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Notre Silence

mark hollis

C’est un début de soirée de décembre, décembre 1996, c’est le mariage d’un ami, nous sommes jeunes et nous savons nous amuser. Le mariage est en deux parties, un repas puis un dîner avec de la danse, comme souvent. Entre ces deux grands moments d’amusement, nous faisons un saut chez Rough Trade, puisque presque un mois avant sa sortie officielle fin janvier 1997, le magasin parisien propose déjà à la vente plus ou moins sous le manteau, les premières copies vinyle de Homework, le tant attendu premier album de Daft Punk.

Un bel événement au milieu d’un autre, des mariages (et donc, un peu plus tard, des divorces) il y en aura d’autres, d’aussi bons disques de Daft Punk, c’est moins évident.

Nous revenons au mariage, nous pétons la forme pour rester pudique, nous savons nous amuser, vous disais-je. Il y a un nouvel invité, qu’on a justement placé à mes côtés. C’est quelqu’un dont j’admire les disques et qui a une belle et justifiée réputation de grand taiseux. C’est un autre ami qui l’a ramené là, ce même camarade qui me présentera un an plus tard le directeur de la publication d’un magazine pour lequel je vais écrire pendant plus de vingt ans.

Retour sur mon voisin qui a sorti en cette année 1996, un disque où les approximations du début vont faire place à une plus grande maîtrise, et cette maîtrise, c’est cette manière d’aller vers la justesse en enlevant des choses plutôt qu’en en rajoutant. Le disque s’appelle The Doctor Came At Dawn, c’est le début d’une passionnante soustraction mais pour le moment je suis, vous l’aurez compris, paniqué et pétrifié, oui, je suis assis à côté de Bill Callahan (Smog) à un mariage.

Convenez que la situation est un brin absurde, pour ne pas dire embarrassante.

Peut-être aussi pour lui qui se retrouve à une noce, somme toute bourgeoise, alors qu’il a déjà tourné en Europe, et vraisemblablement dans des endroits un peu moins clinquants, quelques années auparavant sous le nom de Bill Smog en compagnie de… Jean-Louis Costes.

Je ne sais que dire. Je ne sais pas, malgré ma forme olympique et mon affection pour ses disques, comment engager la conversation avec cet homme qui en a paraît-il, si peu. Mettez-vous deux secondes à ma place, putain.

Et puis soudain, comme dans chaque bon mariage, advient ce qu’on appelle avec une certaine pudeur — ce moment où la musique jouée par, qui un dj surpayé, qui un cousin facétieux —, la petite série dite des « golds de la new wave ». Et donc inévitablement, Such A Shame de Talk Talk parvient à nos oreilles, nous sourions tous les deux. La connivence est immédiate.

« — Funny how they always play that song on weddings, when there’s so much more. Do you like Laughing Stock ?

— Hell, yeah. It’s such a fantastic album. »

Je crois qu’en guise de dialogue, c’était peu mais c’était bon, nous n’avions sûrement pas besoin d’en dire plus. Je suis reparti danser. Ce bon vieux Bill, non.

J’avais presque oublié cette anecdote mais lundi soir, elle m’est revenue automatiquement.

Au-delà du silence assourdissant que la disparition de Mark Hollis nous inspire, il en est pourtant d’autres qui viennent de lui, d’autres d’avant lui aussi. Comme si le travail d’épure effectué sur les deux derniers albums de Talk Talk et sur son unique album solo avait finalement eu un écho tonitruant, énoncé une abstraction constituante pour beaucoup.

Ce silence ne vient pas de nulle part non plus, il n’est pourtant pas aisé, en dehors des tartes à la crème (aigre) habituelles, d’en tracer une origine certifiée et de ses influences à son influence, on se perdra facilement.

Alors on se fiera bien plus volontiers à nos impressions, nos souvenirs d’une époque où la marque indélébile de Mark Hollis a véritablement suggéré un courant de pensée, une manière de faire, qui en dehors de lui, je le crois toujours, était déjà en cours, mais qu’il a su révéler avec une telle maîtrise qu’il en aurait presque fait taire tout le monde. Et qui finalement nous renvoie à notre rapport à certains disques, à certaines circonvolutions esthétiques personnelles et discutables. Nos choix et nos non-choix. Mais surtout à nos émotions. Pas la pire des génie-flexions post-mortem.

Il me semblait par exemple important, pour ce qui est du lien avec une certaine avant-garde britannique, entre les deux derniers disques de Talk Talk, leurs recherches formelles sur l’abstraction et le moins, de citer au moins une plage de Brian Eno (avec ou sans Robert Fripp). Je ne sais plus par quelle magie des algorithmes, j’en suis revenu à écouter Avalon, ce morceau de Roxy Music qui commence par ces mots : … Now The Party’s Over. Précisément le titre du premier album de Talk Talk.

En terme de résonances acoustiques, je n’ai pas eu le courage de repasser mon costume de Gontrand plus ou moins connoisseur du folk-rock d’Albion. Parce que j’ai tout de suite repensé au Pink Moon de ce pauvre Nick Drake (et à Syd Barrett aussi, du coup, même furtivement) qui y signait sa propre soustraction à des arrangements démentiels que personne n’écoutait, et par la même sa propre soustraction au monde. Pas le cœur non plus de revenir plus avant sur le point commun entre Pink Moon (1972) et Laughing Stock (1991), ces pochettes abominables qu’on préfère ignorer tant ces disques font partie de nous.

Comme un pense-bête, j’ai aussi repensé à Neil Hannon (The Divine Comedy) qui, pour son sacre initial sur la scène de La Cigale (1993) fit une reprise enjouée et inoubliable de Life’s What You Make It.

J’ai eu beaucoup de mal à choisir un morceau de Can. Puisque entre Oh Yeah, She Brings The Rain ou encore All Gates Open, il fallait trancher. Parce qu’en terme de révolution en sous-main, plus ou moins calmes, je crois qu’on fait assez peu le lien entre les allemands et Hollis, alors que c’est l’évidence même.

On parlera finalement un peu, et c’est pas souvent, alors profitez-en, des français qui s’en réclament. Murat qui l’invoquait pour son En Plein Air (1993), Bashung qui alla jusqu’à engager Simon Edwards sur Fantaisie Militaire (1998). Bashung qui en revendiquait déjà l’influence sur Chatterton  en 1994 également, et qui ne fut jamais si impressionnant que lorsqu’il se risquera à l’Imprudence de la soustraction lui aussi. Arman Méliès, Sébastien Schuller, Don Niño, Imagho ou plus récemment Julien Gasc qui l’ont logiquement cité comme influence, mais surtout Benoit Burello (Bed) qui s’en approcha dangereusement sur The Newton’s Plum (2001), puis Spacebox (2002).

Et l’on en revient au post-rock, cette chose abstraite qui commence bien avant que le terme n’existe (The Durutti Column, et pourquoi pas The Eternal de Joy Division, tant qu’on y est) mais qui naît sous la plume de Simon Reynolds pour le premier disque post-Laughing Stock d’importance, Hex de Bark Psychosis (1994). Autre borne anglaise dont il est hors de question de se remettre. Tout comme de certains albums de Hood, Dif Juz, Disco Inferno ou Dakota Suite qui au-delà de la prévisible impression de pluie sur la campagne*, rejoignent admirablement cette quête du moins.

C’est pourtant d’une Amérique en mal d’humanisme que le genre éclot, seul disque contemporain comparable (avec peut-être Hats des Écossais The Blue Nile en 1989) et sorti la même année que Laughing Stock, Spiderland de Slint (1991) fait lui aussi une miraculeuse soustraction du bruit dans le hardcore pour en arriver à cet inconsolable génie.

On se surprend alors à réécouter des morceaux de Gastr Del Sol ou de Labradford sortis à peine quelques saisons plus tard, en se demandant si vraiment, tous n’étaient pas en train de chercher la même chose, la même beauté dans l’abstraction, la même épure, concrétisée peut-être au mieux sur l’unique album de For Carnation au passage du millénaire.

Et l’on citera également à contrecœur le célèbre groupe mondial Radiohead (le morceau Reckoner sur In Rainbows est particulièrement parlant) mais désolé, l’instant est trop douloureux et solennel pour que je fasse semblant d’aimer cette merde par souci d’exhaustivité. Je serais moins définitif pour James Blake et Nils Frahm, mais je ne les ai pas inclus non plus, malgré leur dette évidente à Mark Hollis.

Il faudrait des heures et des heures — et cette playlist est déjà longue — pour rassembler et faire des liens, parler de Jazz (John et Alice Coltrane, Miles Davis, Old And New Dreams) et de musique classique et après (Fauré, Ravel, Debussy, Satie, Arvo Pärt, Penderecki, Gorecki, Messiaen) pour tenter de comprendre le lien qui relie toute chose que nous aimons au génie absolu de feu Mark Hollis. Nous nous contenterons pour le moment d’en donner des impressions et de garder le silence, notre silence, non sans citer l’ami Lyonnais Jean-Louis Prades (Imagho) qui a probablement écrit sa plus juste épitaphe : « Je lui dois tellement, c’est le créateur du seul monde que j’avais choisi d’habiter. »

L’un de ces mondes, en tout cas. Et même s’il est parfois douloureux et inconfortable, nous y serons toujours plus vaillants et alertes que dans celui-là.

* « jeune pluie sur le chardon », dirait Murat.

 

4 réflexions sur « Notre Silence »

  1. Jusqu’à l’écoeurement le moindre pigiste lambda ou expérimenté de la pseudo intelligentsia parisienne de la blogosphère et de la presse papier y est aller de sa missive souvent faiblarde et incomplète sur Mark hollis ,citant à tour de bras une ribambelle de groupes et de références (Bark Psychosis, Hood, Dif Juz, Disco Inferno,Dakota Suite,The Blue Nile, Gastr Del Sol ,Labradford et toute la clique de peine à jouir Post-rock) et pourtant 17 ans avant l’unique album solo de MARK HOLLIS dans un genre similaire le groupe ONCE a sorti son formidable unique album dans un profond anonymat confondant. (Enregistré en 1981 sur Workprint, « The Hush » est un disque incroyablement ovniesque pour son époque et même si l’approche musicale se révèle sensiblement différente, ce LP me fait inexorablement penser à l’album solo de Mark Hollis) et personne en France au moment du décès de MARK HOLLIS n’a pris soin de parler de ONCE. A.P
    https://perseverancevinylique.wordpress.com/2019/03/05/for-fans-of-mark-hollis-once-the-hush-workprint-1981/

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