergé, sans doute, puisque la sensation s’impose d’emblée d’évoluer ici dans un autre élément, dépourvu de tout repère terrestre, émancipé des lois habituelles de la gravité. Dans cette atmosphère de pastorale sous-marine, les mélodies semblent tracées d’un seul trait : le geste est sûr, épuré, sans retouche inutile. On ne comprend pas un traître mot de ce que raconte Saya, et pourtant tout est limpide. Impossible ici de naviguer entre des points fixes ou de tracer son chemin à partir des références qui servent habituellement à retrouver le proche dans l’inconnu. Alors on accepte la divagation et la surprise en s’abandonnant aux inclinaisons suggérées par les pentes et les contre-pentes d’un relief musical très contrasté. La tête tourne un peu, au point que l’on finit par s’imaginer reconnaître des visages que l’on invente peut-être, ou qui surgisse simplement de la superposition inattendue des sons qui défilent, comme sur la première face du Volume 3 où l’on jurerait presque avoir croisé un rythme de samba ET l’ombre de Françoise Hardy.

Tenniscoats
Tenniscoats

Les tonalités acoustiques dominent, incontestablement, sans pour autant que l’on puisse réduire leur profusion à une simple déclinaison exotique du folk. En effet, il ne s’agit pas ici de s’inscrire dans une tradition locale géographiquement identifiable. Plutôt de réinventer, avec une économie de moyens admirable – la guitare, la voix, quelques instruments à vent – un langage totalement singulier et qui véhicule pourtant un sens immédiatement compréhensible. Comme ont pu le faire, à leurs manières, Joni Mitchell, Judee Sill ou Virginia Astley si l’on cherche absolument à identifier les noms familiers qui semblent parfois surgir au détour d’une chanson. Tout point fixe est, ici, parfaitement superflu : cette musique existe, avec ses failles et ses imperfections. Et, le temps d’une saison, cette vérité toute simple et désormais incontestable suffit à remplir un monde.

Music Exists Disc 5 et le Box-set complet sont disponibles sur le bandcamp des Tenniscoats.

Tenniscoats – A Take Away Show par La Blogotheque

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *