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S’engouffrer dans l’Elbrecht

Jorge Elbrecht
Illustration : Pauline Nuñez.

Entre le Costa Rica, la Floride, New-York, la Californie et le Colorado, depuis presque 15 ans, avec un éclectisme remarquable, Jorge Elbrecht transforme  tout ce qu’il touche en autant de pierres et métaux précieux. Guitariste pour Ariel Pink, producteur amoureux des volutes pour Tamaryn, Drab Majesty, No Joy ou Frankie Rose (la liste est longue), artiste visuel, et tout ensemble pour ses projets personnels (Lansing-Dreiden, Violens, Presentable Corpse…), il est encore aujourd’hui l’un des plus fascinants et énigmatiques musiciens du paysage pop. À l’occasion de la sortie du récent Here Lies, passionnant disque collectionnant plus de 10 années d’enregistrements inédits, il nous a semblé indispensable de dresser le portrait de ce héros romantique (même s’il réfute cet adjectif). Un romantique taiseux et un peu schizophrène…

Si la musique pop moderne devait être résumée à une œuvre, Jorge Elbrecht serait probablement le seul homme à pouvoir prétendre à une telle synthèse. Une synthèse qui traverse l’ensemble de l’œuvre de ce marieur inventif. Chaque écoute de Lansing-Dreiden, pour ne citer que son nébuleux premier projet, permet de découvrir son lot de références, de citations cachées et des détails restés jusqu’ici inaperçus. Comme s’ils continuaient à écrire indéfiniment leurs moindres secrets, ces trois disques aux couleurs on ne peut plus minimalistes (l’un noir, le deuxième noir et blanc, et le troisième blanc) nous invitent systématiquement à une série d’allers et retours des paysages les plus communs de la pop radiophonique (George Michael, Tears For Fears, Prefab Sprout) vers les plus obscurs (Bethlehem, Necrophagist et une multitude de groupes aux noms sanguins : Blut Aus Nord, Blood Axis…), en revisitant au passage nombre de nos obsessions (A.R. Kane, Pale Saints, McCarthy, My Bloody Valentine, The Byrds, Cabaret Voltaire, Saint Etienne). Ici, le métal épouse le shoegazing, l’EBM, la MTV des 80’s et la pop des années 60. Les mélodies, chœurs et rythmes sont en rupture puis se rejoignent dans un complexe et incessant va-et-vient. L’imagination et les qualités de producteurs de Jorge Elbrecht semblent ne pas connaître de limites jusque dans les chansons les plus pop de Violens. En guise de démonstration, citons simplement le travail de (re)composition et d’écriture accompli avec Caroline Polachek (l’ex-petite amie de Jorge officiant dans Chairlift) à partir de la vidéo de Never Let You Go de Justin Bieber1.

« Et tant mieux si l’on pense que je suis schizophrène… »

Et le jeu de pistes ne s’arrête pas à la musique… Entre 2004 et 2006, alors que paraissent The Incomplete Triangle, A Sectioned Beam et The Dividing Island chez Kemado (la maison-mère de Mexican Summer), dans les premiers disques du groupe à formation variable Lansing-Dreiden créé en 2000, les membres dissimulent leurs identités, refusent toute interview en face à face, se présentent comme des artistes plasticiens2 au même titre que des musiciens. Ils ne jouent leurs rares concerts qu’en second plan (sous le nom de L-D Section II), cachés derrière des sosies d’A.R. Kane qui occupent le chant et le devant de la scène, ou dans le cadre de performances où la musique sert de prétexte à la présentation de dessins. Ils définissent – avec un sens certain de la provocation – leur collectif « comme une entreprise refusant de faire une distinction entre l’art et le commerce ». Mais il ne faut pas se méprendre ; cette présentation n’est nullement cynique. Il s’agit au contraire d’une approche expérimentale et totale de leur art visant à intégrer toutes ses modalités de création, de présentation et de diffusion afin d’éviter sa propre subversion. Une critique de la séparation qui culmine avec le bien nommé The Dividing Island (2006), le chef-d’œuvre formel qui marque la fin du projet originel Lansing-Dreiden.

Sur Endless Fire, la chanson d’ouverture de Here Lies, Jorge Elbrecht développe cette obsession. Il imagine une culture populaire exclusivement fondée sur le profit et se perpétuant ainsi d’une génération à l’autre comme les « fruits d’une vigne empoisonnée ». Et nous n’en sommes, semble-t-il, pas si éloignés d’après ses observations… « Tout ce qu’on entend à longueur de journée se résume inlassablement à moi, mon argent, ma célébrité, mon selfie ». Dès lors, quelle solution apporter à ce mal qui putréfie la musique ? Lorsqu’on avance à Jorge Elbrecht qu’il est probablement à sa manière une sorte de romantique moderne (Two Extremes, Our Hour, Violent Sensation Descends, When To Let Go, Words Never Fail To Fail et les chansons récentes de son projet Presentable Corpse écrites du point de vue d’un défunt) – avec tout ce que cela requiert de singularité et toutes les vertus prophylactiques qu’un romantisme obstiné peut opposer dans une lutte contre l’avilissement – celui chante sur Rainbow Skies que « l’infini est caché à l’intérieur » réfute : « Je trouverais réducteur de m’enfermer dans une identité romantique, comme dans n’importe quelle autre. (Ah ! Si les Américains lisaient davantage Julien Gracq…) Mon humeur est très changeante et je m’efforce souvent d’adopter une perspective opposée à celle que l’on essaie de m’attribuer. J’ai toujours besoin de m’entourer de 5 ou 6 projets en chantier pour éclairer les différents aspects de mes chansons. Et tant mieux si l’on pense que je suis schizophrène… Plus la musique crée de confusion, plus elle est intéressante. »

Tout splendide que soit son Here Lies, il convient de rappeler qu’il ne s’agit que d’une collection très incomplète de titres anciens, émanations de ses différents projets, Coral Cross (métal psychédélique), Presentable Corps (chansons pop dans la continuité de l’album True de Violens paru en 2012), REMYNYS et Gloss Coma (aux effluves de Cabaret Voltaire). D’une oreille peu familière, Here Lies ressemble à un éventail presque décousu, mais curieusement uni à un socle commun. Même si un tel individu est forcément rare, on envie le curieux qui remontera l’arrête de l’une ces chansons pour découvrir la mystérieuse colonne vertébrale des diverses tentatives musicales de Jorge Elbrecht. L’intime de Lansing-Dreiden s’étonnera encore de toutes les ramifications et trésors d’imagination qu’il a déployées au cours de ces 15 dernières années. Aujourd’hui, réécouter Two Extremes, A Line You Can Cross, Our Hour et Already Over rappelle que Jorge Elbrecht (tout comme Ariel Pink) avait, malgré sa mésestime, une longueur d’avance sur son époque. D’ailleurs, a-t-on depuis fait mieux dans cet art si délicat qu’est celui de la réinvention ? Curieux des suites de sa discographie, lorsqu’on lui affirme que de son travail de producteur, le plus fascinant est celui qu’il fournit pour ses propres chansons, Jorge répond : « Mon activité de producteur est drôle, intéressante et me permet de vivre très confortablement. Enregistrer ma propre musique ne sera pas une priorité tant que je n’aurai pas gagné à la loterie et que je ne pourrai pas remplir toutes les conditions pour faire les choses correctement. » Toutefois, vu l’empressement avec lequel se sont écoulées les 300 copies de Here Lies, il reste permis d’espérer… Peut-être pourrions-nous voir émerger dans les prochains temps de nouvelles collections de chansons inédites sous les noms de Coral Cross ou de Presentable Corpse, ou une deuxième compilation faisant suite à Here Lies

P.-S. A notre demande, Jorge Elbrecht a concocté une compilation à écouter sur Spotify. Gloss Coma – Past & Present Playlist regroupe quelques titres de Here Lies et deux chansons issues de son EP digital Gloss Coma – 001 paru en 2013. Ces deux derniers titres furent enregistrés avec Caroline Polachek. On peut écouter la voix de Geneva Jacuzzi sur Guillotine et celle de Tamaryn sur Here Lies.

1. Au registre des collaborations entre Caroline Polachek et Jorge Elbrecht, voir aussi la formidable vidéo illustrant la chanson Already Over de Violens.

2. Outre la musique, Lansing-Dreiden produisait des dessins, des sculptutes, des vidéos et même un journal littéraire intitulé Death Notice.

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