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Machines #1 – Roland TB-303 : The Acid Queen

L’histoire de la musique ne serait pas tout à fait la même sans les machines. Au vingtième siècle, les développements furent nombreux, les accidents heureux. Il continuent d’ailleurs de l’être aujourd’hui, à travers programmes (Fruity Loops et son effet Gross Beat dans la Trap) et plug ins (l’influence de l’Autotune d’Antares dans la musique pop radiophonique moderne). Il serait facile de ne voir les instruments que comme des outils répondant aux demandes des musiciens, car l’inverse s’est souvent produit : l’instrument a créé l’usage plus qu’il ne l’a accompagné. Un cas emblématique eut lieu au début des années quatre vingt. La compagnie Roland déboule en 1981 (ou 82 selon les sources) avec un bien curieux instrument: la TB-303 pour Transistor Bass. Un échec commercial, qui bouleverse pourtant la musique électronique quelques années plus tard.

Roland CR-78, première boîte à rythmes programmable de la compagnie japonaise

Si Roland semble être une compagnie jeune à l’époque (elle a été fondée en 1972) son histoire remonte au début des années soixante quand Ikutaro Kakehashi fonde Ace Electronic Industries. Cette dernière, connue pour ses orgues à transistors (dont le fonctionnement est similaire aux Vox ou Farfisa contemporains), produit également des boîtes à rythmes pour son compte, ainsi que celui de Hammond. Les machines en question sont très éloignées des standards actuels : il s’agit ni plus ni moins que de boîte à presets ne pouvant jouer qu’une sélection de rythmes pré-programmés. La donne change entre 1972 et 1975, diverses compagnies (Eko, Ace Tone etc.) produisent des boîtes à rythmes programmables, Roland en fait de même en 1978 avec la fameuse CR-78, qui loin de n’être qu’une mise à niveau vis à vis de la concurrence, est en réalité une véritable prouesse (basée sur un micro-processeur, possibilité de sauvegarder des rythmes créés, etc.) En 1980, la société Roland lui donne une suite avec la fameuse TR-808, summum de la boîte à rythmes analogique, préalable à la génération suivante: la TR-606.  Si la petite sœur de la fameuse 808 n’a pas sa cote d’amour de nos jours, elle arrive en compagnie de la mythique TB-303 conçue par Tadao Kikumoto. L’air de famille est immanquable. Les deux bestioles, dans leur belle robe gris métallisée, en plastique et dans un format tout mini, se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Conçues pour être les compagnons de jeux des musiciens (les guitaristes souhaitant s’entraîner, notamment), elles sont pourtant très vite boudées et soldées. Pas très pratique à utiliser (pour la TB303), pas très à jour côté son, elles vont terminer dans les mains de producteurs désargentés qui vont en détourner l’usage.

la TR-606, contemporaine de la TB-303

Il faut dire que faire jouer une ligne de basse à une TB-303 n’a rien d’une sinécure, quand on ne connaît pas la philosophie de la machine. Si le séquençage TR s’est imposé comme un classique, celui de la TB n’a pas fait franchement école. La programmation pas à pas de l’instrument de Roland est effectivement assez galère si l’on souhaite reproduire une mélodie précise : il faut entrer les notes une par une à la suite, sans oublier dans un second temps les pauses, glissements et accents. Impossible de voir l’ensemble de la séquence d’un coup d’œil, ni de la rentrer en la jouant en direct. Côté son, la petite bassline n’est pas non plus au top de la technologie analogique du début des années 80 : un oscillateur à choisir parmi deux formes d’ondes (scie et carré), un seul filtre (passe bas : pour retirer des aigus) et une enveloppe simpliste (pas de réglage de l’attaque, etc.) Prenons deux points de comparaison : Roland produisait au même moment le Jupiter-8, certainement l’un des plus beaux synthétiseurs analogiques polyphoniques à VCO à ce jour, avec pas moins de 16 oscillateurs en tout (8 voix de polyphonie). Le classique américain Minimoog, sur le marché depuis 1970, embarquait lui déjà trois oscillateurs capables de faire six formes d’ondes. Bref, la TB-303 était destinée plutôt au marché de l’entrée de gamme, mais son fonctionnement complexe eut raison de la production de Roland et seuls 10 000 (ou 20 000 selon les sources) sortirent des usines de productions de la compagnie japonaise. Paradoxalement, certains des défauts firent le succès de la machine dans un second temps, car malgré son apparente simplicité sur le papier, l’instrument a un caractère unique et attachant.

Si le séquenceur permettait difficilement de reproduire des lignes de basse précise, la TB-303 se révélait être un excellent outil pour générer des accidents. Avec quelques efforts, les apprentis producteurs pouvaient ainsi en obtenir des mélodies au contour mouvant et glissant, acides et psychédéliques. Autre point fort de la petite Roland : l’accent et le glide prévu par le séquenceur. Si ces deux spécificités échouent à rendre les programmations vraiment réalistes, elles influent directement sur le caractère sonore de la bassline et sont parmi les traits de personnalité les plus difficiles à imiter avec un autre synthétiseur.  Enfin il y a aussi le filtre, passe bas avec une pente à 24 dB : celui-ci, non sans défaut, a une patte sonore très reconnaissable devenant plus aigrelet quand l’utilisateur pousse la résonance.

Quelques groupes utilisèrent la TB-303 à sa sortie. Il est de de bon ton de mentionner Synthesizing : Ten Ragas to a Disco Beat de Charanjit Singh comme un disque pionnier dans l’usage de la bassline de Roland et précurseur du son acid. Le disque a depuis quelques années une flatteuse réputation, au point de contribuer à la réécriture de l’histoire. Une hype qui a la vie longue, étant d’ailleurs plus ou moins exagérée. L’album étonne et représente une sacrée curiosité, mais n’est pas le (probable) premier disque à utiliser une TB-303, ne faisant pas un usage similaire à celui qu’en feront les producteurs de Chicago. Il est souvent annoncé 1982 pour la publication de ce disque, pourtant la seule source vérifiable (discogs) annonce 1983. Le détail a son importance car les premiers usages dans des disques datent justement de 1982. Pensons à Rip It Up d’Orange Juice (publié en single en 1983 mais extrait de l’album du même nom de 1982).

Autre exemple signifiant méritant d’être cité : Let Me Go! de Heaven 17 (publié en 1982).

Mentionnons également Let the Music Play de Shannon (1983), loin d’être la seule utilisation dans la dance-music nord américaine pré-house (Mantronix, Chris The Glove Taylor & David Storrs feat. Ice-T, Newcleus).

Surtout, Ten Ragas n’a pas le minimalisme et la folie des disques acid-house, Charanjit Singh utilise en effet la TB-303 selon son usage prévu, certes avec beaucoup de glide typique de la machine mais sans non plus manipuler la résonance et le filtre pour faire hurler la machine. L’Italo-Disco est en revanche une influence probable et inconsciente de l’Acid House. Très populaire à Chicago, le genre associe parfois aux beats binaires et électroniques la petite Roland, notamment sur le classique d’Alexander Robotnick Problèmes D’amour publié en 1983 (mais dont le mix le plus célèbre, mettant en très en avant la basse, date de 1984) ou encore Hypnotic Tango de My Mine (1983).

La formation mancunienne Section 25 est un autre pionnier de son usage : en 1984, le groupe publie en effet son album classique From The Hip qui contient deux morceaux franchement proto-acid house: Looking from A Hilltop et l’incroyable Program For Light.

Marshall Jefferson, avec notamment la TB-303, la TR-808 et 707, photo de Rachael Cain prise en 1988

Deux morceaux fondateurs se dégagent pour comme pierre fondatrice de la maison acide et de l’usage de la TB-303 dans ce contexte: I’ve Lost Control de Sleazy D (TX113) et Acid Tracks de Phuture (TX142), tous les deux sortis chez Trax Records, plaque tournante de la House de Chicago. Si nous nous en tenons aux dates de sorties respectives, le premier a être publié en 1986, est la contribution de Sleezy D produite par l’immense Marshall Jefferson sous le nom de Virgo, un morceau sombre, malade qui plonge le corps et le cerveau dans un état second. Marshall Jefferson décrit ainsi sa découverte sur Discogs (1): « Adonis (excellent producteur parfois crédité comme inventeur de l’Acid House, ndlr) savait parfaitement programmer la TB-303, beaucoup savaient le faire, mais aucun n’avait eu l’idée d’utiliser intentionnellement la TB-303 de la manière dont je l’ai fait. La ligne de basse est arrivée par accident; j’ai joué des notes et c’était le résultat. J’aurais aimé dire que c’est ce que je souhaitais faire exactement, mais ce n’était pas le cas. Seul quelqu’un ne sachant pas ce qu’il faisait aurait pu programmer cette ligne de basse. Adonis avait programmé la ligne de TB-303 de mon morceau « My Space » et celle de « No Way Back » sur son EP, les deux étaient limpides et à l’opposé du désordre total que j’ai enregistré ».

Dj Spank (Phuture) tenant la fameuse TB-303

Si I’ve Lost Control fut le premier publié, il y a toujours débat sur le morceau original qui lança l’acid house et le fameux Acid Tracks peut donc tout à fait en réclamer la paternité. Publié en 1987, le morceau aurait en réalité été enregistré en 1985 et passé au dj du Music Box, Ron Hardy, qui en a fait un des classiques de ses sets. Si le débat est ouvert, les auteurs d’Acid Tracks, Phuture sont des véritables figures de la scène house de Chicago. Formé de DJ Spanky (Earl Smith Jr.), Herbert Jackson (ancien membre du groupe Planet Patrol avec Arthur Baker, ndlr) et l’unique DJ Pierre, le groupe enregistre à l’aide d’une TB-303, d’une TR-707 et d’une TR-727, un des plus grands moments du genre, à la fois minimal et bestial.  Dj Pierre commente ainsi sa découverte sur The Fader (2): « Nous avions acheté cette machine appelée 303 parce que je l’avais vue chez un mec qui s’appelait Jasper. Il l’utilisait pour faire une ligne de basse classique, j’ai vraiment pensé que le son était cool, et je lui ai demandé comment il le faisait. Il m’a répondu « cette 303 » et m’a ensuite montré la machine. J’ai dit : « oh, nous cherchons absolument un clavier ou un module qui pourrait nous donner un bon son de basse ». Spanky a acheté la machine d’occasion car nous ne la trouvions plus neuve (la production avait été arrêtée en 1984, ndlr), nous l’avons branchée avec la boîte à rythmes mais rien ne sortait.  (…) Spanky ne savait pas ce qui n’allait pas et pourquoi nous n’y arrivions pas à la programmer correctement, il m’a demandé de regarder. J’ai commencé à triturer les potards dans tous les sens, parce que c’est ce que je fais en général (dans les dj sets, pour couper les fréquences, ndlr) et nous sommes tombés amoureux du son que nous obtenions ainsi. (…) Spanky m’a dit : « Pierre, continues ce que tu fais, j’aime ce que j’entends ». J’ai acquiescé, nous tenions un truc. Du coup, nous n’avons pas essayé de la programmer correctement pour faire des lignes de basse mais continuer à l’utiliser en triturant les potards ».

Au fond peu importe le premier sur la liste, l’histoire est identique : la TB-303 a été détournée de son usage prévu, car trop difficile à programmer. Ainsi, les musiciens de Chicago se sont affranchis de sa fonction basse pour en créer une nouvelle, beaucoup plus bizarre et sensationnelle. Ils ont donné des lettres de noblesse à un instrument surtout conçu pour être utilitaire et dépanner les musiciens plus classiques. Ils ont lancé l’acid house, l’un des sons les plus reconnaissables de la musique électronique des trente dernières années. La Roland TB-303 devient culte quand l’Acid House envahit l’Europe, de l’Angleterre, où elle célèbre les noces d’un second Summer Of Love totalement extasié, ou en Belgique où la New Beat est sa meilleure alliée, rendant le plat pays complètement fou. Objet de convoitise, elle s’échange désormais à des sommes conséquentes (autour de 1500€ – à titre de comparaison une TR-606 vaut environ 400). En traversant l’Atlantique, les producteurs du vieux continent (par exemple Hardfloor) contribuent à explorer ses sonorités, poussant la machine dans ses retranchements en l’associant à des distorsions. Le résultat, s’il n’est pas du meilleur goût, installe la machine dans l’inconscient collectif. Depuis, les compagnies d’instruments de musique s’échinent à copier la modeste bassline. Il en existe pour tous les goûts : des virtuelles (Rebirth RB-338 de Propellerhead), des numériques (les TB-3 et TB-03 faites par Roland) ou des analogiques (Cyclone TT-303, MAM MB33 etc.). De quoi entendre pendant encore longtemps la Roland TB-303 dans les clubs du monde entier.

Pour terminer, une playlist Acid (compilée par Thomas Schwoerer) à écouter de préférence sur YouTube, puisque la plupart des plateformes de streaming ne connaissent pas les classiques du genre…

(1) "Adonis knew how to program the TB303 very well, but so did many others that bought the TB 303, but none of them would have intentionally used the TB303 the way I did. As for the way the bassline turned out, it was purely by accident; I punched in notes and that was the result. I'd like to say it was exactly what I wanted, but that wasn't the case. Only someone that didn't know what they were doing could program that bass line, examples of Adonis TB303 programming is "My Space" from my Virgo EP and "No Way Back" by Adonis, both very legible and not at all like the disorganized mess I did."
(2) We had gotten this box called the 303, only because I’d seen this guy named Jasper with it. He had just a regular baseline playing, I thought “aw, that’s nice.” I said, “What’s making that sound?” He said, “This 303” and he then showed me the machine. I said, “Wow, we’ve really been looking for a keyboard module or something that could give us a good bass sound.” Spanky bought it used because you couldn’t get it new anymore, and he had it hooked up, running with the drum machine, but it wasn’t [working]. If you get one of those 303s it’s not going to have any baseline sounds in it, so you got to squeak and squack it till it makes some noise. He said he didn’t know what was wrong with it, how to program it right, so he said, “Could you figure it out?” So when I came over by it, I started twisting the knobs, seeing what they do, because that’s what I do: twist knobs. So I was doing that and we fell in love with the sounds it was making. We fell in love with how I was twisting the knobs with the beat. And then I started twisting them a certain way, and putting emotion and feeling behind it, and Spanky was like, “Yo Pierre, keep doing that, I like that.” I was like, “Yeah, this is something!” We were like, “Yo, that’s style.” We said forget trying to make a basseline, let’s program it like this and just twist the knobs. And so that’s what we did, you know. 

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