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The Coral : « On voulait composer un allume-barbecue psychédélique. »

The Coral / Photo : Ben Morgan

Après avoir savouré un repos bien mérité pendant la première partie des années 2010, The Coral a repris le cours de ses activités musicales en 2015 avec un succès mitigé. Mais, si Distance Inbetween (2016) ne nous avait laissé qu’une impression ambivalente, la publication en cette fin d’été de Move Through The Dawn vient rappeler à quel point le groupe de Liverpool demeure l’une des valeurs les plus sures et les plus stables de la pop britannique de ce siècle. Plus flamboyantes et chatoyantes que jamais, les mélodies composées par James Skelly et ses camarades renouent avec les moments les plus marquants de leur longue discographie. Deux des membres historiques du groupe apportent leurs lumières sur  les raisons de ce retour de flamme.

James Skelly : Nous avons composé et enregistré Move Through The Dawn en six mois environ. Juste avant, nous avions presque terminé un autre album dont nous n’étions pas satisfaits et que nous avons donc presque entièrement flanqué à la poubelle. C’est sans doute pour cette raison qu’il possède une certaine fraîcheur : une fois que nous nous sommes décidés à emprunter une direction complètement différente, nous avons foncé sans plus nous poser de questions.

Comme souvent dans votre discographie, on retrouve une alternance entre des œuvres plus sombres, plus difficiles et d’autres plus chatoyantes et plus mélodiques. J’ai trouvé ce nouvel album beaucoup plus immédiatement séduisant que le précédent, Distance Inbetween (2016)

JS : Nous avons toujours eu tendance à concevoir un nouvel album en cherchant à nous démarquer du précédent. A chaque fois, j’ai l’impression qu’on essaie de nous enfermer dans une case étroite et bien délimitée. Et j’ai horreur de me sentir réduit à un seul style ou prisonnier d’un genre. Je réagis souvent par esprit de contradiction et aussi pour affirmer une certaine forme de liberté.

Nick Power : Nous avons fini par définir notre propre style musical. J’ose donc espérer que les gens ne se laisseront plus déconcerter par ces revirements.

JS : Je crois que c’est notre album le plus accessible, tu as raison. C’est aussi celui qui possède le plus de richesse en termes d’arrangements. Nous avons vraiment cherché à donner une ampleur et une profondeur à la production alors que Distance Inbetween était certainement notre album le plus minimaliste et le plus brut de ce point de vue. Nous avons une fois de plus pris la décision réfléchie de faire exactement le contraire pour réaliser un album très foisonnant, presque baroque. Et cela englobe aussi bien la musique que la pochette.

JS : Nous avons eu l’idée un peu saugrenue de concevoir cet album comme s’il s’agissait d’un album-culte inédit qui daterait du début des années 1980. Un disque perdu que les Beach Boys auraient pu enregistrer s’ils en avaient encore été capables à l’époque et que nous avons finalement publié à leur place, 35 ans plus tard. Un disque oublié qui aurait pu s’échanger confidentiellement en cassette, sous le manteau, avec une pochette ridicule évoquant un enregistrement pirate japonais. Comme cet album n’existait pas, nous avons été obligés de l’enregistrer pour que nous puissions nous-mêmes l’écouter.

Avez-vous eu peur que cette horrible pochette soit mal comprise ?

NP : Certains comprendront, d’autres pas.

JS : Je suis persuadé, au contraire, que c’est la pochette qui donne toute sa cohérence à l’album et qu’elle le rend meilleur. C’est un clin d’œil à une époque qui prolonge toutes les références musicales à Jeff Lynne et ELO qui sont présentes au niveau de la production. Nous avions envie de courir le risque de l’incompréhension, pour une fois. J’ai toujours trouvé que les pochettes de nos précédents albums étaient un peu trop consensuelles et inoffensives.

Il me semble que la plupart des titres de Distance Inbetween avaient été composés à partir de sessions d’improvisations collectives au cours desquelles les éléments rythmiques occupaient une place centrale. Qu’est ce qui a changé cette fois-ci au niveau de l’écriture ?

NP : C’est exactement ça. Distance Inbetween a été entièrement conçu autour de la basse et de la batterie et de la guitare rythmique. Tous les autres éléments ont été ajoutés à cette trame de base. Nous sommes revenus à une forme de songwriting beaucoup plus classique.

JS : Tout a été conçu et organisé autour des mélodies. Pour Move Through The Dawn, nous avons commencé par enregistrer une version acoustique de chaque chanson, et ce n’est que dans un second temps que les éléments rythmiques et les arrangements ont été imaginés. Cela change considérablement les choses.

Je crois que c’est la première fois que les claviers occupent une place aussi importante. Presque autant que les guitares.

NP : C’est Richard Turvey, avec qui nous avons coproduit les deux derniers albums, qui possède une sacrée collections d’instruments vintage et des vieux synthés Roland et Prophet.

JS : C’est la première fois que nous les avons eus à notre disposition aussi longtemps. On avait l’impression de traîner pendant des jours entiers dans un magasin de jouets.

C’est aussi la première fois que Paul Molloy, votre nouveau guitariste, participe à l’enregistrement d’un album de The Coral du début à la fin. Quel a été son apport ?

NP : Paul nous a rejoints alors que nous avions déjà commencé à enregistrer Distance Inbetween mais il a joué déjà sur tous les morceaux de l’album.

JS : Paul est lui-même un songwriter. C’est sa principale force et ça se sent, y compris quand il s’agit de jouer au sein du groupe. Il a des intuitions mélodiques très justes et très pertinentes aussi bien à la guitare qu’au piano. C’est la principale nouveauté : il a su m’aider à plusieurs reprises quand j’étais coincé et que je n’arrivais pas à trouver comment ajouter une nouvelle ligne mélodique sur certains titres. Il est entièrement dévoué au service des chansons, même quand ce ne sont pas les siennes. Cela fait plaisir de travailler avec quelqu’un qui ne se braque jamais sur des questions d’ego.

C’est donc un album très agréable et facile à écouter. A-t-il été aussi agréable et facile à réaliser ?

JS : Oui, à partir du moment où nous avons trouvé la bonne direction.

NP : En tous cas, nous avions vraiment en point de mire cette sensation de facilité, de décontraction que tu as pu ressentir. Nous avons beaucoup écouté certains albums des Beach Boys comme Friends (1968) ou Sunflower (1970).

JS : Ce sont des albums à la fois très accessibles et très profonds. Tu peux en explorer les moindres détails pendant des années. Mais tu peux aussi bien les apprécier d’une façon plus distraite en sifflotant sous la douche. Ou en allumant le barbecue.

NP : C’est exactement ça ! On voulait composer un allume-barbecue psychédélique. (rires)

Cette impression tient aussi au fait que, sur la plupart des morceaux, les rythmes sont très simples, martelés de façon basique.

NP : Exactement ! Nous voulions des rythmiques qui sonnent presque comme la bande-son d’un dessin animé. Un peu comme si enfant jouait de la batterie.

JS : Oui, quelque chose de très naïf et très joyeux à la fois.

On associe fréquemment The Coral à Liverpool et à ses traditions musicales. Une fois de plus, j’ai trouvé que les groupes contemporains dont vous êtes artistiquement les plus proches sont plutôt originaires du Pays de Galles : Super Furry Animals, Gorky’s Zygotic Mynci…

NP : C’est vrai et c’est sans doute lié à nos origines et nos parcours. Je n’ai jamais vécu au Pays de Galles mais j’y allais souvent en vacances quand j’étais enfant. Nous venons tous plus ou moins d’une ville qui se situe exactement à mi-chemin de Liverpool et du Pays de Galles.

JS : Nous avons grandi dans cet endroit où Liverpool est à quinze minutes en train. Mais, par beau temps, on pouvait aussi apercevoir les côtes galloises depuis le bord de mer. Nous les contemplions souvent en rêvant à tous ces groupes que tu évoques et que nous admirions. C’est comme cela qu’on se construit sa propre personnalité, hein ? En s’identifiant aux musiciens qui vivent dans un contexte similaire et qui partagent les mêmes expériences. Je me souviens que, à sa sortie, How I Long To Feel That Summer In My Heart (2001) des Gorky’s m’avait époustouflé. Tout comme Mwng (2000) des Super Furry Animals.

Le groupe a repris son activité en 2015, après une pause de plus de trois ans. Depuis, vous avez aussi multiplié les projets parallèles, musicaux et littéraires. Est-ce devenu nécessaire ?

JS : Oui, je crois que toutes ces aventures extraconjugales nous aident indirectement à mieux supporter la vie en commun. C’était plus difficile avant, quand nous étions plus jeunes et que chaque membre essayait en permanence de prouver sa propre valeur. C’est comme cela qu’on en arrive parfois à saboter tout un album à force de vouloir absolument y intégrer un élément qui se révèle discordant. Quand chacun a l’opportunité de réaliser ses propres projets et de développer son propre point de vue de son côté, il peut en faire bénéficier le groupe sans éprouver de frustration si telle ou telle idée ne s’intègre pas avec le collectif.

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