Sur le vif

Photo : Sébastien Berlendis
Photo : Sébastien Berlendis

Sur le vif (à propos d’une série de quatre chansons capturées à leur origine, sur le vif, avec une caméra Sony Handycam que Lael Neale a nommées Demos / Off the Cuff).

Un matin de janvier, je dois me rendre dans la ville de Dôle depuis la gare de Saint-Claude. J‘emprunte la ligne dite des Hirondelles, elle fraye un chemin parmi les tunnels et les aqueducs innombrables, souvent au bord du vide. Je compte trois passagers, un homme avec mallette, un autre en tenue de chantier, et moi collé aux vitres embuées, dans le sens inverse de la marche de telle sorte que les paysages m’apparaissent à rebours. Depuis la veille au soir, il n’a pas cessé de neiger et les voies gardent la trace des chutes devenues à présent inédites. La contrôleuse me l’assure, le train ira, sans souci, à son terme. En réalité, il stoppera sa course lente, trente minutes après son départ, à Morez, ville, comme sa sœur  saint-claudienne, au passé industriel riche mais désormais bien désolée. Enfin c’est ainsi qu’elle m’apparaît, au loin, floutée par la brume et la neige, depuis les hauteurs de la gare. Nul ne connait le temps d’attente, les bus ne peuvent circuler, je ne parviens pas à trouver un café brasserie et malgré le froid, je renonce à la salle d’attente, au livre en cours de lecture, à cette phrase de Claudio Magris, tout voyage hésite entre la halte et la fugue qui, soudain, fait écho, au périple arrêté et je traine en bord de voie. Je n’ai pas à marcher longtemps pour qu’un paysage m’arrête, celui qui se déploie et s’élève devant moi, le belvédère de la Roche au Dade, tel est son nom étrange et inexpliqué. Habituellement et bien que mécanique, le Rolleiflex refuse le froid. Ce matin, dans la lumière déjà basse et grise de dix heures, contre toute attente, le film se déroule sans accroc. Je ferai une pellicule entière, douze images qui seront autant de variations d’une même montagne.

Sous la capuche et dans le casque, quatre chansons tournent en boucle, quatre versions ramenées à leur essentialité —l’artiste américaine Lael Neale les nomme Demos / off the Cuff. Voici une série de chansons capturées à leur origine, sur le vif, avec ma caméra Sony Handycam, écrit-elle pour les présenter. Dans une lumière surexposée qui tend vers le blanc, Lael Neale, spectrale, chante des comptines, de sa voix toujours cristalline, et dans un grand dénuement— seul un piano, à peine accordé, ou son fidèle Omnichord l’accompagne. As Killers Do n’existe, me semble-t-il sur aucun de ses quatre disques, There From Here extrait comme le suivant Sleep Through The Long Night du dernier album en date Altogether Stranger, enfin Never Or Now m’est lui aussi inconnu, tel est l’ordre d’écoute. Et la mélancolie qui traverse ces démos trouvent une résonance avec ce matin glacé et les pensées tourmentées qui l’accompagnent.

Will I ever find the day/That worry does not worship at mygate? Je traduis approximativement Trouverai-je jamais le jour/Où l’inquiétude ne prie plus à ma porte ? Cette inquiétude suscitée en particulier par l’état de santé inexorablement déclinant de ma mère habille certains de mes jours. Par chance, elle fait relâche dès lors que je me dérobe et m’éloigne des terres familiales. Dans les montagnes du Haut-Jura, elle me laisse habituellement en paix. L’inquiétude de Lael Neale semble ici plutôt amoureuse, et la chanteuse se désole de ne pas savoir prendre congé de l’amant qui brandit, tel un chevalier, l’acier. L’amour apparaît comme un rituel, une fiction médiévale— il est le chevalier elle est la reine—, apparemment noble et codifiée mais derrière laquelle la violence et la domination règnent. L’amour et le meurtre sont alors mis en miroir, l’intensité émotionnelle procédant, dans la chanson, d’un même excès, d’un même abandon de soi. Si le début de la chanson est marqué par l’attente, l’heure supplémentaire, l’hésitation, l’impossibilité de partir Could I never take your leave?, la fin introduit une rupture d’abord visuelle et presque spirituelle. Il y a le matin, le stade vide, les parkings déserts qui trouvent un écho étrange avec les Hauts de Bienne où je patiente, un monde sans présence humaine, débarrassé des drames affectifs, silencieux, hanté, rêveur silent,ghostly, beauty/perfect, holy, dreaming, L’aspiration à la douceur et la prière de paix se confondent Peace is what I wish for us, la répétition incantatoire I do I do devient serment.

Et le voyage, immobile en ce qui me concerne —nulle trace à l’horizon d’un nouveau train et contrôleurs et contrôleuses ont déserté la gare— et l’espoir d’un soulagement se poursuivent dans la deuxième chanson I’m flying out now/ Im getting away/ Somewhere where I wont complain. La fuite, loin du trafic, semble aussitôt minée par un temps qui agresse, une horloge qui presse The engines of time/The spike of thearmOf the clock. Dans un aéroport froid et grand comme une mer, Lael Neale suit la cadence de la foule homogène, anonyme, aliénée qui marche vite dans des couloirs balisés de lumière et saturés de parfums trop sucrés, qui lit à toute vitesse des magazines superficiels. Cette deuxième chanson, dans sa progression rappelle la première, et malgré la tristesse, l’espoir d’une clarté se fait jour I want to go somewhere sunny and clear.

Et justement la troisième chanson s’ouvre dans la lumière du matin I’m stale as the daylightmais c’est une lumière immobile pareille à la fadeur des natures mortes In photos of still lifes. Et la critique de la modernité, d’un monde marchandisé, d’un regard façonné par la publicité, d’un désir vain et mensonger fait le lien avec la chanson précédente. L’esprit saturé de signaux et de désirs contradictoires n’accède pas à une forme de transcendance, encore une fois espérée No station to heaven. Faut-il alors trouver refuge dans le seul sommeil Try to sleep at Night/ Lay me to bed/ sleep through the long night, un sommeil qui agirait comme une anesthésie, une suspension de la conscience, une soustraction au bruit intérieur comme aux sirènes du monde My mind is a jungle of sirens and stoplights. Lael Neale, dans cette sombre comptine, ne lutte plus, elle se replie dans la longue nuit qui s’étire, immobile, à l’infini.

Dans la quatrième démo, l’enfermement quitte l’espace de l’aéroport ou du rituel amoureux pour investir la société dans son entier Every word is free/ When youre living in the prison. Dépossédée de ses désirs qui n’ont plus prise sur le réel, Lael Neale traine sa peine à la fois morale et politique Lead me by the collar/How Long will I be dragged around. Le papillon de nuit se brûle à nouveau les ailes dans des amours manquées, au sein d’une démocratie définitivement vidée de sens. Its never / Or now, l’urgence est posée de manière impérative mais demeure sans horizon et la lucidité démunie.

Les albums de Lael Neale sont certes produits en mode lo-fi mais l’orchestration flamboie tout de même et nous éloignent quelque peu de la dimension politique et du désenchantement très noir qui éclatent plus nettement dans ces versions à l’os. Dans cette mini-épopée en quatre mouvements, c’est aussi une poésie de la fatigue moderne qui se fait entendre, proche des Lunch Poems de Frank O’Hara, de certains textes de Samuel Beckett (Molloy par exemple), de la poésie de T.S. Eliot (je pense à The Waste Land), où les mots de Lael Neale, lors de refrains proches de la prière et créant un rythme méditatif et obsédant, n’expliquent pas, mais constatent la désolation urbaine, la spiritualité abîmée, répètent, insistent, où les voyages demeurent horizontaux, ne transforment rien, déplacent un même vide, où l’esprit glisse progressivement de l’intensité —d’un désir— à l’usure, où la nuit devient le dernier espace possible.

La mienne se dépliera à l’Hôtel Restaurant des Deux Gares à quelques pas des quais ensevelis sous la neige. Sa façade ocre ou tachée de rouille, l’inscription de son nom à-demi effacée, je le croyais à l’abandon. A-t-il rouvert ses portes, de façon exceptionnelle, pour accueillir les deux ou trois voyageurs qui espèrent, depuis des heures, dans la salle d’attente ou face au Belvédère de la Roche au Dade, l’arrivée improbable d’un train.





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