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Walter & Lavergne (autoproduit)

« au petit matin blême, nous flottons quand même,
noyés sous les problèmes, nous flottons quand même »

Le dimanche, des gens se pressent dans des stades voir des clubs amateurs se défoncer sur des terrains stabilisés ou des gazons décatis. L’ouvrier fauche le prof de sport qui a juste le temps de décaler l’employé pour un superbe assist’ que le portier, boulanger du coin, ira chercher au fond des filets. C’est pas la Coupe d’Europe, ni la Coupe du monde. Personne, accoudé au rambardes blanches qui entourent le terrain, ne fait semblant d’être devant Bein Sport, et pourtant, personne ne manquerait le match de la semaine suivante… Je me suis toujours demandé ce que foutaient ces gens, qu’est-ce qu’ils attendaient au fond, de ces joutes amateures. Et puis, coup sur coup, j’ai écrit sur le très beau disque de Joseph Fisher, j’ai écouté l’album de Doggy, et celui qui vient de sortir de Walter & Lavergne. Et j’ai compris. J’ai enfin saisi l’attrait inépuisable de ces perles brutes venues de l’outre-pays, de chez moi, quoi. Et d’écouter cette catégorie de chansons, écrites par des connoisseurs de rock anglo-saxon, qui avec un plaisir répété, tentent de lui greffer des mots de chez nous. Il y a la proximité bien sûr : on peut taper la discute et se marrer sur les réseaux sociaux avec les gars du disque, à propos de l’actualité, de tout, de rien. Il y a aussi les clins d’œil et les références communes : on a écouté peu ou prou les mêmes disques et finalement on se connait bien sans se connaître. Et puis il y a chaque fois autre chose, de plus difficile à cerner. Dans le disque de Walter & Lavergne, il y a ce talent mal dégrossi mais éclatant, qui en remonte parfois aux meilleurs, aux professionnels de la profession, au détour d’une chanson si spéciale comme Mais nous flottons quand même. Je me retrouve retourné comme un rien : des belles guitares, une mélodie touchante et superbe et surtout cette façon de chanter les mots de Walter, auteur surprenant, qui manie avec bonheur les nombreuses strates de vocabulaire de la langue française : des chausses-trappes poétiques, avec jeux de mots à triple fonds, du cul, de l’argot, de la vulgarité dévoilée, tout en maintenant le cap des textes touffus de la chanson. Entre un humour méchant à la Hara Kiri (le monumental, sept minutes hilarantes, Robert Smith à la Bourboule), une poésie blanche des groupes anorak pop très années 90 (Vide-grenier), et une description acerbe du quotidien (La chambre de notre fille reste en désordre), Walter, auteur en 2015 d’un curieux album a capella, Sale Hope, sous le sobriquet de Jarvis Platini, peut dérouler comme des coups de poing enchainés (l’homme aime la bagarre) des punchlines qui tachent et qui touchent : « je voudrais viser Dieu, mais il bouge tout le temps, et puis tuer un vieux, n’est pas très gratifiant », ou « qu’il prenne mes restes de festin, mes restes de fin de banquet, du fin fond de mes intestins, tous mes anciens mets raffinés » ou encore « debout sur un bras de canapé, courbé vicieux comme un notaire polyhandicapé, je sors bouche bée entre deux entrechats mon bras de bébé à tête de chat » ou « après avoir ingurgité de quoi nourrir Séoul, Robert Smith feint de se lever mais aussitôt il roule, bravo Bouboule ». La note d’intention est taggée au fronton du disque : sa maxime Moins loin, moins haut, moins fort qui tempère en rime le I Wanna Be Adored, habituellement balancé par le moindre groupuscule naissant. Walter profite aussi d’une complicité d’âme sœur tissée avec Philippe Lavergne, « artisan pop » qu’on a connu dans d’autres vies chez les Freluquets, Qu4tre ou plus récemment Country Club : des guitares (je cite pour le lecteur de Guitares & Claviers de Bourganeuf : « Jazzmaster et Rickenbacker 330, avec très peu d’effets, Chorus Nux CH3 et Blues Overdrive BO100 Behringer, dans un Traynor TS25 vintage »), des chœurs, des batteries, le tout dans une légèreté toute humble, une ligne claire intemporelle, parfois nerveuse, (le très pop et enlevé Mon courroux se boit chaud) au service des paroles de son chanteur, à sa voix si fragile et si incarnée. Walter & Lavergne (« feu le plus naze des équipages » ?), duo auquel il ne faudrait pas manquer d’ajouter les musiciens Thierry Volver et Ivan Breton, ne gagneront sans doute rien avec leur disque, n’empêche qu’ils continueront de jouer leur vie sur les terrains du dimanche, et mince, ça me va. Et puis, qui sait…

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