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Pulp, His n’ Hers (Island)

Les chroniques anniversaire de l’été

« Life could have been very different but then, something changed ». Ces paroles, qui figureront un an plus tard sur l’album Different Class, auraient pu être écrites pour parler de la relation intime qui lie l’album His’N’Hers et son public depuis 25 ans.

L’univers musical d’un adolescent moyen en France en 1994, se divisait globalement entre l’offre proposée par Dance Machine, des artistes des années 70 au sommet de leurs ventes mais pas de leur talent, et pour les plus « rebelles », les seconds couteaux de la scène de Seattle. Pour ceux qui souhaitaient autre chose, il fallait être chanceux (= avoir un grand frère ou une grande sœur éclairé.e) ou faire l’effort de chercher. Chercher à enregistrer des vidéos la nuit sur M6 ou dans Alternative Nation sur MTV, chercher à écouter Bernard Lenoir dans sa chambre le soir, chercher à se procurer le NME, Select ou le Melody Maker… Bien entendu les Inrocks et le magazine dont on ne cite plus le nom existaient déjà, mais ne s’adressaient pas vraiment aux adolescents, et encore aujourd’hui, la tendance chez les amateurs de musique à clamer haut et fort « je préférais leurs premiers albums » (avec le sous-entendu « tu es nul d’aimer ça aujourd’hui ») avait de quoi en décourager plus d’un. Trop jeunes pour Madchester et la culture rave, mais déjà trop snobs pour cautionner complètement ces traîtres de Blur, passés de l’Erotika à M6, il faut imaginer le besoin quasi vital à l’époque de s’approprier un groupe et son univers.

His’N’Hers, je l’ai découvert un peu après sa sortie, grâce à une cassette confectionnée par ma correspondante anglaise, sur laquelle figurait également deux titres des Smiths (A Rush and a Push … et Ask) et un de The Jam (Town Called Malice). Le coup de foudre absolu pour un disque et un groupe qui, rétrospectivement, allaient changer ma vie et celle de la plupart de mes amis.

Jarvis Cocker
Jarvis Cocker

Si le terme Britpop évoque une certaine beauferie machiste et des groupes musicalement limités, il ne faut pas ignorer l’impact que des groupes comme Suede ou Elastica a pu avoir sur les jeunes filles de l’époque. Peu importe le sexe, l’essentiel était le sentiment d’appartenance à un groupe de losers éclairés et fiers de l’être. Jusqu’alors les musiciens (jeunes et anglais de surcroît) semblaient souvent tout ignorer des femmes, et Pulp va profiter de ce vide pour écrire un album qui adopte leur perspective, d’où son caractère révolutionnaire pour toutes les adolescentes qui entendirent pour la première fois parler de désir à travers les mots sussurés dans leur walkman par Jarvis Cocker, devenu malgré lui un improbable sex-symbol sous le regard incrédule (et un peu méprisant) de la gent masculine d’alors, qui mit cet engouement sur le compte de ses déhanchements lascifs et de ses costumes d’occasion. Quitte à se limiter à une analyse gestuelle, il aurait plutôt fallu regarder du côté de son doigt pointé directement en notre direction pour comprendre pourquoi presque trois décennies plus tard, les effets de cet album ne se sont pas estompés. Une de ses forces, en exprimant tour à tour des points de vue masculins et surtout féminins, fut de mettre tout le monde sur un pied d’égalité dans la quête souvent désespérée d’une petite mort, dans le seul but d’échapper à un quotidien assez misérable, entre après-midi pluvieux et samedis soir minables.

Joyriders, qui ouvre l’album, dresse le triste portrait d’une bande de « vandales » désoeuvrés, méprisés, incapables de parvenir à leurs fins avec le sexe opposé, avec pour seule issue « It’s a tragedy ». Lipgloss est le premier morceau de His’N’Hers où Jarvis s’adresse directement à une fille. Celle-ci est maigrichonne, et son régime alimentaire à base de cigarettes et de brillant à lèvres, ainsi que sa passivité à l’égard de son petit ami, ne peuvent la sauver de la solitude qui l’attend inexorablement. La crainte de se retrouver seule et de devoir affronter le regard des autres est plus forte que le chagrin d’amour, qui n’est ici qu’un prétexte pour devenir l’actrice de son propre film en sublimant la banalité de la rupture. A l’image de sa consœur de Pink Glove, prête à tout pour satisfaire son homme, où de Have You Seen Her Lately, elle est un peu pathétique, un peu paumée, mais aussi désirable.

Dans l’univers de Pulp, les femmes font du sexe faute de mieux, et ne sont romantiques parce que c’est ce qu’on attend d’elles (Happy Endings). Elles ne sont traitées ni avec condescendance, ni mises sur un piédestal, puisqu’elles sont capables de coucher avec le petit ami de leur sœur (Babies). Elles partagent les mêmes frustrations, les mêmes angoisses, le même ennui que les hommes. Dans Acrylic Afternoons, il s’agit du désir comme échappatoire à la neurasthénie des après-midis d’une petite ville anglaise, entre une tasse de thé, la télé et les cris des enfants. L’érotisme de cette rencontre interdite et désespérée, accompagnées de soupirs et de râles, est probablement à l’origine des premiers émois sexuels de nombre de mes copines, qui rêvaient elles aussi non pas du grand amour, mais d’échapper à la solitude de leur chambre à coucher.

Loin de créer une séparation entre les deux sexes, His’N’Hers est avant tout un dialogue sur un thème commun, incarné par l’hymne aux premières fois ratées qu’est Do You Remember the First Time ?, et qui marquera le premier vrai succès commercial du groupe. David’s Last Summer, qui vient clore l’album, propose ce qu’on peut espérer de mieux, déguster du cidre tiède au bord de l’eau, une fête dans un jardin, l’été qui vient réchauffer les corps dans des draps frais, être deux. Il et Elle.

Et la musique dans tout ça ? Elle est évidemment au coeur du génie de Pulp. Elle est là pour faire danser et sublimer toute cette médiocrité, à coup de synthétiseurs, de guitares et du violon de Russell. Les 25 ans écoulés depuis la sortie du disque permettent de rendre hommage à la production de Ed Buller, injustement qualifiée de trop lourde pour les morceaux, et décriée à l’époque (y compris par le groupe). Le travail de ce dernier joue en permanence sur le décalage entre le fond et la forme. David’s Last Summer est une chanson pastorale ? Donnons lui un tempo de pop synthétique 80s. Acrilyc Afternoons parle de sexe et la voix de Jarvis est particulièrement chaude ? Rajoutons des violons discordants pour renforcer la tension. Le son parfois glacial laisse flotter une odeur de cendrier froid, comme chez David Bowie ou Serge Gainsbourg qu’on écouterait sur un electrophone pour se dérober à la grisaille de Sheffield. Mais les Pet Shop Boys et Human League sont passés par là, l’échappatoire se trouve donc sur le dancefloor, dans un déhanchement collectif et fier. Quiconque a assisté à un concert de Pulp peut témoigner de l’intensité avec lequel le public vit chacune des chansons, dans une espèce d’euphorie chorale ô combien libératrice.

Pulp
Pulp, circa 1994

En Juin 1994, Pulp venait dédicacer His’N’Hers à la FNAC … Je n’y étais pas, mais je sais, qui parmi mes amis, avait pris le temps de choisir soigneusement sa tenue (en noir façon Suede ou Elastica ? une parka Mods ? Une veste Adidas ? Une chemise 70s avec une cravate ? Une barrette ou une mèche ?), espérant rencontrer Jarvis ou obtenir le graal d’un aftershow chez Lili La Tigresse à Pigalle… Mais au-delà de l’anecdote, ce rendez-vous fixé aux fans, était surtout celui d’une bande de gamins un peu inadaptés, qui réalisait pour la première fois que non seulement ils n’étaient pas seuls, mais que leur différence était une fierté à cultiver jusqu’à en devenir une classe à part. 25 ans plus tard, je les remercie ici de m’y avoir accueillie.

2 réflexions sur « Pulp, His n’ Hers (Island) »

  1. Merci pour cette chronique qui me replonge dans une jeunesse que j’ai aussi vécue. Il est intéressant de noter qu’His n’ Hers est aujourd’hui à mi-chemin entre le premier alunissage et la célébration de son cinquantenaire.

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