S’il n’y a nul besoin de justifier le fait de porter un vieux cardigan chéri, il est parfois délicat de s’enthousiasmer publiquement pour des groupes qui nous accompagnent depuis plus de trente ans, au risque de passer pour une vieille baderne. Et pourtant les raisons qui faisaient qu’on écoutait Heavenly plutôt que Gala en 1996* sont plus valables que jamais. Le regard bienveillant mais la langue (et les guitares) acérées de Heavenly offre toujours la même respiration, le même sentiment d’appartenance à une minorité qui privilégiera éternellement les pubs et les médiathèques aux salles de crossfit (bonus si vous ne voyez même pas ce que c’est). Highway To Heavenly, le nouvel album du groupe, n’est donc pas une autoroute vers un paradis perdu nostalgique, mais un sentier alternatif qui contient la promesse de cieux plus radieux, même si pour l’instant, il pleut.
A l’occasion de la sortie de cet album bénéfique, et de leur venue à Petit Bain à Paris le 6 mars prochain (encore merci Paris Popfest), les membres du groupe ont accepté de partager leur playlist Transport, alors qu’ils s’apprêtent à embarquer pour une tournée de près de trente dates qui les verra sillonner l’Europe et l’Amérique du Nord. Feuille de route.
*Lorsque Heavenly publiait Operation Heavenly, dernier album du groupe en 1996, Freed From Desire de Gala s’apprêtait à dominer les hits-parades français. Sans être nécessairement incompatibles, l’écoute de l’un ou de l’autre reflétait un choix quasi idéologique de David contre Goliath, des Black Sessions contre Dance Machine. Il s’agissait alors des derniers soubresauts d’une scène née sous Margaret Thatcher, dont un certain sens de l’artisanat faisait le charme et qui s’apprêtait à être balayée par l’arrivée d’internet et ses promesses d’expansion planétaire.
Amelia Fletcher
01. The Girls, Chico’s Girl
Écrire sur les mauvais garçons à moto semble avoir été très en vogue chez les Girls Groups des années 60. Les chansons Leader of the Pack des Shangri-Las et Daddy, You Gotta Let Him In des Satisfactions sont plus célèbres, mais celle-ci est l’une de mes préférées. J’adore le fait que l’accompagnement musical ressemble presque au bruit d’une moto roulant sur l’autoroute.
02. Daniel Johnston, Speeding Motorcycle
Un autre choix de moto. Souvent repris, ce morceau de Daniel Johnston le montre à son meilleur niveau, dans toute sa folie simpliste. L’orgue est absolument génial, on dirait qu’il essaie de le détruire. Les « Ooos » et les « Aahs » sont également incroyables. J’aime aussi beaucoup son utilisation du mot « dang » dans le refrain.
Rob Pursey
03. Fatima Mansions, Only Losers Take the Bus
Cathal Coughlan était plus célèbre pour Microdisney (et encore, sans jamais avoir rencontré le succès mérité), mais c’est dans cette chanson de Fatima Mansions qu’il a su capturer l’attitude de nos dirigeants de l’époque (Thatcher et Cie). Cela a été un soulagement à sa sortie, car il y avait beaucoup de morceaux contestataires à l’époque dont le message était juste, mais la musique mauvaise. Cette chanson est euphorisante.
04. The Fall, Container Drivers
Mark E. Smith avait un faible pour les chauffeurs routiers. I’m Into CB était presque aussi drôle que celui-ci et mettait en scène des personnages assez semblables. Il était doué donner une voix à des hommes paranoïaques. Pendant ce temps, le groupe s’amuse beaucoup, réussissant à donner l’impression qu’il joue à l’arrière d’un camion roulant sur une route pleine de nids-de-poule. Désolé, c’est un autre choix des années 1980.
Cathy Rogers
05. Le Tigre, My My Metrocard
Une chanson des plus excellentes à propos d’un outil de voyage qui l’est tout autant, à prix réduit et qui tient dans la poche de surcroît. Là où mène Le Tigre, Railcard suivra (une ou deux décennies plus tard, les sexagénaires ne se déplacent pas rapidement).
(NDLR : My My Metrocard est une ode au titre de transport New-Yorkais, obsolète depuis le 1er janvier. Railcard désigne les cartes de réduction sur les trains britanniques, mais c’est également le nom du groupe dans lequel officient également Pete et Ian, signé sur Skep Wax, le label du groupe, et sort ce mois-ci un coffret 3 Eps en collaboration avec Slumberland)
Bonus Track : Railroad, Day Dream
06. Bratmobile, Kiss and ride
D’une certaine manière à la première écoute du morceau, on se dit que ouais, ça va être un morceau uniquement batterie/guitare, – et qu’en fait ça n’est pas un problème car c’est une sacrée guitare. Puis Allison fait son entrée nonchalamment, grogne quelques phrases sur les baisers, la moto, la baise, la course, et c’est terminé, avec une fin comme un léger froissement. Le tout ne dure pas plus d’une minute, à peine le temps de déposer quelqu’un sur le trottoir.
Pete Momtchiloff
07. War, Low Rider
Dès les premières secondes, on sait que c’est un tube. Une chanson entière qui repose sur des rythmes décalés. La voix grave y contribue aussi. Et est-ce que l’harmonica est doublé par une flûte ou par… ?
08. Black Box Recorder, The English Motorway System
Attendez, revenez ! Je sais qu’ils avaient le sourire narquois de Luke Haines au milieu du groupe, mais Black Box Recorder était, avec le recul, un très bon groupe dans une période assez morose pour la musique. La seule fois où j’ai assisté au festival de Reading, j’avais été très impressionné par Sarah Nixey qui portait une robe de cocktail en soie bleue, comme si elle allait à une fête au Ritz.
Ian Button
09. The Beatles, Flying
Fantastique morceau instrumental des Fab Four, avec un tremolo de guitare à 11 et un superbe mellotron. Il existe une stupéfiante version intégrale de 9 minutes. Ce morceau a été une grande source d’inspiration pour le titre éponyme de Death In Vegas.
10. Al Stewart, Flying Sorcery
Par l’homme souvent cité comme le prototype pour Neil Tennant des Pet Shop Boys, une chanson tirée de Year of the Cat, un album qui était souvent décrit comme particulièrement ringard lorsque j’étais jeune. Mais je pense maintenant que c’est un grand disque sur lequel figurent quelques chansons qui me touchent beaucoup. Celle-ci parle d’un amour perdu et abonde de métaphores intelligentes sur l’aviation. J’aime les avions, donc je l’adore. « Appelle-moi si jamais tu as besoin de réparations ». Charmant.
Heavenly joueront au Paris Popfest avec Autocamper vendredi 6 mars à Petit Bain pour présenter leur nouvel album Highway To Heavenly qui sortira fin février chez Skep Wax.