Catégories chroniques rééditionsÉtiquettes , , ,

Spectrum, Highs, Lows, and Heavenly Blows (Silvertone Records)

L’impact de Spacemen 3 n’est aujourd’hui plus à démontrer. Celui de ses suites et projets parallèles non plus, qui, de Spiritualized (Jason Pierce) à Experimental Audio Research, en passant par The Darkside ou Slipstream, n’ont pas manqué d’incarner à la perfection un certain underground noise planant et space rock ‒ véritable chaînon manquant entre un axe The Jesus and Mary Chain / My Bloody Valentine et tout un pan avant-rock US (Jim O’Rourke, Tortoise , etc).

Mais c’est ici avec Spectrum, projet initié par Peter Kember (Sonic Boom) en 1989 deux ans avant la séparation de Spacemen 3, et plus précisément avec la réédition au mois de juillet dernier de son deuxième album Highs, Lows, and Heavenly Blows (1994), que nous pouvons à nouveau prendre toute la mesure de cette persistance du psychédélisme comme figure majeure pour la musique britannique. Un psychédélisme en quelque sorte à contretemps car, comme le rappelle Simon Reynolds (1), c’est avant tout du côté de la rave culture que celui-ci a ressurgi en Grande-Bretagne au tournant des années 80 et 90, d’une manière quelque peu décalée avec ce qui se jouait avec la paire Peter Kemper / Jason Pierce. En effet, tout indique dans Highs, Lows and Heavenly Blows que c’est son pendant urbain et sombre, tel qu’il s’est développé par exemple du côté de New York, avec Silver Apples et Suicide, ou encore de la vague allemande (Neu !, Cluster et Harmonia essentiellement), qui est ici mobilisé. Dès le titre qui ouvre l’album, Undo the Taboo, c’est bien aux arpèges, feedbacks et synthés hallucinés que nous sommes confrontés. Ceci pour ne plus se départir de cette tonalité hypnotique qui a toujours caractérisé le travail de Kember : l’enchaînement FeedbackThen I Just Drifted AwayTake Your Time marque la persistance d’une visée de variation autour du leitmotiv planant et répétitif. Comme pour ce qui concerne la discographie de Spacemen 3, c’est à la figure du drone qu’il revient d’occuper une place centrale. Mais ici non pas envisagée au sein d’un continnum qui est censé aboutir aux oscillations acid de TB 303, pour plutôt en réinvestir le versant pop : toute la seconde séquence de l’album qui s’ouvre avec All Night Long se caractérise par un art de la ballade qui peut évoquer le troisième Velvet. De fait, la réédition de ce disque tombe à point nommé afin de mieux appréhender l’évolution d’une entité musicale qui a constamment été travaillée par un au-delà de ce format pop trop contraint, pour dans son troisième album Forever Alien se réapproprier d’une manière encore plus référencée l’usage du synthétiseur analogique et ce qu’il implique comme potentialités d’exploration lysergique de la matière musicale. Reste qu’il n’en demeure pas moins que Highs, Lows and Heavenly Blows s’impose aussi et surtout comme un grand disque jouant avec le langage d’un certain classicisme rock psychédélique  : Take Me Away, titre qui le clôture de manière impressionnante, renvoie bien à cet idéal harmonique avec lequel il a toujours fallu se confronter tout en cherchant à en subvertir le cadre. Et c’est ce qui impose Highs, Lows and Heavenly Blows comme un des points hauts de la discographie de Spectrum, et de Peter Kember plus globalement, pour ce qu’il peut proposer comme esthétique du contournement des codes.

(1) Simon Reynolds, Bring the Noise, Au diable vauvert (2013), p. 585.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *