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Track-by-track : Fugu, As Found (WW2W)

Mehdi Zannad / Photo : Matthieu Zazzo

Je n’ai jamais très bien compris les propos consistant à évaluer la capacité d’un disque à « bien vieillir ». Il peut porter, certes, les stigmates techniques de ses origines. Et alors ? Je suis donc incapable d’affirmer si, quinze ans après première publication et quelques jours avant sa réédition par l’entremise bienvenue de WeWant2WecordAs Found, le deuxième Lp de Mehdi Zannad bien vieilli ou non. Je sais simplement que j’ai vécu avec lui, régulièrement, parfois passionnément. Peut-être même ai-je un peu grandi en sa compagnie fiable et fidèle. Parce qu’il est demeuré, précisément, en dehors du flux du devenir, associé sans doute à certains souvenirs, mais également offert à toutes les redécouvertes tant sa richesse foisonnante, faite de références inépuisables mais aussi de fulgurances toutes personnelles, présente de saveurs inédites. L’amour, la mélancolie et la powerpop : quelle prise pourrait bien avoir l’âge sur ce triptyque essentiel ? Aujourd’hui autant qu’hier et probablement que demain. Et, pour le reste, la parole revient donc au principal intéressé.

« Je ne voulais absolument pas refaire d’orchestrations et d’arrangements très élaborés comme pour le premier album, Fugu 1 (2000). Entre temps, j’avais aussi tourné en première partie de Stereolab pendant trois semaines, aux Etats-Unis :  un voyage qui m’a donné envie de creuser davantage du côté de la powerpop. J’écoutais énormément les Raspberries pendant toute cette période et j’avais très à cœur de tirer sur ce fil. J’avais aussi découvert Emitt Rhodes un peu plus tôt, vers 2000 ou 2001. Pour moi, c’était vraiment un choc de constater que c’était déjà très proche de ce que faisaient Jason Falkner et Brendan Benson, dont les deux premiers albums étaient sortis en même temps en 1996, mais en 1970. Il y avait aussi les liens évidents avec le premier album de McCartney où il joue tout seul de tous les instruments. Bref, je voulais vraiment redonner une cohérence à tous ces éléments qui m’avaient marqué. Et puis, il y a eu aussi la collaboration avec John Cunningham : on avait commencé à se fréquenter quand il avait mixé mon premier album et nous avons continué à travailler ensemble pour Happy-Go-Unlucky (2002). Il m’a permis d’approfondir d’autres références très importantes, notamment du côté du songwriting avec les premiers albums solos de Neil Young, où l’on entend très distinctement une personne qui parle et qui exprime des sentiments ou des impressions qui lui sont singulières. C’est une écriture assez simple en plus : il n’y a rien de très compliqué au niveau des paroles, donc ça ne me semblait pas hors de portée pour moi, pour ce qui est du niveau d’anglais. Je ne me serais pas senti capable de chercher à imiter Bob Dylan ! (Rire.) J’avais aussi pu parler avec John de choses qui me préoccupaient pas mal à l’époque à propos de la rythmique, du son de la batterie et de la basse et j’avais pu me libérer de certaines de mes attentes et de mes frustrations par rapport à la pop et à ce qu’on pouvait en faire en France à l’époque. J’ai donc essayé de regrouper toutes ces envies et ces intentions dans cet album, en y exprimant des choses plus personnelles. C’est aussi l’époque où Pacific Ocean Blue (1977) de Dennis Wilson a été réédité et j’avais été très marqué par cette méthode d’écriture consistant à ne s’inspirer que de son propre vécu pour imaginer les paroles. Ça me semblait intéressant de mélanger cette écriture plus intime avec la powerpop qui, telle que je la vois, est une forme musicale assez blanche et qui remet un petit peu les époques à zéro, qui mélange beaucoup de choses derrière une simplicité apparente et qui vise juste. J’avais envie de retrouver par ce biais un son hors du temps. »

« Il a été question, un moment, d’aller enregistrer l’album à Glasgow avec Tony Doogan et des musiciens de Belle And Sebastian et puis ça ne s’est pas fait, parce que je n’aurais eu que dix jours pour tout l’album et que je n’avais pas les moyens d’ajouter ensuite des prises additionnelles chez moi. Ça me semblait trop court pour explorer les choses. Tahiti 80 m’a fait cette proposition : on se connaissait déjà bien et je savais que Xavier Boyer et moi avions beaucoup de références en commun. Et puis, il y avait ce groupe, avec cette énergie collective, qui était déjà là et c’est ce que je voulais trouver. Au début, je m’étais dit que j’allais essayer de faire tout, tout seul et j’avais enregistré des démos qui sont aujourd’hui disponibles sur le disque réédité. J’ai mis presque trois ans à tout enregistrer par moi-même et pour un résultat qui me semblait manquer d’une certaine dynamique. Je me suis aperçu que c’était plutôt un disque de groupe que je cherchais à faire et que je n’avais pas les moyens d’imiter Todd Rundgren. Ça manquait vraiment de groove et Tahiti 80, ils avaient vraiment ça. »

1. Here Today


C’est un morceau que j’ai écrit quelques instants après avoir terminé de regarder Adieu Philippine de Jacques Rozier (1962). C’est une des rares fois où une chanson m’est apparue presque d’un bloc, associée à un sentiment parfait de plénitude. Quelques temps après, je suis allé à Cannes pour le festival avec Serge Bozon et Laurent Talon. On a croisé Rozier et j’en ai profité pour lui donner un exemplaire de l’album. Malheureusement pour moi, il était avec une femme qui portait un chapeau de cowboy qui s’est mis à m’insulter parce que j’avais oublié de la saluer. C’est sa femme et sa manager et il semblerait qu’elle soit assez connue dans le milieu pour être un peu difficile d’approche. Depuis, la chanson reste associée à cette folle qui me saute dessus avec un chapeau de cowboy !

2. You Pick Me Up


C’est un morceau qui a pas mal changé par rapport à la démo. Je crois que Xavier s’est inspiré de Island In The Sun de Weezer et que je n’étais pas forcément hyper d’accord au départ. Mais on voulait vraiment que ça marche. Le but du disque, c’était de remettre les choses à plat et d’assumer sans honte qu’on voulait que le disque plaise et se vende. On voulait que ce soit à la fois bien construit et très accessible. J’ai donc réécrit un refrain qui était plus bubble-gum. J’étais pas mal obsédé par ce genre et par les liens entre le bubble-gum et les origines du punk. En creusant un petit peu, on comprend bien pourquoi : parce que les Ramones s’en sont inspirés. Il y a aussi ce côté un peu impersonnel qui, pour le coup, n’est pas très punk mais qui m’intéressait chez les Monkees ou Ohio Express : les chanteurs interchangeables, le quasi-anonymat des interprètes. J’ai donc accepté, le temps d’un morceau, de me mettre un peu dans cette peau-là et que Xavier me donne des directions très précises pour l’écriture.

3. Blackwall


C’est une référence à ma vie à Londres. C’est un tunnel que j’empruntais avec ma copine pour me rendre à mon école d’architecture dans l’Est de Londres. Les paroles évoquent plutôt l’impossibilité de faire les choses et le tunnel est devenu l’expression métaphorique de la transition. Le morceau a été écrit à cette époque-là.

4. Civil Rights


Comme on disait de moi que j’étais un peu inconséquent en politique et que je ne m’y intéressais pas assez, c’était une façon de le raconter et d’exprimer mon point de vue sur le sujet. Au départ, je pensais à The Who et particulièrement à A Quick One, 1966 qui est un de mes albums préférés. C’est aussi un peu de la powerpop.

5. Straight From The Heart


Un autre exemple de ces morceaux confessions. J’ai été influencé par John Cunningham qui m’a poussé à réécouter After The Gold Rush (1970) de Neil Young. Je lui ai souvent joué l’intro et il m’a beaucoup encouragé à poursuivre et à en faire une chanson. Je pensais aussi beaucoup à l’avant-dernier morceau en trois parties de Runt (1970) de Todd Rundgren que j’aime beaucoup. Les ballades de Nazz et de Rundgren font partie des points de référence communs que nous avions avec Xavier. On échangeait beaucoup là-dessus.

6. A Bigger Splash


Ça parle un peu de David Hockney, bien sûr. C’est un truc qui tourne aussi : je crois que je devais penser à Stereolab au départ. Je me suis beaucoup inspiré de mes souvenirs des concerts aux Etats-Unis avec le groupe, notamment d’une date à Los Angeles. En même temps, il y avait ce morceau de Madonna qui s’appelle Hollywood (2003) qui passait souvent à l’époque. Quand on pense à ces lieux, on tombe forcément surs les piscines et les piscines, ça ramène à David Hockney. Tim Keegan de Departure Lounge m’a donné un coup de main pour terminer le texte et donner une cohérence finale à tous ces éléments. Comme la voix est très en avant, il n’était pas question de se cacher ni de se contenter de se faire relire ou corriger grammaticalement par un prof d’anglais : il fallait vraiment quelqu’un comme Tim, avec qui il puisse y avoir un véritable échange.

7. I Give Up


Un mélange entre Neil Jung (1995) de Teenage Fanclub que j’ai toujours adoré et une petite pointe d’Elvis Costello que John Cunningham m’avait beaucoup poussé à écouter. C’est un morceau qui se déroule un peu tout seul, très carré et très traditionnel.

8. Parking Lots


C’est une version assez dépouillée qui a été retenue. Au départ, j’avais enregistré des guitares slide à la tierce, un peu à la Chris Bell. Je crois que Xavier n’aimait pas trop et qu’on a fini par ne laisser que le piano pour en faire une respiration. C’est un morceau que j’espérais connecter un peu à Big Star, sachant qu’ils n’ont pas beaucoup de chansons au piano. Donc c’est plutôt mon ressenti de Big Star au piano.

9. Hold It Tight (Don’t Lose It)


C’est encore l’influence des Raspberries, sauf que je n’arrive pas à crier comme Eric Carmen et que je ne suis pas parvenu à les suivre jusqu’au refrain. Y a un truc un peu syncopé, presque soul dans le couplet et un refrain très musclé.

10. People


Un morceau un peu acide. A l’époque où j’ai écrit l’album, j’approchais de la trentaine et c’est un contexte un peu particulier : les gens autour de moi commençaient à s’installer, à avoir des métiers. Et ça devient un peu bizarre de ne rien faire ou de ne faire que de la musique. J’avais l’impression de ne plus comprendre tout ce qui se passait : beaucoup de sous-entendus, de petites mesquineries. Je crois que c’est vraiment lié à cet âge trouble et j’avais envie de le raconter. La vingtaine, c’est l’âge où on se cherche soi ; la trentaine, c’est le moment où il y a des tiraillements avec les autres.

11. The Flow


J’avais joué ça à John. Le couplet lui paraissait très classique et je l’ai donc retravaillé. Sur mon premier album, je n’écrivais pas de pont et je m’obligeais à terminer chaque morceau en une journée. Là, je me suis permis de prendre plus de temps pour manipuler un petit peu plus les choses. J’ai pu me mettre davantage à l’extérieur de moi-même. Le risque, quand on fait tout tout seul, c’est d’aboutir à des monstres.

12. She’s Coming Over


C’est un morceau qui avait été déjà publié sur un single chez Elefant. Je l’ai repris parce que je pensais que ça valait vraiment la peine. On a ajouté une partie où Simon Johns de Stereolab a pu tricoter une ligne de basse. C’était très agréable de pouvoir le mettre un petit peu en avant. Il y a aussi un trombone parce que Rémy Galichet passait par là. Sinon, c’est du faux mellotron.

As Found de Fugu ressortira en vinyle chez WeWant2Wecord le 19 juin.
Ecoute intégrale du disque ici :

2 réflexions sur « Track-by-track : Fugu, As Found (WW2W) »

  1. ma chanson préféré de l’album , j »espère que dans un avenir proche cher Mehdi tu nous pondra un nouvel album ,c’est cool d’avoir bossé avec erin moran et april march etc .. mais j’ai hâte que tu consacre à nouveau pleinement à ta carrière ,mine de rien hormis la parenthèse enchantée de  » L’Architecte De Saint-Gaudens » ton dernier album  » Fugue » date de 2011 sa fera deja dix ans l’an prochain ,Pourquoi une si longue absence ??? THE SONG OF MY LIFE – vol 124 : FUGU – Straight From the heart https://perseverancevinylique.wordpress.com/2018/05/19/the-song-of-my-life-vol-124-fugu-straight-from-the-heart/

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