Born to… Moose, Honey Bee et autres petites histoires

Moose
Moose

Instantané. C’est ainsi qu’a été le coup de foudre – un vrai donc, de ceux dont on devine dès le flash originel qu’on ne pourra pas sortir indemne. Une voix. Quelques mots. Et le sort en était jeté. “We almost laugh / we almost cry…” C’est ainsi que débute Jack, le premier single de Moose, ainsi baptisé d’après le surnom donné à l’un des deux fondateurs, Kevin J McKillop, un surnom lié je crois au nom d’une bière canadienne – mais je n’ai jamais vraiment compris le pourquoi du comment. Un single paru en mars 1991, alors que la presse anglaise – celle des trois hebdomadaires (mais le dernier-né Sounds n’allait plus tarder à être le premier à jeter l’éponge) – était encore suffisamment puissante pour faire et défaire un groupe ou un artiste en quelques lignes d’une encre qui restait sur les doigts.
Comme pour passer le temps, elle s’ingéniait aussi à monter en épingle (pas forcément à nourrice d’ailleurs) des mouvements. Certains duraient à peine quelques semaines, d’autres passaient à la postérité – pour le pire et parfois le meilleur. Au début des années 1990, les journalistes britanniques étaient plutôt prolixes à ce petit jeu-là, aidés par une imagination débordante qui leur a entre autres servi à lancer une scène qu’ils avaient baptisée
Shoegazing – et qui répondait aussi au doux nom de The Scene That Celebrates Itself (traduction approximative : “La scène qui s’autocongratule” ou “la scène de l’entre-soi”) – pour cette propension des musiciens à jouer en regardant leurs pompes en particulier parce que les guitaristes et bassistes utilisaient un nombre presque insensé de pédales d’effets. Pour résumer, avec comme parrain My Bloody Valentine, les groupes étaient le plus souvent jeunes, parfois mixtes, venaient plutôt de la classe moyenne, voire un peu mieux que ça, et de Londres ou de son sud proche – Oxford et Reading en têtes de file, ce qui me fait me souvenir dans la foulée que ladite scène portait parfois un troisième nom, celui de la “vallée de la Tamise” –, histoire de tenter de changer certaines habitudes géographiques après plusieurs mois de domination mancunienne outrancière sur le reste du pays.

Parmi les formations qui affichaient une moyenne d’âge d’à peine un peu plus vingt ans – Lush, Ride, Slowdive, Chapterhouse, Catherine Wheel et quelques autres –, Moose faisait figure de bande à part. Déjà, parce que McKillop et son acolyte Russell Yates étaient un peu plus âgés que leurs comparses sans pour autant avoir à leur actif un CV façon Phil King, et étaient dotés d’une érudition assez colossale – et pas seulement parce qu’ils ont officié un temps derrière le comptoir d’un ces magasins londoniens entièrement dédiés aux occasions et disques de collection. Parce qu’au-delà de leurs seuls talents d’auteurs et compositeurs, ces deux-là affichaient ainsi des gouts qui ont pas mal influencé certaines et certains de leurs contemporains – la légende de l’époque laissait entendre que Lush leur devait entre autres sa découverte d’American Spring et donc, sa reprise de Fallin’ In Love sur le EP Black Spring. Dans le Panthéon de Moose, se côtoyaient ainsi Elvis et Bobbie Gentry, Dusty Springfield et Ennio Morricone, Dennis Wilson et Arthur Lee, Lee Hazlewood et Nancy Sinatra, Fred Neil et Charlie Rich… Il y avait aussi cette francophilie prononcée, qui a donné naissance à quelques clins d’œil élégants, comme le nom donné à son label éphémère Cool Badge – sur lequel est sortie une seule référence, le EP Liquid Make Up, l’un de ses plus beaux disques abritant l’une de ses plus belles chansons, la ballade désœuvrée de fin de nuit d’été There’s A Place – en référence aux paroles de Ford Mustang de Serge Gainsbourg (“‘Un badge’ avec inscrit dessus « Keep Cool ») ; ou le titre de ce qui aurait pu être un hit dans une autre vie inspiré par une réplique de Belmondo à Seberg dans À Bout De Souffle, I Wanted To See You To See If I Wanted You (“Je voulais te revoir pour savoir si te revoir me ferait plaisir”).  À cela, il fallait aussi ajouter le port de costumes avant les autres –  enfin, pas avant les Bad Seeds de Nick Cave bien sûr mais quand ceux-ci les portaient façon Pacino dans le mauvais remake de Scarface, nos amis anglais avaient choisi l’élégance nonchalante des acteurs de la nouvelle vague.

La nonchalance justement. C’est peut-être cela entre autres qui a privé Moose d’un peu plus de reconnaissance – cela et sans doute le support acharné que lui ont apporté la RPM canal historique et son ancêtre le fanzine magic mushroom : il se murmurait dans les bureaux de ladite revue que les formations sur lesquelles elle avait jeté son dévolu recevaient le baiser de la mort et étaient alors condamnées à la marge. Plus sérieusement, je crois que McKillop et Yates, les deux têtes pensantes de l’histoire, étaient surtout des professionnels du dilettantisme et que jamais, ils n’ont eu de “plan de carrière” – je veux dire autre que celui d’écrire des chansons qui filent des frissons, écouter des disques qui filent des frissons, boire du vin rouge, regarder des films cultes (Tokyo Drifter, genre), supporter Tottenham Hotspurs et plus généralement parler de foot, et parfois aussi, dire un peu de mal de leurs contemporains –avec toujours un sourire aux lèvres. Il n’empêche…

Accompagnés de musiciens épatants – après le départ de la section rythmique originelle, se sont succédés deux des batteurs les plus imaginatifs du Landerneau indie (Richard Thomas et Mig Moreland) alors que les frères Lincoln (basse) et Russel (guitare) Fong (des proches des Cocteau Twins) ajoutaient sur disque comme sur scène un flegme d’une élégance assez inouïe –, ces deux-là ont signé une poignée de classiques perdus (Jack, donc, mais aussi Suzanne, This River Will Never Run Dry, Little Bird, Play God…) et un album qui n’a pour le moment jamais été réédité alors que sa beauté en fait l’un de ses disques dont on se lasse pas, un de ses disques qu’on n’a jamais vraiment fini de (re)découvrir. Sorti en 1994 chez PIAS, Honey Bee est une œuvre assez parfaite, le trait d’union  fantasmé entre nos années 1980 (Coulorbox, The Pale Fountains, Cocteau Twins…) et ces années 1960 dont il nous restait alors tant à découvrir. D’ailleurs, dans son édition vinyle, il venait accompagner d’un 45 tours qui en disait long sur les appétences et ambitions artistiques du groupe, un 45 tours fort de deux reprises, l’une du Kidney Bingos de Wire et l’autre du Courtyard de Bobbie Gentry – interprétée par Roxanne Stephen, la chanteuse des amis de Th’Faith Healers. Surtout, en onze chansons originales, Moose peignait derrière une pochette aux tons rouges la mélancolie en bleu Miró – en particulier le temps de l’odyssée Joe Courtesy ou des chaloupements de Mondo Cane –, habillait ses chansons de cordes et d’autres petits détails qui font la différence – cette flûte sans doute fantasmée sur l’insouciant Uptown Invisible qui (m’)a toujours fait penser à celle de The Caterpillar de The Cure –, chantait avec un certain détachement les amours déchues et/ou impossibles, portait haut les couleurs d’un romantisme légèrement désabusé – la crépusculaire Dress You The Same – tout en écrivant des chansons pop qu’on avait envie de siffloter – la susmentionnée I Wanted To See You… ou Around The Warm Bend, parmi d’autres. Pour résumer sans trop exagérer– et peut-être encore plus trente ans après sa parution – Honey Bee, c’est à la fois Masculin Féminin de Godard ou Ma Nuit Chez Maud de Rohmer, un livre de Modiano, une photo de Saul Leiter, un poème d’Idea Vilariño. C’est juste un de ces disques qui rend la vie un peu plus belle.


Aujourd’hui membre du Miki Berenyi Trio, Kevin J McKillop sera sur la scène du Hasard Ludique dans le cadre du Paris Popfest, le jeudi 28 septembre 2023.

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