
J’ai toujours aimé les reprises. Parfois, j’ai même préféré les reprises aux versions originales. Parfois, je n’ai même aimé d’un groupe que la ou les reprises qu’il avait pu jouer. Mais ce n’est pas le cas ici. Ici, j’ai d’abord découvert ce groupe par une reprise – une reprise assez décalée et jouée, je crois, avec une certaine irrévérence qui n’était pas pour me déplaire. Pourtant, sans le savoir – sans que le principal intéressé ne le sache non plus –, j’avais sans doute ou peut-être déjà croisé l’un des deux responsables de ce groupe-ci dans la vraie vie, un soir de novembre 1995, dans la salle ou au bar du Zeleste de Barcelone alors que sur scène, Jarvis Cocker et Pulp électrisaient un public qui était désormais tout acquis à leur cause – et une cause plutôt juste, celle d’une pop d’une classe différente. Mais le groupe en question, lui, n’existait pas encore.
C’est la légende qui raconte cela – et ça tombe bien, parce que j’aime plutôt bien les légendes : Genís Segarra (aucun lien de parenté avec Hélène) était dans le public ce soir-là et à tel point euphorique qu’il décide de passer du statut de mélomane à celui de mélomane musicien et de former avec le dénommé Manolo Martínez le groupe Astrud, un premier duo de pop électronique (je résume, il y aurait aussi beaucoup à dire à ce sujet, mais je crois que Pauline, avant de partir à la plage, serait bien mieux placée que moi pour vous raconter cette histoire-là). Mais Genís se dévoile vite comme un hyperactif. Mieux : dès 1996, il devient un hyperactif amoureux quand il croise la route de Carlos Ballesteros. Alors, au-delà de leur histoire d’amour et d’amitié – trente ans plus tard, les deux intéressés insistent sur ces deux points –, ils fomentent de leur côté un autre duo, qu’ils baptisent Hidrogenesse, d’après le nom d’une marque de gels douches et autres crèmes plutôt populaire de l’autre côté des Pyrénées – tout en s’appropriant, à leurs débuts, le graphisme du logo Lonsdale. Je sais : ce genre de précision pourrait passer pour complètement futile – ou le fait d’un type qui cherche une fois encore à ramener sa fraise. Oui, mais non. Ici, même si ce n’est certes que ma seule théorie, cette démarche originelle semble en dire plutôt long sur les appétences de Genís et Carlos et annonce même les partis-pris mélodiques des années à venir. Car, à la façon d’un Warhol qui manierait synthés, samples et boites à rythmes au lieu de multiplier les polaroids, ces deux-là aiment détourner les codes et les choses prises pour acquises, (se) travestir, s’approprier un univers pour le faire leur, piocher dans le passé afin de mieux réinventer et magnifier leur présent – et le nôtre en passant –, de clins d’œil appuyés à quelques icônes de la chose électronique aux amitiés nouées avec quelques-uns de leurs contemporains (les Canadiens de The Hidden Cameras et leur leader Joe Gibb, les Espagnols Teresa et Ibon de Le Mans / Single, le Français Jérémie Orsel de Dorian Pimpernel / The Gentle Spring). Comme si la pop ne pouvait être, depuis les rues de Barcelone, qu’internationale.
Et la reprise dans tout ça ? C’est (presque) le tout premier morceau que j’ai donc entendu d’Hidrogenesse, un morceau qui figurait au générique d’une compilation réalisée à l’origine (1997) par le label madrilène Acuarela – de façon presque surprenante tant la structure dirigée par le lettré Jesús Llorente nous avait plutôt habitués à réaliser des albums lo-fi, marqués souvent par des ambitions new-wave et toujours empreint d’une mélancolie certaine en guise de mot d’ordre. Sous le titre parfait de Lujo Y Miseria, le disque levait le voile sur une scène essentiellement barcelonaise, dont Genís, son comparse d’Astrud Manolo mais aussi Carlos étaient les chefs de file comme improvisés – mais une improvisation quand même un peu réfléchie. Une scène absolument décomplexée, qui aimait joindre le futile à l’agréable et déclarait ses amours plurielles à l’electropop, à l’italo disco, et à pléthore de figures tutélaires, parmi lesquelles Soft Cell (ce n’est pas un hasard si Marc Almond était tombé en pâmoison face aux rues interlopes du Barrio Chino d’avant les JO de 1992), Madonna, Alaska/Fangoria, Divine ou Family (le duo de Donosti). Pour ne rien gâter, presque tous les groupes portaient des noms parfaits : Chico Y Chica, Les Biscuits Salés (un groupe de filles, couvé et produit un moment par Genís, dont il faut absolument écouter l’adaptation en espagnol d’Into The Groove) ou… Stardu – un anagramme d’Astrud, qui ouvrait le disque avec une déclaration d’intention synthétique et dramatique : Todo Es Lounge (Mi Vida Es Lynch). Hidrogenesse, quant à lui, interprétait jusqu’à quatre morceaux dont cette version complètement foldingue entonnée en catalan d’un plutôt bon single de Morrissey : We Hate It When Our Friends Become Successful se métamorphosait en És Odiós Quan Els Amics Triomfen et devenait une sorte de comptine tecnopop – les Espagnols ont toujours aimé le terme de “tecnopop” –, parfaite pour virevolter sous une boule à facettes arc-en-ciel sur le dancefloor de votre choix (en imaginant la tronche du Moz en passant).

À partir de ce moment-là, Hidrogenesse a d’abord pris son temps avant de réaliser régulièrement singles et albums, pour mieux écrire, de près ou de loin, une bande originale plus que plausible pour le XXIe siècle – tantôt requiems, tantôt hymnes à la joie – sans la division. Avec comme parrains Kraftwerk, The Smiths, Pet Shop Boys et (peut-être) surtout Lawrence – en particulier le Lawrence de la trilogie Denim / Go-Kart Mozart / Mozart Estate (ce qui me rappelle que Genís et Carlos avaient fait le déplacement pour le concert de GKM que la RPM canal historique – c’est à dire avant qu’elle n’ouvre ses pages à des imposteurs – avait organisé à la Flèche D’Or en mars 2006), le duo décline tout au long de sa discographie pléthorique une pop sans entrave, où les synthés sont toujours chics, où l’amertume côtoie parfois la dérision, où l’humour rime toujours avec amour. Doté d’un talent inouï à l’heure de choisir ses titres (Eres PC Eres Mac, Dos Tontos Muy Tontos, No Hay Nada Más Triste Que Lo Tuyo, Así Se Baila El Siglo XX – traductions possibles sur demande si nécessaire), capable de rendre un hommage sincère au père de l’informatique – le mathématicien anglais Alan Turing, sur l’album Un Dígito Binario Dudoso. Recital Para Alan Turing (2012) – ou de composer une bande originale de film – Daniela Forever (2025) –, friands de déguisements et têtes pensantes du label Austrohúngaro – sur lequel on retrouve pas mal de pensionnaires de la compilation Lujo Y Miseria, et nom choisi en hommage à feu le génial cinéaste Luis Garcia Berlanga, père du regretté Carlos Berlanga, un des acteurs essentiels de la movida) –, Hidrogenesse fait tout ce qui lui plait, triture la pop pour mieux en devenir le meilleur ambassadeur rétrofuturiste – dans ce seul domaine, ni Saint Etienne, ni Lawrence ne leur arrivent à la cheville, c’est dire la splendeur des ébats mélodico-synthétiques. Depuis 1997, Genís et Carlos – personnages iconoclastes que l’on verrait très bien au générique d’un roman noir du très grand Manuel Vasquez Montalbán – incarnent, je crois, l’idée même de ce que devrait être le pop art au quotidien. Mais avec, sous le vernis et les couleurs éblouissantes – aussi éblouissantes qu’un soleil d’Espagne –, un cœur qui bat. Un cœur grenadine. Et des yeux menthe à l’eau.
Hidrogenesse est en concert à Paris, ce samedi 28 mars (parfait pour danser en attendant l’heure d’été), au Hasard Ludique – ce sont les filles épatantes de Roberta Lips qui ouvrent les ébats.
Ce sont les amis de ParisPopfest qui organisent la surpatte et les places sont en vente par ici.
Et puis, dans le plus grand désordre chronologique et la subjectivité la plus absolue, quelques chansons d’Hidrogenesse.
Eres PC Eres Mac (2001)
Aquí Y Ahora (2015)
Gongora (2002)
A La Muerte (2025)
That International Rumor (2015 – feat. Joel Gibb)
Vuelve Conmigo A Italia (2008)
No Hay Más triste Que Lo Tuyo (2002)
Llorreír (2019)
Los Perezosos (2007)
La carta Exagerada (2019 – feat. Single)
Así Se Baila El Siglo XX (2001)