Objets du délit #2 : Prends le temps d’écouter, Chiens de Faïence, Patrick Lombe & Félon

Des objets musicaux comme s’il en pleuvait dans ma boîte aux lettres…

Comme vous ne suivez pas tout ce que j’écris pour Section 26 – si, si, je vous vois dans le fond de l’internet, près du serveur qui chauffe – la semaine dernière, j’avais employé les mots de « littérature grise fluo » à propos des livrets qui accompagnent les CD. Ça m’est resté en tête, je trouve l’expression super, modesto mio. De la littérature grise fluo, j’en ai reçu, cette semaine, par la Poste – il faudra que je parle un jour de mon rapport à cet ex-service public incroyable, les « PTT« , j’en profiterais pour parler des impôts aussi, comme quoi, depuis que je suis petit, je n’ai jamais entendu un homme politique parler des impôts en bien. Et c’est désastreux, selon moi. Mais bon, revenons à nos moutons – gris fluo : j’ai reçu une des compilations, toujours exemplaires, du label Born Bad, la dernière en date concerne des enfants dans des écoles un peu libres qui tapent sur des bambous (et c’est numéro un). Je dis « école libre », pour faire râler mon père – qui n’est plus – donc, il ne peut plus râler parce qu’il est mort et que je ne crois pas à un autre monde, enfin si : je crois que quand on meurt, on renaît exactement à la même date et on revit sa vie en faisant moins d’erreurs et en ayant appris de ses précédentes vies – ce qui expliquerait les génies, ou les gens super déter qui ont plusieurs vies d’avance et qui savent à 6 ans ce qu’ils feront (de bien) toute leur vie.

Mon père, qui est décédé en juin 2019, était instituteur, un de ceux qui se plaçaient dans la lignée des hussards noirs de la République. On ne rigolait pas quand on parlait de l’école et encore moins quand il évoquait à table des collègues qui s’inspiraient d’autres choses que les textes de l’Education Nationale. Les noms d’oiseaux volaient bas, je peux vous le dire. Freinet, Montessori, « des zozos » qui le laissaient plutôt de marbre, au moins. Je ne sais pas s’il aurait aimé ce disque. Je ne crois pas. Moi, j’ai réfléchi à tout ça quand je suis devenu parent, et je suis assez ouvert, je pense qu’on peut accompagner ces enfants comme on le sent, il n’y a pas de vérité. De toute façon, ils s’en sortiront. Enfin, comme nous quoi. Bref, la littérature qui accompagne ce disque est de tout premier ordre, en tous les cas de la qualité d’un livret comme, par exemple, celui qui accompagnait la réédition des chansons des Calamités, toujours sur Born Bad. Oui, je sais, c’est moi qui l’ai écrit, bon, ok, mais il était bien, non ? Alors ce livret est aussi très complet, très bien écrit, et il est le résultat d’une longue passion, celle de Sylvain qui anime Radio Minus (et qui a d’ailleurs enregistré le très beau disque Gueuseries de Paris Banlieue, numero uno dans le plus beau magasin de disques du monde libre, j’ai nommé Monorail – autant vous dire que Sylvain s’y connaît). Radio Minus, c’est un peu le John Peel des enfants, soit une (web)radio passionnée par tout ce qui est joué et chanté par des enfants. Il avait déjà travaillé sur Chevance, une super belle compilation de chansons cheloues (« Outremusique », le vrai terme) pour les enfants des années 1970-80, aussi sur Born Bad. Bref, on est presque dans l’encyclopédisme, la connaissance parfaite, à la fois théorique et expérimentale.

Des expériences, ces profs ou instits passionnés, ils en ont menées avec les enfants et ça a donné des moments fous de musique. On se souvient bien sûr du très célèbre Langley Schools Music Project où un prof nord-américain avait proposé à ces élèves de reprendre les Beach Boys notamment et que tout le monde (Bowie, les connoisseurs) était dac pour dire que ces interprétations étaient touchées par la grâce, comme venant d’un monde parallèle, à la fois « commun et légèrement décalé » (j’emprunte quasiment mot pour mot l’expression très belle de Stephen Pastel pour parler de Paris Banlieue, là). Par exemple, j’adore Desperado (l’original est des Eagles), ou la chanson sur les ovnis de Klaatu. Alors pour notre compilation, on peut dire qu’on n’est pas tout à fait dans cet état d’esprit gothique Twin Peaks, on sent plus le truc Guerre des boutonsLe Petit NicolasPause Café, mais ça jette quand même. Et puis, surtout, pas question de s’appuyer sur un répertoire préexistant, les gamins se réinventent en chansonniers, percussionnistes ou improvisateurs, pré slammeurs, poètes sonores… D’ailleurs on apprend dans le livret qu’un des initiateurs étaient fan de free jazz et qu’écouter les gamins s’ébrouer en liberté ne lui semblait pas présenter une grande différence à ses oreilles. Même s’il n’en fait pas une maladie et que pour lui, l’important n’était pas là. Et on apprend plein d’autres choses, qu’il y avait un réseau très dense de publications, de façons de faire (fabriquer des instruments, agencer un petit orchestre…), les gens étaient super impliqués et avant tout intéressés par le développement des gamins, le résultat importait moins que le résultat, toujours cette histoire de l’importance du voyage sur le point d’arrivée. C’est beau. Et surtout, ça n’est pas « scolaire », on ressent vraiment cette dimension de liberté. D’ailleurs, on pourrait la mettre en regard avec cette compilation du label anglais Trunk, Classroom Projects, Incredible Music Made By Children in schools, parue en 2013, qui balaie à peu près la même période mais dont le sélecteur n’a gardé que de très belles pièces un peu froides, dont on ne sent pas vraiment la facette turbulente : évidemment, ces choix sont les reflets de celui qui choisit et Radio Minus n’a pas les mêmes centres d’intérêt que Jonny Trunk, plus barré dans son trip hanté-nostalgique. Pour ma part, dès la piste 1, qui donne son titre à la compilation, Frédéric Chanu balance un spoken word à la voix blanche qui n’est pas sans nous (r)amener à Diabologum par exemple (pour rester dans mon périmètre).

Olivier et son Français en yaourt pourrait servir de générique à une émission de radio rêvée ;  Geneviève Marty qui préfigure grave Paris Banlieue (de façon tellement troublante !) ; Isabelle et Christian et leur vibe BarryRoubaix ; Dominique Colas, avec son célèbre C’était l’histoirefolk super émotionnel qu’on dirait sorti d’un épisode de Candy Candy (un où il lui arrive un malheur), etc etc… En gros, projette toi dans la musique… ET prends le temps d’écouter !

On adore tout ça, la musique, le livret et bien sûr, et quelle  performance graphique ! Bon, s’il y a quelqu’un avec qui on a tous envie de travailler,  c’est Félicité Perpétuelle. Du fanzine Ventoline (dont j’adore entre autre le choix du papier, j’ai même écrit à Félicité pour savoir, parce qu’un moment je voulais que Groupie ait ce genre de papier), à ses affiches, de ses pochettes de disques à ses expos, elle encapsule l’époque comme personne dans ses traits découpés et ses photos-montages. C’est à la fois l’époque, mais aussi une idée constante de l’illustration et du graphisme. Eh oui, Jean-Baptiste Guillot, le boss de Born Bad, on le sait, a ce talent de bien savoir s’entourer, c’était le cas aussi pour les Calamités… Quoi ? Ah oui OK. Bref, Radio Minus, Born Bad, Lance-Pierre (là aussi, ce nom !), Félicité Perpétuelle, équipe de rêve, disque et musique et à l’avenant.

Après, il sera question aussi de pochette, parce que la musique, j’en ai déjà parlé, c’est la pochette en ASCII de Faux Mouvement des Chiens de Faïence, qui m’obsède un peu tant elle semble vivre dans ma tête en parallèle (j’ai super envie de m’acheter le t-shirt d’ailleurs). Mais là, on se tait et on lit ce que l’artiste-illustratrice-brodeuse-photographe Harmonie Aupetit (qui est aussi la chanteuse-guitariste-bassiste du groupe) a à nous dire sur le sujet (propos recueillis par courriel) :

« Pour réaliser la pochette de Faux mouvement j’ai utilisé la technique de l’ASCII art, qui consiste à créer des images uniquement avec des lettres et caractères spéciaux (ASCII est l’acronyme de « American Standard Code for Information Interchange », c’est une norme informatique de codage de caractères apparue dans les années 60 et largement utilisée aujourd’hui). On peut aussi parler de text art parce qu’en fait cette technique n’est pas limitée à l’informatique, à l’électronique, par exemple des images de ce genre ont été réalisées avec des machines à écrire à l'époque.

Je m’intéresse à l’ASCII art depuis de nombreuses années, j’en regarde sur internet, je trouve ça très satisfaisant et touchant, j’avais envie de tester moi-même. Il existe aujourd’hui des logiciels et des applications qui aident à créer des images ASCII, mais à la base l’exercice consiste plutôt à utiliser un simple fichier txt. C’est ce que j’ai fait pour la pochette. Cette démarche, qui part d’un outil limité pour arriver à une image la plus juste possible, m’a semblé bien correspondre à l’esprit du disque et à la façon dont on l’a enregistré, chez nous, avec un matériel plutôt rudimentaire (une carte son, deux micros, quelques pédales). Et puis pour créer une image ASCII, il faut beaucoup tâtonner, prendre des directions imprévues et parfois accepter que le résultat final soit imparfait mais ait tout de même de l’intérêt. C’est exactement comme ça qu’on fait de la musique avec Chiens de Faïence. C’est aussi le premier album qu’on a écrit entièrement en français, on s’est quand même pas mal concentré sur les textes, plus que sur les précédents je dirais, donc le text art pour la pochette fait sens.

Je suis très sensible à l’esthétique du old web des années 90 et 2000 avec toutes ces pages personnelles qui étaient hébergées sur GeoCities en autres. On y trouvait beaucoup de GIFs, de cliparts et des œuvres ASCII. C’était avant que le web soit plutôt uniformisé, avant que les pages personnelles deviennent des comptes Instagram et que le graphisme général sur Internet ait des fins marketing et donc tende à plus de clarté, d’accessibilité, de praticité. J’aime bien cette idée de fouillis général, de trucs à capter à droite à gauche, de porte d’entrée à trouver soi-même. J’ai visuellement un peu reproduit ce foisonnement et là encore je pense que ça correspond pas mal à ce qu’on voulait faire au niveau musical.

Je ne connais pas d’autres pochettes faites en ASCII art mais je suis sûre qu’elles existent. Ce n’est donc pas ces pochettes qui m’ont inspirée mais en termes d’ASCII art j’ai beaucoup regardé d’images d’une reine de la discipline, Joan G. Stark (aussi connue sous ses pseudo Spunk et jgs) qui a œuvré dans les années 90. Et aussi ce super site, text-mode.org, où on peut voir plein de text art au sens large. Pour la couleur je me souviens avoir voulu faire très simple, notamment en repensant à la belle pochette de Glimpses, de mes amis les Bootchy Temple, faite par Emma Kadraoui, avec cet aplat de bleu foncé et une seule autre couleur utilisée pour les dessins. »

Je terminerai cette bafouille bimensuelle avec deux cassettes. C’est Félon et Patrick Lombe dont les œuvres sont parues chez Tanzprocesz (celle de Patrick est parue il y a peu, j’ai choisi l’autre dans le catalogue, elle est plus ancienne, mais c’était pour maximiser les frais d’envois). Les cassettes sont très belles, soignées, c’est du fait-main, avec des découpes très nettes et des tampons très élégants. Les deux pochettes bien que décrivant des musiques très différentes procèdent, on imagine, de l’identité du label : elles sont à dominante verte avec des aplats oranges : Patrick Lombe joue avec la langue et invente une poésie sonore envoûtante – j’ai écouté, un soir, hasard de la météo, à la tombée du jour, avec une grosse chaleur, et c’était très bien. Comme si mon père essayait de râler à travers les ondes, vénère qu’il était à cause des écoles qui font faire de la musique libre à leurs élèves en lieu et place d’un apprentissage très normé du calcul et de la lecture (son cheval de bataille, à mon reup).

Vous vous demandez pourquoi je parle tant de mon dad, mais je viens de capter que c’est l’anniversaire à quelques jours prêts, de sa mort, il y a quatre ans. Et il me manque. Alors je le rends présent, par les mots. Et plus j’écoute la cassette de Patrick Lombe, plus ça me fait kiffer de me dire que c’est lui qui parle à travers cette musique, ben tiens, très libre, débarrassée de l’envie de plaire, mais sans passer par un bruit assourdissant, comme si l’auteur était une antenne qui captait des ondes dans l’au-delà et qu’il les restituait telles quelles. La musique de Patrick peut faire un peu peur aussi.

Toujours chez Tanzprocess, l’autre cassette, c’est Félon, soit la musicienne Léa Roger qui part dans de longues impro instrumentales. C’est marrant, un des premiers articles que j’ai lu sur les cassettes, c’est dans les années 90 dans un fanzine de Newcastle, le magnifiquement illustré Fast Connection, lié au label Slampt : et cet article recensait les labels de cassettes au Royaume-Uni et ce support (alors super ringard) était un refuge pour tous les labels de musiques instrumentales et improvisées. Ce qui semble le cas pour Félon : je la rapprocherais aussi un peu du Diable Dégoûtant que j’ai vue en concert il y a peu. Musique improvisée qui recherche la transe, ponctuée de cris et de cordes qui crissent. Mais si, vous voyez ! Allez, le fantôme japonais d’Alan Vega accompagné par un orchestre de Schtroumpfs foncedés à la Salsepareille, ça vous va mieux comme image ?

Ah oui, j’y repense, à propos du disque Born Bad, je voulais aussi évoquer un magazine que je lisais à l’école à la fin des années 70, c’était Jeunes Années, j’adorais ce journal édité, je crois, pas un organisme étatique ou s’y apparentant, il faut que je me renseigne. Il était souvent question de construire des choses, de faire ce qu’on appelle des loisirs créatifs. Il y en a un qui m’avait marqué, c’était une page avec des coquilles d’œufs peints (en petits personnages, je crois). Il était aussi beaucoup question de construire ces propres instruments de musique, dans les pages de ce journal. Il faut que je vous montre un exemplaire ou deux que j’ai retrouvés, attendez, il faut que je descende à la cave…



Prends le temps d’écouter, Chiens de Faïence, Patrick Lombe & Félon sont disponibles sur bandcamp en cliquant sur les noms des artistes dans l’article.

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