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#21 : Material, Memories (Celluloid, 1982)

Material
Material, Skin deep.

Est-ce le fait d’avoir passé la journée d’hier juché sur une échelle, ou campé sur le toit à tenter d’anticiper les tuiles à venir, mais je sens ce matin l’esprit d’escalier qui me taraude. J’avais d’abord envisagé de vous entretenir de l’hétéronymie chez Fernando Pessoa et Will Oldham, puis de tirer sur le marabout de ficelle pour voir ce qui relie Eric & Ramzy, Richard Matheson et Diabologum, avant de redescendre d’au moins un échelon suite à la rencontre inopinée avec ce 45 tours jaune et rouge étoilé. Au-delà du symbole du pentagramme (Little Red Record ?), c’est surtout le bandeau dans le coin supérieur gauche de la pochette qui, en cette période de distanciation sociale, a fait mouche. Spécial frotti frotta ! Qu’est-ce qui leur a pris chez Celluloid ce jour là ? Coup de génie commercial de Karakos ou abus de mauvais retsina ?

Quelques lignes s’imposent sur le facétieux phénomène Jean Karakos, insaisissable agitateur du music business plus de cinquante années durant. Après diverses pérégrinations et faux départs, il monte en 1968 le label BYG, originellement versé dans les enregistrements historiques de jazz et de blues, avant de s’acoquiner avec un batteur de jazz belge, Claude Delcloo, qui possède un petit mensuel du nom d’Actuel. Karakos rachète le titre, puis, conscient de comprendre nib au monde de la presse, le cède à Jean-François Bizot, pour mieux laisser libre cours à son amour du free jazz, ce qui va sévèrement infléchir la ligne de BYG. Au début des 70s, Paris devient la nouvelle plateforme du free. Karakos y organise des séances d’enregistrement avec Sun Ra, l’Art Ensemble of Chicago, Sunny Murray ou Steve Lacy et, sur un autre versant, s’improvise manager du Gong de Daevid Allen. Quelques revers financiers interviennent, qui n’écorneront pas l’allant de Karakos. Il fonde alors Celluloid avec Bizot et Gilbert Castro, et met un pied dans l’after punk français en signant Mathématiques Modernes, Metal Boys, Jacno, Nini Raviolette, ou encore les Garçons (qui ont laissé Marie toute seule sur une banquette), alors en bisbille avec ZE Records. Karakos garde d’ailleurs un œil avisé sur la réussite du label de Zilkha et Esteban, et décide à son tour en 1981, quoi qu’en pensent les casaniers Bizot et Castro, de tenter sa chance à New York, qu’il rallie avec ses caisses de vinyles (20 000, au bas mot) et vingt mots d’anglais (au maximum). C’est là que très rapidement il tombe sur un jeune musicien fauché – qui selon la légende est en train d’effectuer des travaux de peinture dans l’immeuble de Giorgio Gomelsky, touche à tout des 60’s (il fut manager des Yarbirds, entre mille autres choses) et vieux pote de Karakos – Bill Laswell. Sous le nom de Material, Laswell enregistre deux albums pour Celluloid, Memory Serves (1981) et One Down, dont est extrait ce Memories invitant au rapprochement des épidermes, en sueur de préférence. Ce n’est évidemment pas Archie Shepp, grand manitou de la Fire Music, se fendant ici, plus blasé que jamais, d’un chorus de ténor, qui a incité à l’emploi de ce vocable d’un autre âge (à part Doc Gynéco, qui parle encore comme ça ?). Je soupçonne plutôt un gros coup de chaud de Karakos découvrant les mains moites dans le studio de Laswell et Martin Bisi une jeune femme effectuant là ses toutes premières prises (de voix, la pochette du Daytona de Pusha T peut attendre), Whitney Houston. Whitney, Archie Shepp et Laswell réunis à Brooklyn en 1982, c’est déjà savoureux, mais l’histoire prend un tour plus extravagant encore quand on sait qu’ils reprennent une chanson écrite par Hugh Hopper avant même la création de Soft Machine, un groupe qui contribuera à faire perdre sa chemise à Karakos pour avoir refusé de monter sur scène, faute d’un cachet suffisant, lors de la débandade du festival Popanalia, à Biot, en août 1970.

Memories a connu moult incarnations. Le morceau fut d’abord enregistré en 1966 par les Wilde Flowers, premier avatar de Soft Machine (avec déjà Robert Wyatt au chant), repris par Daevid Allen en 1971, sur l’album Banana Moon (BYG Records, avec à nouveau Wyatt au chant), puis en 1974 par Wyatt seul, sur la face B de sa reprise du I’m A Believer de Neil Diamond, popularisé en 1966 par les Monkees.

Robert Wyatt à Louth.
Robert Wyatt à Louth.

A l’hiver 1992, lors de mon bref exil strasbourgeois, j’écoutais à haute dose les guitares océaniques du premier album de Damon & Naomi, et plus particulièrement le second morceau, Little Red Record Co., un écho coco au second album de Matching Mole (Mother’s close, and father’s close, but neither’s close as Chairman Mao). On y trouvait également une reprise de Memories, belle tentative, évidemment à haut risque – comment chanter après Wyatt ? Whitney Houston ne s’était pas posée la question – où l’orgue l’emporte sur l’organe. « Une goulée d’eau pure dans un monde de soda » (ou un truc du même tonneau, je n’ai pas retrouvé ma source) a un jour déclaré Wyatt à propos des ex-Galaxie 500. Quand en novembre 2008 je suis allé à Louth lui rendre visite (cf #3), More Sad Hits (avec cette belle photo de Man Ray sur la pochette) venait tout juste d’être réédité en vinyle sur 20/20/20, le label qu’avaient monté Damon Krukowski et Naomi Yang, et j’avais replongé dans ces grands fonds, encore plus accro que seize années auparavant. A la fin de notre entretien, j’ai, un peu péteux, demandé à Robert si je pouvais le prendre en photo avec le Damon & Naomi dans les bras. Il y a répondu comme pour toute chose, avec le plus affable des sourires.

 La version Material :

Et le version Damon & Naomi :

Une réflexion sur « #21 : Material, Memories (Celluloid, 1982) »

  1. ma devise ma colonne vertébrale depuis plus 30 ans
    Je ne suis rien
    Jamais je ne serai rien.
    Je ne puis vouloir être rien.
    Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.
    Fernando Pessoa

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