Selectorama : Pierre Rousseau

Pierre Rousseau / Photo : Charles Negre
Pierre Rousseau / Photo : Charles Negre

Auteur récent du très élégant Mémoire de forme, Pierre Rousseau élabore des mondes électroniques qui tiennent plus de l’architecture ou du travail plastique que de la pop, même si jamais n’est délaissée l’accroche mélodique : d’ailleurs, l’approche générale laisse place entière aux émotions, les plages dégageant une charge mélancolique évidente, éloignée d’une abstraction froide qui parfois guette ce genre d’initiative. Les rythmiques plutôt agitées mais douces ancrent les compositions dans une modernité toute actuelle, mais des traces d’utopies du passé résistent dans le fond, une époque de croyance en un futur où sciences et raison se marieraient pour le bonheur de tous : dirigeables lents et silencieux dérivant dans le ciel, champs de blé traversés par les aérotrains, exploration spatiale internationale, exploration intérieure aussi, en douceur grâce à de belles musiques fonctionnelles nous amenant à une extase des synapses. Un peu le résumé du programme de Mémoire de forme, en quelque sorte.

On peut aussi rappeler que Pierre Rousseau a déjà laissé derrière lui un immense disque pop, classique instantané, en compagnie de Simon Mény, sous le nom de Paradis, le toujours très prisé Recto Verso sur lequel on plancherait bien longuement, un jour. Pierre nous livre par écrit un petit plan en une dizaine de points illustrant sa géographie musicale personnelle.

1. Erik Satie, Avant-Dernières Pensées, III. Méditation

Je commencerai cette sélection par un court morceau d’Erik Satie, Avant-Dernières Pensées, III. Méditation, car à mon sens, l’essentiel des musiques qui me passionnent doivent tout ou presque (si l’on omet les innovations technologiques) à Erik Satie, Claude Debussy et Maurice Ravel, pour ne citer qu’eux. Ce morceau, composé en 1915, et qui dure moins d’une minute, annonce l’essentiel des musiques qui me passionneront ensuite.

2. Philippe Sarde, David

3. François Bayle, Quadrille

Dans mon écoute et ma pratique de la musique, j’essaie en permanence de faire cohabiter des éléments contradictoires. Je crois que j’aimerais que mes morceaux puissent un jour être des hybrides d’une approche plutôt traditionnelle de la composition, comme dans ce morceau de Philippe Sarde pour la bande originale du film César et Rosalie, datant de 1972, et d’une liberté expérimentale comme dans cette pièce de François Bayle, de 1974.

4. Bernard Parmegiani, Sonal Aéroport Roissy

J’ai d’ailleurs toujours été émerveillé par le fait que cette liberté expérimentale ait pu avoir une traduction et une efficacité commerciale ; je pense notamment au célèbre indicatif de Bernard Parmegiani pour l’Aéroport de Roissy en 1971. J’essaie d’émuler cela à ma manière aujourd’hui, particulièrement dans mon travail avec les marques de mode.

5. Richard Pinhas, Variations VII Sur Le Theme Des Bene Gesserit

Je suis forcément très intrigué par les correspondances entre les institutions et les marges, ainsi j’aime trouver des liens entre les travaux du Groupe de Recherches Musicales de l’époque avec le psychédélisme français. Ce morceau de Richard Pinhas, paru en 1976, doit certainement quelque chose au morceau de François Bayle cité précédemment, paru alors qu’il faisait encore partie du groupe Heldon.

6. Lard Free, Tatkooz À Roulette

Dans mon exploration de ce registre, je dois beaucoup à mon ami Aurélien Arbet, fondateur de la marque de vêtements Études, avec lequel j’anime depuis quatre ans l’émission Wave Form (d’abord pendant deux saisons sur LYL Radio, maintenant depuis deux ans sur NTS Radio), et qui m’a fait découvrir ce morceau de Lard Free, qui fait forcément penser à la musique allemande de la même époque, notamment Tangerine Dream.

7. Oppenheimer Analysis, Subterranean Desire

Avant de me plonger dans le psychédélisme, j’ai longtemps été presque exclusivement passionné par la période de bascule qui intervient juste après, entre la fin des années 70 et le milieu des années 80. J’ai idéalisé cette séquence ou s’est créée un spectre de musique totalement neuve et hybride, héritière des musiques expérimentales par sa nature synthétique et séquencée, et en même temps plus légère, symbolique et narrative.

8. Thomas Dolby, Airwaves

D’un coté de ce spectre, la compilation From Brussels With Love (publiée en 1980 par Les Disques Du Crépuscule, à l’époque encore liés à Factory Benelux) reste pour moi la référence absolue, mêlant jingles de John Foxx, démos de Thomas Dolby, interventions de Jeanne Moreau (avec une Gnossienne d’Erik Satie en fond, encore lui), Brian Eno ou encore Lawrence Weiner, compositions modernes de Gavin Bryars et Michael Nyman… c’est certainement la représentation la plus fidèle de l’idée que je me fais de cette époque.

9. Lio, Si belle et inutile

De l’autre coté du spectre, une émulation internationale envoie le groupe Garçons à New York pour enregistrer avec John Cale, Mikado enregistre avec Haruomi Hosono, les Rita Mitsouko avec Conny Plank, Telex produisent la chanteuse Japonaise Miharu Koshi, ce qui dit quelque chose de l’ambition de cette époque. J’ai une vraie tendresse pour le premier album de Lio (également produit par Dan Lacksman et Marc Moulin de Telex), ou figure le titre Si belle et inutile, et dont l’arrangement de cordes est directement hérité des musiques de film des années 60.

10. Jacno, Rectangle

Impossible de ne pas mentionner l’instrumental Rectangle de Jacno, paru quelques années plus tôt en 1979, tant ce titre incarne pour moi le fantasme anachronique d’un succès populaire avec une esthétique si contenue, une mélodie si simple, et surtout une narration sans paroles. Si ce fantasme paraît improbable, à l’inverse je ne désespère pas d’habiter un jour dans l’une des tours du quartier Beaugrenelle, comme dans la vidéo promotionnelle de ce morceau, pour laquelle Jacno avait installé son Roland System 100 au balcon d’un immeuble contemplant la Seine.

11. Moderne, Eldorado

Dans les choses moins connues de cette période, j’adore la courte discographie du groupe Moderne, dans laquelle on retrouve l’instrumental Eldorado, issu de leur second album L’Espionne Aimait La Musique paru en 1981, mais aussi Idéal Présent, de l’éphémère groupe Performance, enregistré en 1983 dans Les Studios Du Centre Georges Pompidou, mais dont les extraits disponibles sur internet sont de trop mauvaise qualité pour être appréciés à leur juste valeur.

12. Donato Dozzy, Vaporware 07

Aujourd’hui, les choses qui m’intéressent le plus se passent en Italie, notamment dans les disques de Caterina Barbieri, Lorenzo Senni, etc. Il y a quelque chose d’intemporel dans ce morceau de Donato Dozzy, qui appartient à la génération précédente, issu de son album Plays Bee Mask, paru en 2013.


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