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Pianosaurus, Groovy Neighborhood (New Rose, 1986)

Tout l’été, les albums qui ont échappé aux radars des plateformes de streaming.

Pianosaurus

Certains entendent le pratiquer, pour mieux le maîtriser. Quitte, sur la foi d’une virtuosité durement acquise autant que fièrement revendiquée, à l’asservir à de sombres desseins, souvent onanistes (Joe Satriani, retire tes mains de tes poches !). De plus humbles, sans pour autant que leurs intentions soient moins respectueuses ou louables, s’appliquent à le maltraiter, à lui ouvrir le ventre pour mieux le faire chanter, et tant pis s’il rend l’âme. Puis il y a ceux, missionnaires lambda, qui se contentent d’en jouer, pour mieux en jouir. Plus loin, si on s’autorise à pousser le bouchon, à taquiner les mots comme d’autre le goujon ou leur instrument (puisque c’est bien de ça dont il s’agit, mais dans la sphère strictement musicale), il y a la catégorie qui a décidé de s’en jouer, et advienne que pourra. Comme tout cela est très sérieux, étayons en convoquant John Cage qui, entre deux pianos préparés, n’a jamais caché une certaine affection pour les toys en tous genres. Enfin, dans d’ultimes retranchements, se trouve une communauté pour qui Eden rime avec Kindergarten et qui n’a rien trouvé mieux que d’instrumentaliser ses jouets pour faire revenir de loin une musique oscillant entre babillements bambins et cri primal – à quelques encablures de Janov, on considèrera que le Neil Jung sous vocoder de Trans (1982) est une (sublime) entité à part.

On l’aura compris, Toys’R’Us (and them), et sur les deux rives de l’Atlantique, 1986 sera l’année où se concrétiseront des préoccupations tant soniques que ludiques. Entre Sète et Montpellier tout d’abord, où dans l’ombre portée du Portsmouth Sinfonia, de ZNR (Zazou et Racaille), et du Penguin Cafe Orchestra de Simon Jeffes, Pascal Comelade rassemble tout un éventail d’instruments jouets et monte en 1983 son Bel Canto Orchestra pour, avec l’aide de Pierre Bastien, à la fois enluminer et écorner sans tabou ses totems favoris (Wyatt, Beefheart, Nino Rota, Jonathan « Forever Young » Richman, liste non exhaustive). Détail Monochrome (1984), puis Bel Canto (1986) scelleront magnifiquement ces obsessions dans la cire, pavant la voie à un geste qui n’aura de cesse de nous replonger dans de verts paradis perdus.

Bianca Bob Miller
Bianca Bob Miller

A New York, au même moment ou presque, Alex Garvin gratouille de la guitare dans une formation répondant au doux nom de You Suck !, improbable Barnum noise disco punk où chacun, selon son bon vouloir, joue de la machine à écrire (trademark Lester Bangs with J. Geils Band), de l’aspirateur, du Rubik’s Cube, des « crayons électriques » ( ? ), et bien sûr du pipeau (comme l’atteste la pochette, qui nous laisse bouche bée). Un jour, alors qu’il arpente les allées de La Foir’fouille (ou du moins son équivalent ricain), il tombe en arrêt et en pâmoison devant une série d’instruments jouets : guitares, pianos, trompettes, tambourins et autres percussions. Lassé de la surenchère rock’n’roll, il se dit qu’il y a là de quoi monter à bas prix un véritable orchestre. Se souvenant du nom d’un piano jouet de son enfance 70’s, Alex Garvin exfiltre de You Suck ! la bassiste Bianca Miller (qui officiera désormais aux claviers) et le batteur Stephen Dansiger pour accoucher de Pianosaurus, sorte de proto Dinosaur Jr. en peluche (si le raccourci vous semble facile, reportez vous donc au clip Muppets de la cover de Just Like Heaven par Mascis et les siens).

Avec une street cred’ proche du zéro, le trio se met alors en quête d’un lead guitariste (qu’on mettra du temps à débaucher, personne ne voulant troquer sa Fender Telecaster contre une Smurf Guitar), de contrats et de concerts – la question des roadies étant a priori réglée.
C’est finalement au sein de la scène folk que le groupe va faire son nid, jouant régulièrement au Speakeasy et plus encore à Folk City, une salle du West Village qui abrita les balbutiements de Dylan ou de Simon and Garfunkel (ainsi que les premiers rototos de Sonic Youth). Un soir, Peter Holsapple, ci-devant guitariste des mirifiques dB’s (on ne va pas vous faire la retape, encore moins réécrire l’Histoire : si vous n’avez encore jamais entendu Stand For Decibels ou Repercussion, alors soudainement votre avenir scintille), les découvre, éberlué. Trente-cinq ans après cette épiphanie, son souvenir est des plus vivaces : « Plus les morceaux s’enchainaient, plus sur scène ils étaient bourrés. Puis ils se sont mis à détruire leurs instruments, comme pour aller à l’encontre d’un concert jusque là gorgé d’adorables pop songs et de reprises des Box Tops ou de John Lee Hooker. J’étais scotché. Il y avait là un tel contraste entre douceur et démence que je me suis dit que, quoi qu’il advienne, je voulais en être. »

Alex Garvin Bianca Miller
Alex Garvin et Bianca Miller

Alex Garvin a l’esprit vif. Si Alex Chilton, une de ses idoles, vient de trouver refuge chez New Rose pour une paire d’EPs (Feudalist Tarts et No Sex), pourquoi ne tenterait-il pas sa chance auprès de ce label indépendant parisien qui semble prêt à héberger tous les chiens perdus ans colliers du rock US (même Rocky Erickson y a son rond de serviette) ? L’enregistrement de l’album, sous la houlette d’Holsapple, n’est pas encore finalisé que Garvin y va au flanc et contacte Patrick Mathé, qui tient les rênes de New Rose. Il se trouve, si on en croit Gérald qui officiait à l’époque derrière le comptoir de la boutique du 7, rue Pierre Sarrazin, que Mathé est fan des dB’s (un fan des plus timide, Holsapple attestant n’avoir jamais eu écho de cette affection). Le deal est rapidement conclu. En l’espace de quinze jours d’octobre, l’album est enregistré à Hoboken, New Jersey, chez Water Music Recorders (là même où Yo La Tengo mettra en boîte quatre ans plus tard Fakebook, le disque qui a tant fait défaut à Robinson Crusoé sur son île). Pour Alex Garvin, Peter Holsapple et les autres, les jouets n’ont rien d’un gimmick. Certes, ils permettent sur scène à Pianosaurus de se prendre pour les Who tout en n’ayant ensuite qu’à débourser une centaine de $ chez Macy’s pour se renflouer en matériel, mais tous passent des heures à débattre sur les vertus de leurs instruments et comment les faire sonner idéalement. Stephen Dansiger a ainsi une préférence avouée pour le Baby Muppet kit, sur lequel il scotche un tambourin qui fera office de caisse claire. Ou pour le modèle Fraggle Rock, qui ornera la pochette du LP. Concernant le piano jouet de Bianca, il est hors de question d’utiliser autre chose qu’un Schoenhut, les seuls qu’on puisse correctement accorder.
Surtout, les chansons comme leurs interprètes se retrouvent réduits à leur plus simple appareil. Chaque ligne mélodique doit être abordée frontalement, en faisant fi de ses subtilités, et en sachant qu’on ne pourra pas toujours lui rendre les honneurs qu’elle mérite.

Stephen Dansiger
Stephen Dansiger

En France, Groovy Neighborhood sort rapidement, dans les dernières semaines de 1986. Evidemment, il ne ressemble à nul autre pareil. On n’a, littéralement, jamais entendu ça. Pour un type de vingt ans qui a encore toute son éducation, musicale notamment, à (par)faire, ce disque n’est rien moins qu’une bénédiction (qui d’abord nous ébranle), en même temps qu’un objet qui échappe à toute analyse.
Déjà, quand les premières mesures nous parviennent, on n’est pas certain qu’il tourne à la bonne vitesse. Les choses adviennent alors, de façon purement intuitive. C’est du rock’n’roll, se dit-on immédiatement. Pareil à ces rythmes sauvages qu’on a entendu tout môme, à 4-5 ans, quand le père – ça ne lui arrivait pas souvent – revenait à la maison avec des disques sous le bras, empruntés à l’usine. Le son est grêle mais le jouet n’édulcore pas, ni ne fait écran. Au contraire, il n’en expose que mieux le primitif ici à l’œuvre. Et puis il y cette chanson qui nous dit vaguement quelque chose, qu’on a du entendre à la radio il y a fort longtemps. The Letter, par les Box Tops, se souvient-on. Car oui, il y avait un 45 tours des Box Tops à la maison. Mais pas celui-là, un autre, avec sur la pochette un dessin de train qui fait Choo Choo. Toutes ces choses nous reviennent par vagues : le ruisseau derrière l’autre maison, où on tentait de dégommer les grenouilles au lance-pierre. Ou la carabine à bouchon, offerte pour l’anniversaire des 6 ans, qu’on avait cassé dans l’après-midi même.
A un moment, on n’en peut plus de se laisser submerger par tout ça, on se dit que ça risque de devenir douloureux, ou de nous peser, telle une indigestion de madeleines. Autant lever le bras de la platine.

Pianosaurus
Pianosaurus

Très vite pourtant on y revient, régulièrement, en prenant quand même soin de ne pas trop se pencher au-dedans, par peur de se faire engloutir. On remarque alors qu’il y a au moins deux chansons, Thriftshoppin’ et (A Funny Thing Happened On The Way To The) Toystore qui peu ou prou racontent l’histoire du groupe et du disque. Ça nous amuse, mais bon, on n’ose pas pour autant (on n’en a pas les moyens) s’aventurer en terres méta. Déjà qu’on s’est pris un bide le jour où on a lancé à la cantonade que Sun Will Follow (aujourd’hui encore, l’Everest de l’album) c’était le Velvet en tongs sur le canapé du troisième album. Un seul des copains avait relevé. Le lendemain il nous apportait Rock’n’Roll with the Modern Lovers (1977), nous assurant que Jonathan Richman était le grand frère des Pianosaurus et qu’on ne pouvait qu’adorer Ice Cream Man. Une fois de plus, il avait vu juste.

J’en étais là de mes réflexions et découvertes que déjà Garvin, Miller et Dansiger s’aventuraient sur les routes de France. Après une prestation aux Transmusicales de Rennes le 11 décembre 1986, en improbable première partie de Zodiac Mindwarp & The Love Reaction (qui fit la carpe, qui fit le lapin ?), Patrick Mathé monte au débotté une mini tournée où va se révéler le wild side du groupe, sa part sulfureuse, si ce n’est subversive. Peter Holsapple se souvient notamment d’un concert à Barfleur qui – sur un mode The Jesus And Mary Chain at North London Poly – vira carrément à l’émeute, avec le groupe retenu dans le sous-sol de la salle plusieurs heures durant (pour info, Barfleur est la plus petite commune du département de la Manche, à peine 600 âmes).

De retour à NYC, le groupe décroche un contrat avec Rounder Records, un label du Massachusetts, et publie en 1987 une version expanded (6 titres en plus sur le vinyl, 9 sur le CD, dont une reprise du Memphis de Chuck Berry) de Groovy Neighborhood. Puis la fée F. F. Coppola se penche au-dessus du berceau Pianosaurus. Un nouveau titre, Back To School, produit par Chris Butler (il fut au début des 80’s le leader des Waitresses) est invité à rejoindre la bande originale de Life Without Zoe, l’un des trois segments de New York Stories. Deux ans auparavant, les Feelies s’étaient retrouvés à faire une apparition dans le Something Wild (Dangereuse sous tout rapports en vf) de Jonathan Demme, ce qui avait eu pour effet de booster (enfin, une poignée d’exemplaires en plus, au mieux) les ventes de The Good Earth (1986). Tous les voyants semblent donc au vert et Pianosaurus retourne à Water Music pour enregistrer son deuxième album, avec à nouveau aux commandes Peter Holsapple et l’ingénieur du son James McMillan. L’enregistrement se déroule cette fois sur un mois, et les chansons, l’instrumentation, et les arrangements franchissent un palier, laissant Groovy Neighborhood loin derrière. Désormais, le chant n’est plus l’apanage du seul Alex Garvin. Bianca Miller s’accapare une reprise de I’se a Muggin’, un titre des années 30 popularisé par le violoniste Stuff Smith, et Steve Dansiger se fait la voix sur un autre morceau (One Man Band, écrit par Alex). Peter Holsapple apporte sa contribution avec The Child In You, un titre qu’on retrouvera en 1991 sur Mavericks, un album en collaboration avec Chris Stamey, son alors ex-compère des dB’s. Tout irait pour le mieux sans le pétage de plomb (là encore, l’héritage Alex Chilton ?) d’Alex Garvin qui, une fois les sessions achevées, subtilise les bandes et disparait avec.
Allègrement servi à toutes les sauces depuis la (re)découverte des masters du 4ème Velvet Underground, le terme de lost album n’est ici nullement usurpé. Tout semble effectivement évaporé, sans espoir de retour ou de miracle, et seule une cassette contenant une poignée de démos, récupérée par Holsapple, peut s’approcher, de loin plus que de près, du Graal. Evidemment, corollaire de la fuite de Garvin, Pianosaurus implose. Steve Dansiger fomente avec Holsapple le gag Swanic Youth (cf. 45 tours de confinement #13) avant de rejoindre un temps King Missile. Il est depuis devenu docteur en psychologie, auteur de nombreux ouvrages. Bianca « Bob » Miller a elle poursuivi une carrière de vidéaste et artiste multimédia. Quant à Alex Garvin, eh bien, on ne sait pas trop…

De son côté, même échappant aux mailles du streaming, Groovy Neighborhood est là, tapi dans l’ombre, engageant avec nos attentes de réédition une partie de cache-cache dont chacun pourrait sortir gagnant. Comme ces cris de joie d’enfants qui, sortis d’on ne sait où, parfois nous traversent, il nous renvoie à des émois enfouis qui jamais ne prendront une ride.

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