Selectorama : Freshberry

Freshberry à Hwacheon, Corée du Sud, août 2025.
Freshberry à Hwacheon, Corée du Sud, août 2025 / Photo : DR

ASK YOURSELF. IT’S NOT TOO LATE. Il n’est jamais trop tard, effectivement, pour découvrir la petite perle inattendue de la seconde moitié de 2025. Diamond Files, premier album de Freshberry — singles essaimés sur les réseaux diaboliques (et désespérément utiles), repérés par les sonars affûtés de la Section. Moi, on m’a passé le bon mot à l’oreille lors d’une soirée d’hiver au Chair de poule. Bien m’en a pris. À la première écoute : frisson délicieusement hérissant.Neuf titres mélodieusement subtils, des arrangements sophistiqués et pleins de goût. Une collection de petits contes gothiques (imaginez de petites histoires inventées par Syd pour faire sourire Siouxsie — ici la mienne mais vous trouverez votre fantasmagorie à vous, c’est certain) diffusés en VHS sur le poste d’une vieille télé au fond d’un bar karaoké (j’ai repris Wang Bing récemment, je vois tout en caméra DV). Échos charmants et inquiets. Montages de sons glitchés. Peut-être assiste-t-on avec ce disque — qui compte juste assez de singularités intéressantes pour mériter le nom de perle — à l’avènement d’une sorte de « pop liminale » : du premier genre on retient le sucre qui accroche, de la qualité de l’adjectif on retient ce point de passage qui invoque les vannes énergétiques du dream-kraut et du post-punk. Énième radio hantologisée mais cette fois-ci Alan Vega binge des animés. Nappes synthétiques et brouillard de bruit. Mises en rythmes texturées qui citent sans singer. Tour de force ? Non, plutôt coup de grâce. Servi par ce duo formé par Jiyeonne (Corée du Sud, à Paris depuis 2014) et Pierre (déjà vu chez City Band, Bisou de Saddam, Ex-Futur). On m’a murmuré qu’ils se seraient rencontrés avec Spiritualized en bande originale du film de leur vie — soit un groupe formé par deux amoureux solitaires, c’est-à-dire dans un film parfait. The Merrily Blue Moon — le morceau le plus lumineux du disque, celui qui éclaire la nuit bleue. La voix de Jiyeonne traverse comme une présence spectrale. Les guitares de Pierre saturent puis se dissolvent. Ce qui m’a donné envie d’en savoir un peu plus sur ce que ces deux-là écoutent quand ils ne jouent pas. WHILE WE PROCESS THAT YOU’RE A REAL FAN. Freshberry communique sur les réseaux comme une entité sentiente post-internet — injonction mécanique et poétique, punchlines robotiques toutes en capitales. Une tonalité froide et trouble qui intrigue et séduit. Le réel se percute à leur narration poétique — et cette narration nous somme maintenant de répondre à la question loin d’être rhétorique : êtes-vous vraiment des fans ? Vous les avez loupés au Cirque électrique en septembre (release party, vinyles fraîchement pressés), à la Maroquinerie en octobre (première partie de Mass of The Fermenting Dregs, sold-out) ? L’entité vous observe. Elle attend. Aucune excuse alors pour persister dans votre erreur. Soyez présents le 20 janvier à la Station – Gare des Mines, où ils ouvriront la soirée avant Winged Wheel (dream team du rock underground américain avec entre autres Steve Shelley de Sonic Youth à la batterie). It’s not too late. Demande-toi. La nuit n’est pas encore finie.

01. Lee sans-eun, Comer, the children do

Jiyeonne : Dans un rêve humide et froid, une chamane coréenne qui chante Portishead. Mon morceau préféré de l’album, Gongmudohaga.

02. Spiritualized, always forgetting with you

Jiyeonne : Si l’amour était audible / en note / en sonore / si ça s’écoutait l’amour /
in other words of I love you

03. Brian Eno, Driving me Backwards

Jiyeonne : Meilleur morceau à danser dessus. Avant, pendant et après qu’on enregistrait cet album Diamond Files plusieurs nuits ont été accompagnées avec.

04. Cleaners from Venus, Mariette

Jiyeonne : Viennent en tête les souvenirs de trinque autour des enceintes, les instruments dans chaque petit coin, les spirales de câbles. Une session de travail, une Mariette !

05. K7 Okinawa

Pierre : À écouter sur une île tropicale, de nuit, lourde de préférence — au milieu des moustiques, en se collant des highballs.
C’est parti pour une transe fiévreuse : des Américains parlant japonais, les Japonais parlant japonais dans des machines qui traduisent l’anglais.
On entend les moteurs de mobylettes de bosozoku pétarader en bande au loin, et pendant les silences, le souffle des chauves-souris aller et venir dans le village.

06. K7 Corée – ppong jjakk

Pierre : Une histoire de bas de montagne.
Avec les oncles dans la campagne coréenne, la graisse de porc pleut sur les papiers journaux disposés au sol pour l’absorber.
Un verre de soju, la musique tape dans le rouge, le suivant arrive déjà.
1-2 1-2 1-2 1-2 — c’est le rythme du ppong jjakk.
Ça claque et ça rend fou, ça déraille en reprenant des classiques anciens de la Corée.
Ça donne envie de retrouver la ville et sa fureur.
Ou de s’écrouler ici même.

07. K7 Thaïlande

Pierre : Faire la poussière, laver les carreaux, les toilettes.
Quand cette K7 tourne, comme une boucle où une chanteuse reprendrait toujours la même histoire — mélancolique, d’un autre temps, celui qu’on aime.
Domestic time well spent : cleaning and enjoying being at home.
Bande-son des coups de chiffon et d’histoires d’amours à pas prudents, sur le rythme du clavier.
Le chant, inintelligible, donne le courage nécessaire.

08. Spacemen 3, Suicide live at Geneva

Pierre : Y’a un début à tout…
Le chimiste Albert à vélo sourit au monde et les Spacemen 3 scotchent les touches au clavier.
Batterie répétitive qui se fait oublier, les micros des guitares dans les amplis.
Ils peuvent quitter la scène 5 ou 15 minutes et revenir…
Comme dans cette version live de Suicide sans discontinuer.
On ferme les yeux sans forcer les muscles et chaque instrument prend sa place dans un lot de formes géométriques qui pulsent et vibrent à l’unisson.
Un sentiment de sécurité enveloppante et de plénitude.


Diamond Files est sorti le 25 septembre 2025 chez Si Moiré, Indie or Die, Hidden Bay.

Réservez-vos places pour le concert Indie or Die avec Winged Wheel (USA) + Freshberry (FR) du mardi 20 janvier à La Station – Gare des Mines : lastation.paris

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