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The Cure, 
Disintegration (Polydor/Universal)

Les 30 ans du dernier grand album de The Cure

The CureMais comment en est-on arrivé là ? En à peine plus de dix ans, les choses ont incroyablement changé pour The Cure. Né de l’urgence du punk, devenu emblème post-existentialiste (la faute d’Albert Camus), le groupe a vite évolué au gré des humeurs et aspirations d’un leader qui commence par se chercher (un album rose, une compilation américaine) avant de trouver. Trouver une voie (et voix) sonique qu’il s’empresse d’explorer de fond en comble dès les premiers soubresauts de la décennie quatre-vingt.

De Pink Floyd (jusqu’à Ummagumma inclus) à Joy Division, de Nick Drake à Franz Kafka, Smith façonne à quatre (17 Seconds, 1980), puis à trois – dans ce que l’on a longtemps considéré comme la formation parfaite (Ledit Smith au chant et à la Fender, Simon Gallup à la basse et Lol Tolhurst à la batterie – et un peu tout le monde aux claviers) – une musique où les atmosphères nébuleuses habillent des chansons aux mélodies ondoyantes. Rythmiques apoplectiques, claviers vaporeux, basse qui gronde et voix drapée d’un voile inquiétant se confondent dans des chansons aux allures imaginaires. Alors, le leader semble désireux d’aller jusqu’au bout de ses démons (alcoolisme, drogues et autres exutoires recensés – le sexe excepté). Avant de faire volte-face. Car de leader bientôt suicidé (Pornography, 1982), Smith va devenir le porte parole d’une génération pas encore X, mais déjà un peu paumée, qui va se vautrer dans un mimétisme angoissant. En Europe, puis outre-Atlantique, The Cure devient le symbole d’une new-wave triomphante. En robes sur le plateau de Champs-Élysées, presque bronzés sur la scène du théâtre antique d’Orange, le groupe a écrit un hit à la basse piquée à New Order (In Between Days, 1985), puis réalisé un best of (Staring At The Sea, 1986) en forme de tiroir-caisse, mais aussi de piqûre de rappel – cette évidence pop presque toujours présente, même noyée dans l’obscurité (Primary et la goutte au nez de Simon Gallup). Même lorsqu’il se fourvoie dans un double album pantagruélique (l’indigent Kiss Me Kiss Me Kiss Me, 1987), où il passe en revue presque tout ce qu’il sait faire en donnant l’impression d’effectuer ses exercices de routine, on l’absout et le loue – mais après tout, tout le monde n’a pas eu l’idée de piquer à Felt sa meilleure ligne de basse (Just Like Heaven).

Quand se profile la fin de la décennie, The Cure a grossi : de trio, il est devenu sextette. De formation branchée, elle s’est métamorphosée en idole des cours de récré. Mais de ces nouvelles contingences, Robert Smith s’en moque. Il dirige sa barque comme bon lui semble, occultant toute difficulté qui pourrait se dresser sur sa route. Alors qu’il s’apprête à travailler sur Disintegration, le groupe accueille définitivement dans son giron le clavier Roger O’Donnell, un ex-Psychedelic Furs convoqué sur la tournée Kiss Me pour épauler un Tolhurst, sombrant dans un alcoolisme rampant et devenu tête de turc d’une formation qui ne manque pas une occasion de l’humilier. Pourtant, les sessions d’enregistrement restent une période heureuse et détendue (Smith épouse à cette époque sa compagne de toujours, Mary), qui s’avère être diamétralement opposée à l’image que va véhiculer la musique enregistrée. Au moment où l’on s’y attend le moins, The Cure renoue avec ce spleen continental et idéal, ces ambiances crépusculaires qui l’ont aidé à devenir légendaire. Mais si jadis, il choisissait le dépouillement pour l’accompagner dans son recueillement, il multiplie cette fois les ornements (guitares en strates, claviers en nappes).

Réalisé au mois de mai 1989, Disintegration est peut-être le disque le plus gothique de The Cure. Car tout au long de ces douze chansons qui parfois s’étirent comme un jour sans pain (ces intros instrumentales monumentales), les vides succèdent aux pleins, les jeux des couleurs se multiplient. Bien loin du gris monochrome de Faith (1981), alors que, finalement, les climats n’en sont pas si différents, le disque laisse percer les rayons d’un soleil déclinant par des vitraux multicolores. Baroques et kaléidoscopiques, épiques et lancinantes, les chansons diffusent comme une douceur d’un autre temps. Romantisme suranné, atmosphères déchirées habitent un disque qui s’ouvre sur l’élégiaque Plainsong : rythmique martiale, claviers façon grandes orgues, basse abyssale plantent un décor que l’on va visiter dans ses moindres recoins. Des tourbillons de guitares (étourdissant Last Dance) laissent place aux ambiances mélancoliques (The Same Deep Water As You) ; une rage contenue (Prayers For Rain) succède à une harangue vindicative – Fascination Street, une drôle de mélopée pour dancefloors déglingués. Sur la chanson titre, Robert Smith lorgne une fois encore vers ses meilleurs ennemis New Order (coucou Everything’s Gone Green), alors qu’il signe avec Lovesong une rengaine pop aux gimmicks ravageurs – et pourtant, le groupe a longtemps hésité à inclure dans l’album cette chanson qui allait devenir l’un de ses hits les plus populaires… Ritournelle psychédél-hypnotique (Lullaby) et valse post-moderne (Homesick) cohabitent dans ce qui va être en fait un chant du cygne artistique. Car trente ans après, c’est toujours la même question qui se pose : Robert Smith aurait-il dû appliquer à la lettre le titre de ce huitième album studio à la destinée de son groupe ? Sincèrement, la réponse semble ne faire guère l’ombre d’un doute, tant, après le changement de décennie, la formation menée par le despote de Crawley va multiplier les auto-parodies artistiques. Alors, oui : aussi bien célébré par Stuart Braithwaite de Mogwai que Kyle dans South Park, Disintegration aurait dû être suivi par un passage à l’acte (Seppuku aurait pu aussi être un bon titre si Taxi Girl ne l’avait pas utilisé quelques années auparavant) et s’érige (à moins qu’un quelconque avenir nous prouve le contraire) comme le dernier grand album de The Cure. L’ultime disque avant la déchéance. Cette déchéance a priori inéluctable qui guette quiconque persuadé de pouvoir rivaliser avec un temps qui passe inexorablement.

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