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Machines #7 : Roland TR-808, transistor mi amor

Photo : Alexandre Gimenez Fauvety

La TR-808 est désormais un classique. Ses sonorités figurent sur beaucoup de nos disques favoris. Le sujet, vaste et intimidant, se devait d’être traité avec le regard Section26, mais comment faire au juste ?  À chaque interstice de la toile, des analyses ou des documentaires sur la vénérable 808 de Roland. À notre tour, nous nous penchons sur la boîte à rythmes à la robe gris métallique et aux boutons poussoirs aux allures de dégradé de coucher de soleil.

RS-202, une String Machine classique de 1976
L’émergence de Roland dans les années soixante-dix
Ikutaro Kakehashi
Ikutaro Kakehashi

Fondé en avril 1972 par Ikutaro Kakehashi à Osaka, Roland fait suite à une autre entreprise déjà spécialisée dans les instruments de musique : Ace. Dans sa préhistoire, la société japonaise commercialise orgues combos (aujourd’hui recherchés) et déjà les premières boîtes à rythmes à presets qui les accompagnent. On dit le nom de Roland inspiré de La Chanson de Roland mais la réalité est peut-être plus prosaïque. Dans un souci d’internationalisation, le nom aurait été choisi au hasard dans un annuaire, et finalement gardé grâce à sa prononciation simple et universelle. Dans les années soixante-dix, la compagnie d’Osaka édite les Space Echo (RE-201 à partir de 1974), des Strings Machines (le mythique RS202 de 1976), vocodeurs (le fameux VP-330 de 1979) ou des synthétiseurs monophoniques (la série SH). Les boîtes à rythmes ne sont bien sûr pas en reste et Roland sort de nombreux classiques dans les seventies, notamment la série des TR-77, TR-66.

Des boîtes à rythmes à preset jusqu’aux machines programmables
EKO Computerhythm

Les premières boîtes à rythmes ne permettent pas de créer ses propres motifs. Elles disposent de presets (pré-réglages en français) programmés par les concepteurs tels que  « bossa », « fox », « disco », « rock » ou « shuffle ». L’utilisateur ne peut généralement que modifier le tempo et le volume général. Si au départ, diverses technologies sont utilisées (y compris celle du Mellotron), les années soixante voient les transistors s’imposer sur ce marché dominé par les américains et japonais. Coté Asie, les futurs Korg et Roland sont les principaux pourvoyeurs de ce type d’instruments. Le son est peu réaliste, généré par des circuits électroniques. Le procédé permet toutefois de créer du matériel fiable et à prix raisonnable pour des outils qui sont avant tout des métronomes perfectionnés, en tout cas souvent utilisés comme tels. À partir des années soixante-dix, la programmation fait cependant de timides débuts. Deux machines sont généralement considérées comme les pionnières du genre : l’Eko Computerhythm de 1972 et la PAiA Programmable Drum Set de 1975. Bien qu’innovantes, ces boîtes à rythmes restent confidentielles, à l’inverse de la CR-78 de Roland.

Roland CR-78
Roland CR-78
La CR-78 un premier pas vers la TR-808

En 1978, la société d’Osaka frappe un grand coup avec la CR-78 : la première boîte à rythmes programmable équipée d’un microprocesseur ! Si l’utilisateur doit se munir d’un programmateur (en « step ») en plus de l’instrument et ne dispose que de 4 espaces pour enregistrer ses propres créations, la boîte à rythmes modifie le marché et devient un classique instantané, utilisé dans tous les tubes du moment. Nous la retrouvons ainsi sur Heart of Glass de Blondie (1978), In the Air Tonight de Phil Collins (1980), Enola Gay d’OMD (1980) ou encore Mad Word de Tears for Fears (1982). Symbole de son époque, ses sonorités ne se démarquent cependant que peu des précédentes itérations de la marque : comparées à la série TR à venir, elles semblent aujourd’hui assez rachitiques mais ont un indéniable charme qui leur est propre. En 1979, Boss (une autre marque de la compagnie d’Osaka) offre une boîte à rythmes épurée et programmable: la DR-55, première d’une longue série (110, 220, 550…)  Celle-ci trouve les faveurs de nombreux musiciens indépendants tels que New Order ou Cocteau Twins, qui l’utilisaient au tout début du groupe.

La TR-808

La TR-808 (pour Transistor Rhythm) arrive en 1980. Au catalogue  pendant trois ans, la TR-909 lui succèdera. Supervisée par Makoto Murio (parfois aussi écrit Muroi, selon les sources), aidé de messieurs Nakamura (pour la partie génération sonore) et Matsuoka (software), elle est  entièrement analogique. Elle se démarque de la concurrence par son séquenceur mythique, depuis largement copié par les autres marques. Sur les premiers modèles programmables Roland, tels que la DR-55, la programmation passait par une fonction pas à pas, où le musicien entre les notes à la double croche à l’aide de boutons start et stop (start = entrer une note / stop = passer au pas suivant) et du choix de l’instrument. Cette méthode quoi qu’assez simple ne permettait pas de prédire le résultat et occasionnait souvent des erreurs. Le musicien devait ainsi visualiser son rythme avant de le rentrer dans la machine. La 808 offre une nouveauté de taille en la matière par rapport aux précédentes machines de Roland. Les 16 pas de la mesure sont représentés visuellement par des touches de couleur équipées de diodes sur la façade de la machine. Le musicien entre ainsi ses rythmes en allumant / éteignant ces touches lumineuses et en utilisant une molette pour choisir son instrument. Autre idée brillante de la TR-808 (et déjà présente sur la CR-78), la possibilité d’accentuer certains pas de la mesure pour donner plus de mouvement à la séquence.

Un instrument en décalage avec les demandes des musiciens

La 808, en plus de son séquenceur, se démarque pas sa sonorité unique, très éloignée des instruments acoustiques qu’elle était sensée reproduire. Ces derniers sont au nombre de onze : kick (pied), tom, snare (caisse claire), clap, maraca, rimshot (coup de caisse claire sur l’arceau), cowbell (cloche), hi-hats fermés et ouverts (charleston), cymbales, claves et congas. En 1980, la technologie qui permet d’échantillonner un son acoustique et le numériser existe déjà (Fairlight CMI en 1979 par exemple), cependant la mémoire coûte à l’époque extrêmement cher. Par conséquent, Roland décide d’employer l’analogique pour la génération sonore, l’éloignant du réalisme des sons échantillonnés. Cette approche permet à la machine d’avoir un prix accessible (1195$ à l’époque) mais dédie l’outil à la création de démos plutôt que d’enregistrements définitifs. C’est en tout cas le positionnement imaginé par Ikutaro Kakehashi, président de Roland. L’absence de réalisme est un évident frein (pour en faire un grand succès commercial) pour l’époque tant les musiciens recherchent encore cette caractéristiques à travers les synthétiseurs ou les boîtes à rythmes.

Des ventes modestes mais pas si catastrophiques

Si la majorité des musiciens recherchent le réalisme, la sonorité artificielle de la TR-808 va trouver son public très rapidement en particulier dans les musiques urbaines et la dance music. Il est coutume de dire que cette boîte à rythmes fut un échec commercial à sa sortie. Certes, les ventes furent modestes (12 000 exemplaires) et sûrement en deçà des prévisions de la compagnie japonaise, mais loin d’être un accident industriel comme la TB-303. Surtout, il est souvent question de la comparer à la Linn LM-1, sortie la même année et présentant des échantillons tels que souhaités par les musiciens. Le positionnement haut de gamme de cette dernière (4 995$) en fit un objet rare et surtout présent dans les studios. Ainsi la concurrente de la TR-808 ne fut vendue qu’à 525 exemplaires ! Certes, les objectifs étaient différents (milieu versus haut de gamme – production de masse contre quasi-artisanale) mais l’écart, assez important, est cependant intéressant à noter. Pendant ses trois années de commercialisation, la Roland devient (déjà) un incontournable des musiques underground, pour des années à venir, grâce à sa simplicité d’utilisation et surtout un son puissant et inédit.

Des sonorités mythiques

Une oreille exercée reconnaîtra instantanément de nombreux sons de la TR-808. Le grain très personnel de celle-ci est immanquable et inimitable (sauf par des samples ou des émulations modernes). Il y a d’abord ce kick particulièrement lourd et puissant, riche en fréquences sub. Il vous saisit par les entrailles sur un soundsystem de club. La caisse claire est beaucoup plus cinglante, très sèche et précise, elle ressort très bien dans les mixes. Le clap fait aussi partie des incontournables, de même que les perçants hi-hats. Les autres instruments, y compris les plus anecdotiques, ne sont pas en reste, en particulier la cloche (cowbell), très populaire dans l’electro-funk et elle aussi typique de la TR-808. Selon la légende, le son serait en parti du à des composants défectueux (enfin plus précisément hors spécification) que les ingénieurs auraient volontairement utilisés pour obtenir cette sonorité si particulière. Il serait question du transistor 2SC828  qui intervient sur la génération du bruit blanc, très important pour des sons comme celui de la caisse claire, du clap ou du charleston. Quel qu’en soient les causes, la TR-808 excelle là où elle pèche : son manque de réalisme lui offre une place à part dans les mixages dont les producteurs de dance music tirent avantage (les subs du kick, la précision de la caisse claire) pour créer les classiques dancefloor des années 80.

La TR-808 dans la pop des 80s

Peut-être pas aussi présente que la LM-1 dans les tubes pop, la TR-808 n’en devient pas moins un indispensable des studios à travers le monde. Utilisée dès 1981 sur BGM, quatrième album de Yellow Magic Orchestra, elle est notamment présente sur 1000 Knives. Nous la retrouvons aussi en 1982 sur Sexual Healing, le dernier hit de Marvin Gaye enregistré à Ostende dans les studios de Marc Aryan. La chanson de l’ex-boxeur offre l’un des plus beaux motifs à la machine, avec ce hook immédiatement reconnaissable. George Michael utilise le son de cloche (cowbell) sur la troisième partie d’I Want Your Sex (A Last Request) en 1987. La même année, elle est également très reconnaissable dans le tube de Whitney Houston I Wanna Dance with Somebody, ainsi que sur le classique tardif des Isley Brothers Between the Sheets (1983). Du coté des Britanniques, signalons aussi sa présence sur l’album de Phil Collins, No Jacket Required (1985) et notamment sur la balade One More Night. Il l’utilise également plus tard sur l’album Both Sides (1993).

L’arme secrète de producteurs mythiques
Arthur Baker
Arthur Baker

Par l’intermédiaire d’Arthur Baker, la TR-808 est incontournable dans l’electro-funk grâce au mythique Planet Rock (1982) d’Afrika Bambaataa. Ainsi d’autres musiciens,  de Cybotron (Cosmic Cars, 1982) en passant par Egyptian Lover (Egypt Egypt1984) ou Man Parrish (Hip Hop Be Bop, 1982) vont s’approprier la création japonaise. De son coté, le producteur américain, en plus de son travail avec le créateur de la Zulu Nation, amène avec lui la boîte à rythmes japonaise quand il produit New Order (Confusion1983) ou Freeez (IOU, 1983). Les producteurs Jimmy Jam et Terry Lewis en font aussi leur marque de fabrique, notamment sur le quatrième album du SOS Band, On the Rise publié en 1983 et porté par l’immense classique Just Be Good To Me

Jimmy Jam Terry Lewis
Jimmy Jam et Terry Lewis

Le disc-jockey et remixeur Nick Martinelli leur pique l’idée en enregistrant Hangin’ On A String (1984) des Loose Ends, peut être un des patterns les plus mémorables créés à l’aide d’une 808. Au delà du R&B et de l’electro-funk, la boîte à rythmes de Roland est également très présente dans le Hip-Hop, notamment dans les productions de Rick Rubin. L’américain utilise la TR-808 chez les Beastie Boys (Licensed To Ill1986) ou Run DMC (Raising Hell1986). Il n’est cependant pas le seul dans le rap à apprécier la machine de Roland comme en témoigne de nombreux enregistrements de  Mantronix (Fresh Is the New World1985) ou The 2 Live Crew (Me So Horny, 1989).

Un classique instantané dans la dance music

Hypnotic Tango My MineLa TR-808 fait quelques timides apparitions dans l’italo-disco que ce soit dans des tubes (Hypnotic Tango de My Mine, 1983), les classiques underground (Problèmes d’Amour US remix d’Alexander Robotnick, 1984,  Dirty Talk de Klein & MBO, 1982, I Need Love de Capricorn, 1982) ou les obscurités (Take a Change de Mr. Flagio, 1983). Elle s’impose surtout dans la house et la techno, formant la dream team de machines Roland avec la TR-909, TR-707 et la TB-303. Certes la TR-808 n’est pas aussi omniprésente que ses deux cousines mais elle a sa place au firmament des machines qui ont façonnées la musique électronique. En 1985, Juan Atkins programme une ligne démoniaque de cowbell estampillée 808 sur son classique No UFO’s sous le nom de Model 500.

Adonis
Adonis

No Way Back d’Adonis (1986) en est une autre vive illustration. Une ligne de basse obsédante, des vocaux minimalistes sublimés par une TR-808 lourde et frénétique font de ce morceau un des premiers classiques de la House. Toujours chez Trax, Farley Jackmaster Funk est un grand utilisateur. Les Européens ne sont pas en reste. En 1988, A Guy Called Gerald marque les esprits avec la fantastique Voodoo Rayen partie grâce à son inoubliable pattern de TR-808 que de nombreux youtubeurs reproduisent sur leurs chaînes. Elle figure également sur Test One de The Sweet Exorcist (à moins qu’il ne s’agisse d’une R8 ?), troisième sortie du tout jeune label de Sheffield, Warp. Et les exemples se multiplient dans les années quatre-vingt dix.

La famile TR
Roland TR-707
Roland TR-707

La Roland à la robe grise n’est pas la seule Transistor Rhythm, au contraire, elle ouvre une lignée de boîtes à rythmes dont certaines sont tout aussi légendaires. La TR-606, sortie un an (ou deux selon les sources) plus tard est la dernière boîte à rythmes programmable complètement analogique estampillée Roland (Boss sort la DR-110 en 1983). Modèle moins complet que sa grande sœur (pas de sorties séparées, moins de sons), elle n’en est pas moins appréciée dans les musiques électroniques ou le rock (Big Black). La TR-909, remplace de son coté la TR-808 au catalogue Roland en 1983. Elle est la première de la série TR à contenir quelques sons échantillonnés tout en conservant des générateurs analogiques pour d’autres sons (notamment le kick). Deux ans plus tard, la compagnie japonaise sort la série TR-707/727, la première génération complètement numérique. Si la seconde est assez peu connue car spécialisée dans les percussions, elle figure néanmoins sur le classique de Phuture, Acid Tracks (1987). La TR-707 est de son coté une machine très prisée dans la house, probablement la plus présente dans les productions de Chicago de la fin des 80’s. Comme la 808 et la 909, elle est dotée du fameux séquenceur TR, de sorties séparées et de contrôles individuels pour les différents instruments. Les  TR-505 (1986) et TR-626 (1987) sont peut être les moins connues de la série. Si elles perdent certains points forts de la série 707/727 comme la présentation du séquenceur ou l’accès au volume par des faders sur la façade, elles sont assez proches sur le plan sonore. Les sorties séparées de la TR-626 constitue un petit avantage sur la 505.

Une seconde vie à travers les samples

La boîte à rythme japonaise affiche désormais un âge vénérable. Elle est plus ou moins populaire dans la musique électronique selon les années, mais reste l’un des classiques et une des références incontournables des productions dédiées à la piste de danse depuis ses débuts dans les années quatre-vingts. Plus étonnant peut être, elle trouve depuis quinzaine d’années une seconde vie dans le hip hop et plus particulièrement dans la musique trap …à travers les samples !  Nous retrouvons ses hi hats chez Soulja Boy sur son tube Crank ThatKanye West lui dédie carrément le titre de son album en 2008 (808’s and Heartbreak). La TR-808 est aussi présente sur le tube d’Usher, Yeah en 2003. Elle est toujours omniprésente dans les gros succès actuels comme en témoigne le hit de l’été 2019 Old Town Road de Lil Nas X, si typique de l’usage actuel des sonorités de la machine de Roland. Cette seconde jeunesse, la TR-808 la connaît en effet grâce à des one shots échantillonnés et allègrement disponibles dans tous les DAW du marché et peut être plus particulièrement Fruity Loops, outil très apprécié dans la trap. Entre les mains de la nouvelle génération de producteurs, la TR devient l’ossature de nombreuses lignes de basse. Dans les logiciels, les musiciens jouent avec la tonalité du kick pour créer un son profond et puissant, capable de faire ronronner les enceintes portatives du monde entier, qui perdent la moitié des fréquences les plus sub. La pratique est tellement commune qu’il n’est pas rare de qualifier ce type de basse de 808 (par exemple: 1, 2, 3, ou 4). Le kick n’est pas le seul élément récurrent des productions hip hop actuelles, les hi hats, joués en triplet (ou ici), constituent une autre caractéristique très importante de nombreuses productions.

Une machine recherchée mais des alternatives

Une TR-808 se négocie désormais en France dans les 3 000€, cependant il existe de nombreuses alternatives. L’apprenti producteur peut trouver des échantillons sonores un peu partout sur la toile. Côté logiciel, Rebirth 338 a longtemps été une référence et déclenchera à n’en pas douter une vague de nostalgie chez certains d’entre vous.  Il existe aussi des machines s’en inspirant directement. Roland propose par exemple la TR-8S et la TR-08, toutes les deux numériques mais assez convaincantes. Les puristes de l’analogique peuvent eux compter sur des marques tierces comme la Miami d’Acidlab ou la RD-8 de Behringer. Il est aussi possible de débusquer la R8 de Roland sur le marché de l’occasion, une machine très présente dans la techno pour avoir les sons de la TR-808, avant que l’offre actuelle n’offre cette richesse de choix. Au-delà de la source, la TR-808 est devenu un classique au même titre qu’une Fender ou un Mellotron grâce à un son inimitable et puissant. Pourtant, grâce à l’inventivité des producteurs, son usage est désormais multiple. À n’en pas douter, de nombreux tubes dans les prochaines années utiliseront encore des sons de 808, probablement d’une source de seconde main, mais l’essentiel est désormais ailleurs.

A écouter ici : la playlist Machines #8 : Roland TR-808

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