Catégories festivalsÉtiquettes , , , , ,

Lawrence Of Belgravia de Paul Kelly (2011, Heavenly Films)

« I live my life as if I was in a film, you could have been my co-star, oh what a thrill ! » Ça torturait Lawrence depuis un bout de temps. Ces mots sont tirés de la chanson I Talk With Robot Voice, extraite de l’album de Go-Kart Mozart, On The Hot Dog Streets, mais écrite il y a des années déjà. On ne cherchera pas à la dater précisément, mais la première mouture a possiblement près de quinze ans. Et puis, l’intéressé le confie volontiers en interview : il a toujours su, quelque part, qu’on ferait un film sur lui. Tout comme un livre, d’ailleurs. Il est tellement sûr de son talent, il attend tellement le succès qu’il s’y est toujours préparé. Et il a derrière lui une histoire tellement incroyable. On ne resservira pas la chanson de geste, Felt et ses dix albums en dix ans, Denim et sa démesure clinquante, Go-Kart Mozart et son craquage de slip en règle. Et toujours cette poisse qui lui colle immanquablement à la peau. Il y aurait là matière à dix films. Mais Paul Kelly est un sacré finaud. Dans une grande habilité de réalisateur, il ne s’attarde pas sur la légende, mais sur l’homme. Pari heureux, car la personne de Lawrence résume tout le reste à elle seule. S’attachant, à la manière de The Devil And Daniel Johnston (2005) ou Dig! (2004), à documenter une personnalité peut-être trop extrême pour rencontrer le succès de masse, Lawrence Of Belgravia a ceci de plus qu’il est non seulement super marrant, mais aussi d’une intelligence folle.

Élaboré par petits bouts sur à peu près huit ans, de 2002 ou 2003 à 2011, le documentaire capte Lawrence dans les années les plus noires de sa vie. À l’époque, Paul Kelly vient de finir Finisterre (2002), qui accompagne l’album de Saint Etienne du même nom. C’est en réalisant ce film qu’il en est venu à discuter avec Lawrence d’un possible doc sur sa personne. Lolo, lui, boucle le deuxième album de Go-Kart Mozart, l’inénarrable Tearing Up The Album Charts (2005), voué encore une fois à l’échec crasse malgré sa brillance ultime. Il ne l’avouera jamais, mais il était aussi bien au fond du trou, finissant littéralement à la rue quelque temps plus tard. Certes, le portrait filmé de Paul Kelly n’est pas chronologique. Il est fragmenté, mélange les périodes, les lieux, les rencontres, les personnages. Mais c’est d’abord cette période trouble que Paul Kelly immortalise : Lawrence viré de son appart’, qui squatte chez des connaissances, puis qui finit, enfin, par retrouver un chez-lui. Lawrence désespérément seul ou quasiment, sans toit, sans fric, sans succès, sans rien. Et de fait, c’est un Lawrence nomade qu’on observe, se déplaçant constamment, rêvant de gloire et de limousine dans le métro avec à ses pieds deux piteux sacs Sainsbury’s.

Ici, il est à Paris, pour son mythique concert de 2006 à la Flèche d’Or, accueilli par Christophe Basterra au téléphone (le magazine organisait). Là, il erre dans les rues de Londres, son manteau en daim et fourrure sur les épaules, sa sempiternelle casquette à visière bleue translucide vissée sur le crâne. En permanence, pour accompagner ces images, les commentaires du héros, d’une drôlerie absolue, souvent amers, mais toujours crâneurs. Car Lawrence est fier comme un tigre. Il n’a pas son pareil pour débouler majestueusement dans le champ entre deux images tristounettes, habillé à la perfection, monstre de classe et d’attitude. On mesure d’ailleurs dans ces moments-là toute la dualité du personnage. D’un côté, il ne cesse de faire le malin dès qu’il est sous le feu des projecteurs et joue à la rock-star face aux intervieweurs. De l’autre, c’est un homme doux et gentil qui projette une sincère admiration pour les artistes qu’il aime (cette scène où il commente, très respectueux, le livre d’un photographe, David Hamilton il nous semble) et se laisse accueillir chez des amis par le câlin d’un mioche, alors que sa détestation des enfants est légendaire. Parfois, la frontière entre ce personnage qu’il joue et celui qu’il est sincèrement s’avère difficile à délimiter. Comme lorsqu’il évoque ses rapports avec les femmes et se met à lire une petite annonce qu’il prévoyait de passer dans un journal de rencontres, finissant par délirer comme dans une face B de Denim.

Un personnage complexe, insondable et imprévisible. Tout au long du film plane le spectre du côté trouble de son existence, suggéré lors de brefs plans sur des documents des services sociaux, où les histoires de drogue et de problèmes psychologiques affleurent. Lorsque le film évoque succinctement la période Felt, celle des années 80, c’est non seulement pour évoquer le côté grandiose de l’aventure, mais surtout pour suggérer le poids du passé, de la déchéance, de la légende brisée – cette scène symbolique où Lawrence essaye de vendre sa première guitare datant de l’époque Felt, par souci d’argent, mais se fait arnaquer de manière éhontée par le vendeur. Il rappelle que, non, John Peel ne l’a jamais aimé, et que, non, aucun de ses disques, si ce n’est le tout premier single Index, n’est vraiment collector. Mais Lawrence est bien trop sûr de lui pour se laisser abattre comme le premier venu. Le film est aussi d’un optimisme débordant, car Lawrence n’a jamais cessé d’y croire. « Je serai probablement la première rock-star en âge de prendre sa retraite », avoue-t-il à un moment. Il essaiera jusqu’au bout. Et de fait, c’est aussi un Lawrence au travail qu’on observe tout au long du film. En studio, tout d’abord, où on le voit diriger ses musiciens avec une précision et un sérieux inébranlables, débordant d’idées loufoques – paroles improbables, instruments et méthodes déroutantes, mais pop éternelle. Face à son label, ensuite, lorsqu’il bombarde sa graphiste d’idées débiles/brillantes ou diffuse son morceau Electrosex (sacré tube, au passage) gravé sur un CDr tout pourri, face à son patron médusé. Car il est avant tout question ici de la fabrication de la meilleure musique du monde, et c’est lorsque Lawrence Of Belgravia la laisse s’exprimer que les scènes se retrouvent magnifiées. Lorsque l’intro new-orderesque de Retro-Glancing (encore un des sommets de cet album) retentit, confondante d’ampleur. Lorsque résonne I Will Cry At Christmas de Denim au moment où les rues tristes sont balayées par l’objectif, tirant les larmes. Ou encore lorsque la reprise New World In The Morning, parue en single le mois dernier, habille ce plan ultime où Lawrence apparaît au balcon de son nouvel appart’ tandis que la caméra dézoome lentement, tel un fantastique message d’espoir. Cet espoir qui n’a jamais abandonné le génie et que l’on voudrait également conserver le plus longtemps possible. Celui qui nous fait rêver, à l’écoute d’On The Hot Dog Streets – chef-d’œuvre inénarrable qui renoue avec l’ambition et la puissance mélodique de Denim –, que Lawrence gagnera un jour tous les millions qu’il mérite, que sa tête sera dans tous les magazines, et que ses morceaux trusteront le sommet des charts.

Go-Kart Mozart jouera au Paris Popfest le samedi 22 Septembre 2018 (complet).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *