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Lawrence : « Je n’ai pas internet »

Go-Kart Mozart / Track by track

Je me souviens d’une chose que m’avait racontée Christopher Owens de Girls un soir, après un concert de Girls à Paris : « Matt Fishbeck m’a dit : écoute Felt, écoute ces dix albums jusqu’à plus soif. Et puis, quand tu les connaitras par cœur, tu seras prêt pour Denim et Go-Kart Mozart. » Une phrase qui faisait écho à un échange que j’avais eu avec Christophe Basterra un peu avant — il ne s’en souviendra sûrement pas — alors que j’étais tout frais stagiaire pour une revue dont-on-ne-prononcera-pas-le-nom : « Les gens qui préfèrent New Order à Joy Division », lui avais-je dit pour répondre à un quolibet sur mon T-shirt Love Will Tear Us Apart, « c’est un peu comme les gens qui préfèrent Denim à Felt, non ? ». Et lui de me répondre « Figure-toi que c’est pas loin d’être le cas. » Et toc. Il avait raison sur New Order, bien sûr. Enfin, tout ça non pas pour faire dire à Christophe que Denim serait mieux que Felt, parce qu’on s’en fout et que là n’est pas la question, mais pour dire que, tout pop soient-ils, Denim ou Go-Kart Mozart sont des acquired taste, comme on dit par chez moi. Et que Felt, lorsque la magie se révèle, n’en devient plus qu’une étape. Quelle étape, certes, mais une étape, où l’on va chercher constamment les indices de la folie future. Je m’étonne presque maintenant de réécouter plus souvent les décrochages stylistiques de Felt (The Seventeenth Century, Train Above the City, Me and a Monkey on the Moon, The Final Resting of The Ark) que les chefs-d’œuvres plus évidents (The Strange Idols Pattern And Other Short Stories ou Forever Breathes the Lonely World).

Lorsque j’ai rencontré Lawrence pour la première fois, il m’a révélé une clé de lecture de son œuvre qui, tout inexpérimenté que j’étais, m’avait plus ou moins échappée, et qui deviendrait pour moi la plus passionnante – beaucoup plus, en tout cas, que la lecture habituelle (et valable dans une certaine mesure) du génie-incompris-qui-a-saboté-sa-carrière-mais-qui-va-toujours-de-l’avant-parce-qu’il-devrait-être-au-sommet-des-charts. Cette clé, c’était le novelty rock, qui était beaucoup plus que le titre d’un album de Denim. C’était un genre, qui, bien entendu, comptait comme seul représentant la musique de Lawrence. Les seuls autres noms qui auraient pu y prétendre y accéder étaient des groupes imaginaires, compagnons fictifs du label West Midlands Records — même si Lawrence avait été très fier de raconter qu’il avait vu une chronique du disque Macaroni de Bobby Conn qui le cataloguait comme novelty rock : il y voyait le début de l’emprise de son concept dans la pop music. Un concept qui donne donc le sens de la lecture : Felt, les prémices, Denim, la définition, Go-Kart Mozart, la réalisation. Dans son magistral sens de la formule, Lawrence me l’expliquera ainsi : « Le novelty rock, c’est rigolo… et c’est sérieux ».

On ne se livrera pas à un essai sur le novelty rock, ses ramifications, ses applications et ses équivalences (ça, je me le garde comme mon projet d’article ambitieux mais incertain parce que je suis maladivement paresseux). On redira juste que le concept sert de base esthétique à toute la musique de Go-Kart Mozart, et que Mozart’s Mini-Mart et sa galerie de personnages (le Lucifer sardonique, la « zuleika-dobsonesque » Zelda, Tarzan Harvey…) baignent tout entier dedans. Dans son maniérisme grotesque (les sons synthétiques douteux, le vocabulaire soigneusement fleuri, le rot en ouverture de I’m Dope), dans son commentaire social (Relative Poverty, When You’re Depressed), dans sa révérence pour la musique populaire, dans tout ce que cela comporte de mainstream ringard, le middle-of-the-road, comme il le revendique depuis le premier album de Denim. Mais aussi, parce qu’il faut rendre à Mozart ce qui est à Mozart, dans son romantisme solidement chevillé aux mélodies qui révèlent en creux, l’excentricité, la drôlerie, la sensibilité de son auteur — qui se permet même, en introduction de Chromium-Plated We’re So Elated, une douceur vocale qu’on n’avait pas entendue depuis sa reprise de Be Still lorsqu’il était encore chez Felt.

Je me déplace très peu. La première fois que j’ai interviewé Lawrence, il passait à Edimbourg, et je l’avais fait venir chez moi. Cette fois, à l’annonce de son nouvel album, je lui ai envoyé un texto, et on a finalement arrangé un truc. Mais je crois qu’il n’était pas très content de me parler au téléphone plutôt que de vive voix. C’est que j’avais en tête quelque chose de court, un teaser titre par titre pour l’album. Mais, l’ayant à portée de voix, je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander quelques explications.

Allo, Lawrence ?

Allo, Victor ! Tu veux que j’utilise le fixe si c’est moins cher ?

Ça va, j’ai un forfait avec appels illimités. Mais merci ! En fait, je pensais à faire quelque chose d’assez court, où tu commenterais chaque titre succinctement.

C’est un peu bête.

Je suis sûr qu’on aura de quoi parler !

Je vais essayer…

Anagram Of We Sold Apes

Donc, il y a une vraie anagramme derrière ça ?

Euh, non. C’est une fantaisie sortie d’un mot-croisé fou.

J’aime bien l’idée que les gens essaieront d’en trouver.

C’est ça. Les gens qui achèteront le disque m’enverront des anagrammes folles. Mais non, ce n’est pas un vrai truc.

Le titre lui-même me rappelle aussi le nom de tes groupes imaginaires de West Midlands Records. Ça pourrait être l’un d’eux.

Qui s’appellerait Anagram Of We Sold Apes ? Bonne idée…

Illustrations : Maxim Cain

When You’re Depressed

Est-ce que c’est une chanson personnelle, autobiographique ?

Non, pas vraiment, non. J’ai été démoralisé, abattu, déprimé, mais jamais dépressif au sens clinique du terme. Je l’ai écrite quand je vivais avec Pete Astor. J’ai habité avec lui pendant un petit moment et j’ai écrit cette chanson quand les choses allaient assez mal. Un soir cette chanson est sortie. Je trouvais que c’était un bon moyen de faire une description de ce qu’était la dépression pour le pékin moyen, sans utiliser de métaphore ou de procédé poétique. C’est une description basique. Alors, peut être que ça aidera des gens, peut-être que certains pourront s’identifier. C’est une bonne chanson pour cela. Je n’ai jamais entendu de chansons comme cela auparavant, où cela a été décrit d’une façon si ordinaire.

Oui, c’est très direct, sans ironie.

Exactement, ce n’est pas du tout ironique, très direct. Je crois que c’est une grosse chanson de ma carrière récente. Je pense qu’on s’en souviendra longtemps.

Relative Poverty

En Angleterre, il y a trois niveaux de pauvreté qui ont été identifiés par le gouvernement. Il y a la pauvreté absolue, la pauvreté relative, et une autre, mais je ne me souviens pas, enfin il y en a trois. Et j’ai été placé dans celui de la pauvreté relative. J’ai trouvé ça absolument tordant que des niveaux de pauvreté puissent être identifiés. C’est un bon sujet de chanson. Donc j’ai reçu une lettre qui me disait que je vivais dans une pauvreté relative (Rires.) et que j’avais droit à un peu d’argent. C’était quand j’étais… enfin, c’était il y a un moment. Pas maintenant.

Tu as déjà écrit des chansons contenant un commentaire social. Est-ce que c’est une pratique importante pour toi ?

Euh, je n’en suis pas sûr parce que tu ne planifies pas vraiment ce sur quoi tu vas écrire. Ces choses là sortent et tu reviens sur ce que tu as écrit et tu te rends compte de ce qui se passe dans ta vie, ou de ce qui te tourmente sur le moment. Je pense que la vie était assez difficile quand on faisait ce disque et ces problèmes s’invitaient dans l’écriture.

Mais tu fais régulièrement des chansons sociales. Tu as vraiment commencé cela lorsque tu étais dans Denim. Sur Denim On Ice, il y a des chansons comme Council Houses ou Job Centre par exemple. Et c’est dans le même temps que tu as mis au point le concept de novelty rock, donc je me demandais si c’était un aspect de ce genre nouveau.

Eh bien, je crois que quand j’ai commencé Denim, j’explorais différentes possibilités en tant que songwriter. Je m’améliorais. En fait, je crois que cet aspect remonte à mon adolescence lorsque j’écoutais toutes sortes de chansons punks qui m’ont durablement marqué. Elles étaient très directes et elles parlaient de notre époque, des problèmes sociaux. Mais j’étais incapable d’écrire des chansons pareilles. C’était trop difficile pour moi quand j’étais plus jeune. Je trouvais ça extrêmement difficile d’écrire une chanson punk directe, qui parlait des choses qui m’affectaient. Ce n’est que lorsque je suis passé à Denim que j’ai été capable de bien le faire.

Mais pourquoi était-ce plus difficile d’écrire des chansons comme ça, surtout quand on connait les chansons poétiques de l’époque Felt ? C’était par timidité ?

Non, ce n’était pas par timidité. Je n’étais pas timide du tout. En vrai, je ne parvenais pas à exprimer quoi que ce soit simplement. J’en éprouvais presque une souffrance parce que je voulais désespérément y parvenir ! Juste avant que je commence Felt par exemple, j’essayais d’écrire des chansons qui s’inscrivaient un peu dans la veine de ce que j’écris désormais. Mais c’était trop difficile à l’époque. Alors que pour les Punks, cela semblait si simple. J’ai énormément d’exemples de super paroles de ces gars-là…

Quel genre ?

Je pense à des gens comme Mark Perry d’Alternative TV ou Vic Goddard. Et puis j’ai des dizaines de singles pleins de paroles supers, par des groupes éphémères. Mais le plus représentatif, ce serait vraiment Mark Perry. Tu connais un peu ses chansons ?

Non.

Si tu écoutes juste une chanson, tu verras de quoi je parle. La chanson s’appelle How Much Longer. Et c’était le genre de morceaux… Woaw ! Je voulais tellement écrire un truc comme ça. Et puis j’ai commencé Felt et je suis devenu un autre type de songwriter, plutôt du genre poétique, et ça me convenait. Puis j’ai essayé de concilier les deux, la vie réelle et la poésie. Et ça a fini par se manifester proprement dans Denim.

Zelda’s In The Spotlight

Tu vois, là je n’ai rien à en dire. Donc on peut juste passer. (Pause). À moins que tu aies une question ?

Oui, qu’est-ce que c’est que ça, Zelda ?

Il y a déjà plusieurs personnes qui m’ont dit que c’était un personnage de jeu en ligne. Je n’ai jamais entendu parler d’un jeu en ligne qui s’appelle Zelda, je n’ai pas Internet. Donc pour moi, Zelda est une femme, une dame des années 1920, du temps de F. Scott Fitzgerald et de la Génération Perdue. C’est ma Zelda. Tu croyais que ça parlais du personnage de jeu vidéo ?

Non. Je sais que tu n’es pas vraiment connecté, donc ça m’aurait semblé très étrange. Mais ce que je pensais, c’est que je trouvais que cette chanson était très similaire à I Talked With Robot Voice sur le dernier album de Go-Kart Mozart. Tu te plains des filles, puis tu lances cette phrase « I live my life as if I was in a film ». Il y a, comme dans cette chanson, cette relation entre des mésaventures amoureuses et le show-business. Qu’est-ce tu en penses ?

C’est une bonne description, oui. Mais pour moi, c’est vraiment juste une simple chanson d’amour/haine des années 1920.1

Big Ship

Big Ship est une reprise, une chanson de Cliff Richard.

Keith Richards ?!

Non, Cliff. C-L-I-F-F. Cliff Richard. Un chanteur middle-of-the-road, tu vois ? Ça date de la fin des années 1960.

D’accord. Et pourquoi celle-ci ?

C’est une belle popsong. Et une reprise inattendue, évidemment. Inattendue parce que les gens ne s’attendent pas à ce que je reprenne une chanson comme cela. C’est le genre de musique que j’adore, le middle-of-the-road. C’est un parfait exemple du genre pour moi. Beaucoup de chansons de Cliff Richard sont dans cette veine. Et elles ne sont pas connues des gens qui écoutent ma musique. C’est une façon de dire : « Eh ! Voilà une super chanson, allez voir ! » Et il y a de belles paroles. C’est la fin des sixties et je crois qu’il s’essaie de toucher un peu au psychédélisme pour essayer d’être à la page, pour rester dans le coup. C’est une chanson qui essaie d’être dans le vent, mais qui y échoue lamentablement. C’est une chanson pour ménagères, mais prise dans un contexte différent, ça devient une grande chanson. Tu as aimé Big Ship ?

Oui, mais je ne connaissais pas la version originale.

On se l’est appropriée : on lui a donné notre son.

Un peu comme A New World, qui est aussi une reprise, de Roger Whittaker.

Exactement. C’est le même genre de reprise, une reprise d’un morceau middle-of-the-road.

OK, parlons de A New World maintenant, même s’il arrive plus tard dans l’album.

A New World

Vous avez repris ce morceau, et vous en faites une version très… glorieuse, ce qui n’était pas nécessairement le ton ou l’ambiance de l’original.

Non, je l’ai réécrite. J’ai réécrit une partie des paroles. On a dû envoyer notre version à l’auteur pour qu’il nous donne la permission de l’utiliser, et il était si satisfait de ce qu’on en avait fait qu’il m’a donné 10% des crédits de la chanson. Il a adoré que le sens soit complètement différent, parce que j’avais changé beaucoup de choses. Il m’a dit que c’était tellement différent que je ne pouvais plus l’appeler A New World In The Morning, que je devais la renommer et que je pouvais en être crédité à hauteur de 10%.

C’est sympa.

C’est stupéfiant ! Absolument incroyable. J’avais l’impression qu’il allait la rejeter parce que j’avais changé les paroles, mais c’était complètement l’inverse. L’original, pour moi, n’avait pas de sens dans notre époque moderne. L’intention d’origine est de raconter l’histoire d’un homme et d’un jeune garçon. J’étais assez méfiant parce que, dans le contexte actuel, ce genre d’histoire pourrait être mal interprété (Rires). Donc j’ai changé le texte qui évoque désormais les bouleversements qui se produisent quand on tombe amoureux d’une fille : un nouveau monde, un nouveau jeu, etc.

Nub-End In A Coke Can

Reprenons l’ordre des morceaux. Cette chanson, c’est celle où se trouve la phrase « I’m a sardonic Lucifer with a fifty-foot wingspan. » Il y avait eu un article dans Mojo où tu parlais de cette phrase, en t’identifiant à ce personnage.

Je suis aussi bon
qu’un mégot écrasé.

Vraiment ? J’ai dit ça il y a trois ans. Je voulais résumer le caractère du disque. C’était un moyen de donner aux gens un aperçu de qui j’étais à cette période quand je concevais l’album, et je trouvais que c’était une super image. Nous avons tous en nous un côté dur, méchant, et qui nous pousse implacablement à accomplir des choses sans prêter attention à ceux qui se trouvent sur notre passage. Et puis, j’ai un côté plus doux, je ne suis pas juste quelqu’un d’horrible. Tu sais ce qu’est un nub-end ?

Non… Je pensais que c’était le dessous incurvé d’une canette?

Non, pas du tout. Un nub-end, c’est le mégot d’une cigarette fumée qu’on jette par terre et qu’on écrase du pied. Et il y a des gens qui, s’il y a une cannette quelque part, une canette de bière, de soda, qui le mettent dans la cannette. C’est la même idée. « I’m a nub-end at the bottom of a coke can » : ça veut dire que je ne suis rien. Je suis aussi bon qu’un mégot écrasé. Je me doutais que les gens qui ne viennent pas d’Angleterre ou du Royaume-Uni ne comprendraient pas forcément l’image, mais je pensais que c’était une image poétique et belle. Même quand tu ne comprends pas le sens, ça sonne bien. Mais cela veut dire que je ne suis rien.

C’est marrant que tu dises que les gens qui ne sont pas Anglais ne comprendront pas forcément. D’une manière générale, je trouve que Go-Kart Mozart a toujours été très anglais. Tu peux vraiment rattacher la musique à un endroit, à une culture, ce qui n’était pas vraiment le cas avec Felt, par exemple. Un peu plus avec Denim. C’est important pour ta musique ?

Non, ce n’est pas important. Ça m’inquiète même un peu, parce que quand on a commencé à enregistrer ces chansons je me tracassais que personne ne les comprenne! Enfin, que les auditeurs en Espagne, au Japon, même en Australie se demandent : « qu’est-ce qu’il raconte? ». Parce qu’il y a pas mal d’argot là-dedans. Il y a beaucoup d’expressions qui se rattachent à des endroits bien définis, il y a des expressions cockney de Londres, mais aussi beaucoup d’argot anglais en général. Oui, je me suis demandé comment les gens allaient le prendre, parce que j’ai dû moi-même utiliser un dictionnaire d’argot à un moment.

Pourquoi ?

Seulement parce que je ne savais pas comment écrire « couldn’t give a monkey’s ». Non seulement je ne savais pas comment l’écrire mais je ne savais pas exactement ce que cela voulait dire. Enfin, je sais l’utiliser, mais je n’en connaissais pas l’origine. Certains disent que la vraie expression est « monkey’s uncle ». Et je ne comprends toujours pas! Je crois que c’est du rhyming slang, c’est trop dur pour moi, parce que je suis de Birmingham.

Oui, rien de pire que le rhyming slang. Surtout parce que les choix sont tellement multiples. Je travaillais avec un gars qui en utilisait, il disait « lemon curd » pour dire « girlfriend ». N’importe quoi ! (Rires) Mais je trouve l’effet intéressant, transposé au songwriting, cela multiplie les possibilités de lecture, et confère une atmosphère à un mot ou un vers.

Oui, et je me suis mis à m’intéresser à ce genre d’écriture à cause de Louis-Ferdinand Céline, parce qu’il utilisait beaucoup d’argot parisien. Tu vois de quoi je parle ? Tu as lu Céline ?

Bien sûr. C’était aussi l’un des premiers à autant utiliser ce genre de mots en littérature.

Oui, quand tu lis Voyage au bout de la nuit, dans l’introduction, le traducteur décrit à quel point il était difficile de traduire l’argot dans lequel Céline écrivait. Cela m’a beaucoup plu. Je me suis qu’il serait intéressant d’essayer d’utiliser de l’argot dans mon travail et de voir comment d’autres cultures réagiraient.

A Black Hood On His Head

Celle-ci vient d’une image dans un journal, qui a probablement fait le tour du monde. C’est la photo d’un homme qui se tient debout sur une caisse de bois. Il a une capuche noire sur la tête, une corde autour du coup, et l’intention est de lui faire suffisamment peur que quelqu’un tape dans la boîte sous ses pieds pour qu’il pende jusqu’à ce que mort s’en suive. C’était une image si puissante que je me suis dit qu’il fallait que j’écrive là-dessus. Tu as vu cette image ?

Non, je ne me rappelle pas vraiment d’une image spécifique. C’était un prisonnier ? Un otage au Moyen-Orient ?

Quelque chose comme ça. J’ai oublié à quel camp l’homme appartenait : cela fait un petit moment. Je ne peux pas même me souvenir de l’histoire exacte, je ne suis pas sûr si c’était un soldat américain ou quelqu’un d’autre. Mais ce n’est pas vraiment le sujet du morceau. On s’en fout de quel côté il est. C’est juste l’image d’un homme encagoulé qui se demande s’il va pouvoir vivre. Tu pensais qu’il s’agissait de quoi ?

Je n’en savais trop rien. Enfin, la chanson est directe, violente, et l’idée est exprimée dans les paroles, mais je ne connaissais pas l’image.

Je croyais que tout le monde connaîtrait cette photo Je pensais vraiment que tout le monde allait penser : « ah, l’homme à la cagoule noire, on connait… » Mais non ! Je me suis encore trompé.

Facing The Scorn Of Tomorrow’s Generation

Quand tu vieillis, habituellement, ce qu’il se passe, c’est que les jeunes générations te déversent leur mépris dessus. Ils te regardent de haut parce que tu es plus vieux. Cette chanson, même sans paroles, est une chanson pour se dresser contre cela, une chanson sur la fierté de vieillir.

Est-ce que c’est aussi une chanson qui parle de ton absence de succès commercial ?

Euh… Je ne sais pas, je ne l’ai jamais vue comme ça.

J’y pensais en termes de postérité. C’est une lecture valable ?

Ça pourrait, oui. Je n’y avais jamais pensé ! Haha ! J’aime bien ça.

J’aime bien qu’il n’y ait que deux vers, aussi.

Oui, c’était un exercice pour l’album, je voulais écrire une chanson qui ne ferait qu’un seul vers. Je ne peux pas trouver d’autres exemples de chansons comme ça. Quand j’ai trouvé l’idée, je me suis dit : «  je ne crois pas que quelqu’un ait fait ça avant. » J’adore faire quelque chose de tout nouveau. C’est le but ultime pour moi : faire quelque chose auquel personne n’avait pensé. C’est de l’or. Tu porte la couronne d’or quand cela arrive. Je suis content que tu l’aies relevé, parce que c’était exprès.

I’m Dope

Ma chanson de rap, pas vrai ? Je vais montrer aux blacks que ce blanc-bec peut écrire une chanson aussi bonne que les leurs (rires) ! J’aime l’aspect de confrontation des paroles de rap. Il y a souvent de bonnes paroles dans le rap, beaucoup de super songwriters. En fait, j’étais à Foyles, tu connais Foyles ?

Non.

Foyles, c’est la plus grosse librairie de Londres, très célèbre. Enfin, j’y suis toujours fourré, je fouine toute la journée. C’est là que j’ai trouvé le dictionnaire d’argot dont je parlais tout à l’heure. Enfin, j’y ai aussi trouvé un livre sur le rap, et pour la première fois j’ai vu les paroles toutes seules. Parce que je n’aime pas vraiment la musique, je n’écoute pas, ce n’est pas mon truc. Mais quand j’ai vu ces paroles, sur la page, il y avait une poésie que je n’avais jamais relevée auparavant. Ça m’a intrigué. Je les ai lues et je me suis rendu compte que ce sont des poèmes de rue des temps modernes. En guise de réponse, j’ai écrit I’m Dope. C’est évidemment ironique.

Crokadile Rokstarz

Oh nom de Dieu… Il n’y a rien à en dire, vraiment. Tu as une question là-dessus ?

Je ne sais pas. Tu as des chansons qui sont en apparence un peu idiotes, ce qui est sans doute inhérent au genre du novelty rock. Ça a l’air d’être l’une d’entre elles.

C’est assurément une chanson novelty rock. Peut-être qu’on pourrait en parler dans une autre interview. C’est trop complexe pour qu’on en parle au téléphone.

Pas de problème.2

Knickers On The Line By 3 Chord Fraud

(Lawrence se marre pendant que je lis le titre)

J’adore celle-là. Elle est tellement bien à tellement de niveaux… Donc 3 Chord Fraud, c’est un de tes groupes imaginaires ?

Ben, c’est un des groupes de West Midlands Records. Donc Knickers On The Line est une chanson d’un groupe qui s’appelle 3 Chord Fraud et ils ont fait un 45 tours. Donc, Knickers On The Line By 3 Chord Fraud, c’est comme si on disait Brown Sugar By The Rolling Stones. Donc, quand tu achètes l’album, tu dois prendre le vinyle. Dans le vinyle il y a un poster, et sur ce poster, on peut voir une image de la pochette du single. C’est une idée très très simple. Il s’agissait de faire penser aux gens : « Mais de quoi il parle, bon sang ? Qu’est-ce qu’il veut dire ? » Puis, quand tu achètes le vinyle et que tu vois l’image, tout s’éclaire.

J’avais compris tout de suite parce que je connaissais un peu ton travail. D’ailleurs l’idée est assez similaire à Internet Curtains, sur Novelty Rock de Denim. C’est aussi une chanson sur une autre chanson, à la manière de Best Song in The World.

(Au téléphone, Lawrence semble assez fier de lui) Haha ! Oui.

Tu n’as jamais fait ça avec une vraie chanson.

Oui, ce sont plus ou moins des chansons fictives. Mais là, j’avais cette image d’une corde à linge avec une paire de petites culottes dessus. C’est comme ça que ça a commencé.

Chromium-Plated We’re So Elated

C’est une chanson cockney, tu vois, une chanson londonienne, à propos d’une bande de criminels qui commettent un hold-up. Elle est passée à la radio la semaine dernière !

Laquelle ?

BBC Radio 6. Gideon Coe l’a passée je crois. Ils ont joué plusieurs morceaux, mais j’étais surpris qu’ils aient choisi celui-ci. C’est très bizarre.

Man Of Two Sides

Je me compare à un disque. C’est le coup du Lucifer sardonique à nouveau, mais en essayant de l’expliquer simplement à quelqu’un. Il y a deux facettes, comme un disque. Noir comme du goudron. Tu avais compris ça à l’écoute ?

Oui, c’est assez clair.

Farewell To Tarzan Harvey

C’est la fin de Go-Kart Mozart, on y arrive. Pour moi, Tarzan Harvey représente toutes les chansons qu’on a écrites, toute la matière qu’on a produite avec Go-Kart Mozart, comme si c’était un genre. Tarzan Harvey, c’est comme une figure de proue qui incarne à la fois le novelty, Go-Kart Mozart, et tout ce genre de choses. Tarzan Harvey, c’était le titre d’une face B d’un single des seventies que j’aime beaucoup. Je l’utilise comme une description pour ce que Go-Kart Mozart fait. Comme un genre ou un certain type d’écriture. Dire au revoir à Tarzan Harvey, c’est dire au revoir à tout ça. Comme si on faisait ses adieux à une personne, mais aussi à un genre entier.

A Ding Ding Ding Ding Dong!!

Je voulais rejoindre la tradition qui consiste à écrire une chanson avec Ding Dong dans le titre.

Quoi ?

Oui, dès que tu commences à chercher, il y a énormément de chansons qui ont le mot Ding Dong dans le titre. C’est presque comme une tradition de songwriting.

Vraiment ? Lesquelles ?

Ben, ces chansons ont un peu disparu aujourd’hui, mais dans le passé, pendant beaucoup, beaucoup, beaucoup d’années, Ding Dong était dans plein de chansons. Par exemple, l’une des choses les plus célèbres de tous les temps est Le magicien d’Oz avec Judy Garland, et dans ce film il y a une chanson qui s’appelle Ding Dong The Witch Is Dead. Enfin, je ne connaissais pas la chanson à cause du film, je connaissais surtout la version de Sammy Davis Jr., mais j’ai toujours trouvé que c’était un bon titre. Il y a énormément de chansons qui ont enchainé avec Ding Dong dans le titre. Possiblement, ma chanson préférée du genre a été écrite par un gars qui s’appelle Lionel Bart, c’est l’un des plus grands songwriters anglais de tous les temps, et c’est mon héros. Et il a fait une chanson qui s’appelle The Ding Dong Song. Mais il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup d’exemples. Même des interprètes de la classe de Frank Sinatra : ils ont tous chanté Ding Dong quelque part. Tous. Tous les grands songwriters ont Ding Dong quelque part dans leurs LPs. C’est comme une tradition, qui est morte maintenant.

Définitivement pas une tradition d’aujourd’hui.

Non, c’est une tradition du passé. Et je voulais rejoindre le panthéon des grands songwriters qui incluent Ding Dong dans leurs titres. God ! Je voudrais noter ça, c’est une très bonne phrase.

T’inquiète, je note.

Ouais, c’est une super phrase.

Anagram 1st Prize Reprize

Donc, pour finir, une reprise du thème d’ouverture.

C’est ça, c’est un thème. C’est pour dire aux gens : voilà un album entier, du début à la fin, je veux que vous l’écoutiez jusqu’à la fin, et quand vous arrivez à la fin, il revient au début, comme une vrai histoire. Je ne veux pas qu’on en écoute qu’un morceau, puis qu’on mette un autre disque. Sur le vinyle, il y a une instruction : « ne pas jouer ces morceaux dans le désordre, ou tout seuls. Ils doivent s’écouter en une ou deux fois ». Donc on peut soit l’écouter en entier, ou une face l’une après l’autre.

Je voulais te demander, puisqu’il y avait aussi 17 morceaux sur On The Hot-Dog Streets, ce qui est arrivé à ta tradition de n’avoir qu’un nombre de chanson pair sur tes albums?

Oh, c’est un vrai casse-tête. Ce qui s’est passé c’est que nous avions 20 chansons pour Mini-Mart, et on en avait probablement autant pour Hot-Dog Streets. Et il y a eu des pépins avec certaines chansons. Et on a eu beau essayer tout ce qu’on a pu, on ne pouvait pas avoir cette dernière chanson pour rendre le disque symétrique. Je n’y suis pas arrivé. Parce qu’on fait ces disques quasiment sans budget, sans argent, je ne pouvais pas faire les 20. C’était tout simplement impossible. Il devait y avoir dix morceaux par face. Alors, plutôt que d’enlever une chanson pour faire un disque symétrique, j’ai pensé qu’on pouvait le conserver inégal, parce que je préfère avoir toutes les bonnes chansons. Mais ça me fait mal qu’il ne soit pas symétrique. Il y en a combien là, 17 ? Pas 18 ?

Non, il y en a 8 sur la face 1, et neuf sur la face 2.

(horrifié) Oh, god !

Mais c’est exactement pareil que On the Hot-Dog Streets3.

Ah, ça va alors, je ne savais pas. C’est bien. Haha ! Donc c’est une nouvelle tradition. Mais c’est triste quand les choses ne sont pas symétriques, ça déséquilibre. J’ai l’impression que je vais tomber d’un escalier ou quelque chose comme ça.

Je pensais vraiment que c’était une décision consciente.

Comme si on l’avait fait exprès… Oh c’est bon. Parfois, attends, écoute, j’ai une bonne phrase. Parfois la musique doit venir avant les idées. Attends. Parfois, la musique doit venir avant le concept. Wow! J’aime bien ça. J’aurais aimé enregistrer cette conversation.

T’inquiète, j’enregistre, ce n’est pas perdu.

Haha!

Donc, c’est la fin du disque. J’ai encore deux questions qu’on m’a demandé de te poser. Où est ce que tu as trouvé ton blouson de cuir avec KILL au dos ?

À Soho, à Londres, il y avait une boutique qui vendait des vêtements incroyables. C’était un vieux punk qui l’avait ouverte, et c’était extraordinaire. Dans cette boutique, j’ai acheté le blouson KILL, ma casquette avec la visière bleue, puis mon blouson doré, je ne sais pas si tu as vu des photos…

Oui, je vois lequel.

J’ai trouvé les trois là-bas. Et si le gars avait confiance, il te montrait des tiroirs secrets où il gardait des artefacts nazis, des badges, des patches, des couteaux de l’époque. Et s’il te faisait confiance, il te les montrait pour voir si tu voulais les acheter.

Tu voulais ?

Je n’ai pas osé (rires)… Mais c’était un magasin fantastique. Quand j’ai vu la veste KILL, je n’avais presque pas d’argent, j’étais complètement fauché. Mais je lui ai dit : « je dois avoir ce blouson, je dois l’avoir! » Parce que je le voyais comme une toute nouvelle image pour moi. Donc j’ai promis de le payer, il me l’a mis de côté et je le payais un petit peu chaque semaine. Ça m’a pris six mois pour tout payer. Toutes les semaines je filais 5 livres, jusqu’à qu’il finisse par me dire : « le blouson est à toi ».

Et enfin, dans le documentaire, on te voit en train de vendre ta vieille guitare. Tu as fini par la garder?

Oui, parce que personne ne voulait l’acheter. On l’a montrée à plein de gens, et personne ne voulait la prendre, on me disait : «tu vas le regretter, je ne veux pas te faire ça ». Du coup, j’ai dû la garder.

Je parlais à Matt Fishbeck de Holy Shit, l’autre jour, je ne sais pas si tu connais.

Qui ça ?

Matt Fishbeck

Oh Matt Fishbeck ! Je connais ce nom ! Comment s’appelle le groupe ?

Holy Shit.

Holy Shit, vraiment ?! Je connais ce nom, j’ai dû le lire quelque part.

C’est un grand fan. Et il m’a raconté que son guitariste avait commencé à jouer de la guitare parce qu’il avait vu la tienne, avec FELT dessus.

Vraiment ?! Mince alors ! Demande-leur s’ils veulent l’acheter. Je la vends, pas de problème. Envoie-leur un email, peut-être.

OK, je transmets.

Dis-leur : « à vendre, 1000 livres britanniques ».

 


1. Là, j’aurais dû pousser plus, mais je n’ai pas osé. Parce que ces deux chansons ont surtout en commun qu’elles sont toutes deux sexuellement explicites, et sans vouloir jouer les Freud du dimanche, ça en dit long sur son rapport au succès… Mais quoi, je n’allais quand même parler parler de sexe avec Lawrence, non ?!
2. En fait, en y repensant, je me demande si Lawrence ne cherchait pas à s’inscrire dans la tradition datée d’un certain motif pop, celle des chansons sur l’Égypte ancienne fantasmée, à l’instar de The Mummy de Bob McFadden, Egyptian Shumba de The Tammys, Egyptian Reggae de Jonathan Richman, et même Nefertiti de France Gall.
3. Avis aux nerds et aux fact-checkers : oui, je suis imprécis, On The Hot Dog-Streets est un double-LP. Donc il y a 4 titres sur chaque face, sauf la dernière qui en a 5. Mais c’est pareil, hein ? Hein ?

4 réflexions sur « Lawrence : « Je n’ai pas internet » »

  1. Bonjour Vincent,
    Merci pour cet entretien qui a l’air très intéressant (je l’ai envoyé vers ma liseuse électronique pour le lire dans la nuit). Juste un mot sur votre introduction, que je n’ai pu m’empêcher de déflorer / dévorer : je ressens un léger trouble avec votre notion d’étape vers une folie future. Avec l’idée même de comparer, de hiérarchiser. Une vieille phrase de Lawrence me revient : lorsqu’il disait avoir fait des disques de vingt minutes pour inciter l’auditeur à s’asseoir et ne rien faire qu’écouter. Il y a entre la musique de Felt et l’instant présent un rapport étonnant. Et cela ne se marie pas avec cette notion d’étape. Il n’y a pas d’étape, c’est ici et maintenant, à chaque fois, plus qu’avec aucune autre musique. Je crois que Fishbeck a voulu dire ça, avec sa phrase très drôle sur les dix albums qu’il faut écouter à fond avant d’être « prêt » pour la suite. Ecouter la suite, c’est remettre un pied dans le flux normal du temps, avec des causes et des conséquences, éventuellement de l’ironie, des chausses-trappes, des faux-semblants, des masques, des… des casquettes à visière colorée. C’est pour cela que Denim plaît autant à Luke Haines : on n’a plus besoin de se confronter à soi-même pour écouter Denim. On peut se cacher, on peut jouer. On peut même rire. Allez rire sur the Stagnant Pool ! Impossible. Il y a dans Felt quelque chose d’implacable, de blanc, et de chuchoté, qui est réel, qui a rapport avec le réel. Et qui est ensuite irrémédiablement perdu. Il nous reste un homme avec son rêve pénible de célébrité et la preuve de plus en plus flagrante de son échec. C’est marrant, c’est mordant, c’est triste, c’est nul souvent. Donc Matt Fishbeck, philosophe, nous conseille de faire un bon stock d’instant présent virginal avant de s’attaquer au théâtre et à l’ironie. Mais le réel attendra toujours. Il n’y a pas d’étape. Un jour, dans dix ans, nous écouterons Poem Of The River, et ce sera le présent, tout comme à présent. Voilà aussi pourquoi je suis intrigué par votre distinction entre les décrochages stylistiques et les chefs d’oeuvre plus évidents : dans Felt tout me semble décrochage, tout me semble absence, d’une certaine manière. C’est le disque qui est présent à notre place, pendant vingt minutes où l’auteur a souhaité nous placer dans un état méditatif. Et c’est ça la folie, qui n’a pas besoin d’être « future ». Felt est en avant de Denim et de Go-Kart Mozart (« avant », d’un point de vue chronologique, mais « en avant », du point de vue de la leçon de vie et du rapport au réel). Je vous dis tout cela parce que Felt m’a sauvé la vie il y a douze ans exactement. Ce qui est unique dans Felt était seul capable de venir me chercher, là où j’étais.
    Mais merci pour votre travail. Je préfère lire quelque chose qui me fait réagir, que de ne rien lire du tout sur Lawrence ou sur Fishbeck.
    Sylvain

  2. Salut Sylvain,

    Merci pour votre commentaire, il est super, et très intéressant. J’ai pas souvent l’occasion d’avoir des réactions poussées sur mes articles et ça fait bien plaisir!

    Alors donc, pour répondre: clarifions d’abord – Felt a changé ma vie, mon rapport à la musique. Dans son brillant article, Christophe Basterra le désigne comme un groupe passeur, je dirais carrément que c’est un groupe initiateur. Dans tous les cas, ce n’était pas du tout mon intention de hiérarchiser les projets de Lawrence (on s’en fout, parce que tout est bon – d’ailleurs je suis généralement un fervent partisan de la politique des auteurs – soit en l’occurrence, un album de Lawrence est un bon album parce qu’il est de Lawrence), ni même les époques (ça ne veut rien dire, il explique plus haut qu’il a écrit “When You’re Depressed” quand il vivait avec Pete Astor, soit je suppose bien avant Go-Kart Mozart; ou encore les paroles de “I’m Dope” qui apparaissent quasi à l’identique dans le livret du CD de Instant Wigwam and Igloo Mixture dès 1999 – je m’en suis rendu compte la semaine dernière, je n’avais que le vinyle).

    Non, je parlais surtout d’étape dans la compréhension de Go-Kart Mozart: quand on m’a fait écouter pour la première fois Go-Kart Mozart, je ne connaissais pas Felt (true story). C’était un copain qui avait emprunté Tearing Up The Album Charts à la médiathèque de Toulouse et qui m’avait passé le morceau « Fuzzy Duck » et sa rythmique-canard (parfait exemple de la “folie future” – quand on ne connaît pas l’animal, ce morceau a tout du craquage de slip en règle). Vous pensez, moi teenager fan des Smiths, ça m’était passé au-dessus. Puis j’ai découvert Felt (par Penelope Tree sur une compile des Inrocks je crois, passée par ce même ami) – mind blown immediately! Deux mois plus tard, je me ruais sur Goldmine Trash, acheté avec l’argent de mon premier job d’été. Mais je vous avoue, Denim et Go-Kart Mozart avaient pour moi encore tout d’une énigme. Peut-être, en fait, à cause de ce que vous décrivez bien, l’ironie, les chausses-trappes, les faux-semblants, mais aussi, tout bêtement, à cause d’un son qui est plus clinquant, plus pop au sens lourd, au sens marmelade (cf. “Listening to Marmelade”), et ça titillait mon snobisme pop-indé.

    Vous avez assez raison sur le rapport au temps de Felt (on se rappelle de l’épitaphe “I was a moment that quickly passed”). Mais je diverge sur le diagnostic. Je ne suis pas d’accord pour dire que se confronter à la musique de Felt serait se confronter à soi-même. Lawrence le dit lui-même dans l’interview, jeune homme, chez Felt, il peinait à s’exprimer simplement sur des choses personnelles. Alors on est peut-être confronté à une vérité plus extatique, implacable, mais je pense qu’il s’agit d’une posture comme celle de l’ironie d’après. Attention, ceci n’est pas, encore une fois, un jugement de valeur. C’est juste que Lawrence s’est toujours mis en scène; il s’agit surtout d’un sens du panache qui enveloppe hermétiquement Lawrence comme une cape – mais qui, même ouverte, fait toujours une belle ombre quand Lawrence déploie ses ailes de 50 pieds d’envergure.

    D’où mon idée de “décrochages stylistiques” – soit les premières vraies fissures dans le sérieux implacable de Felt, que je trace à partir du départ de Maurice Deebank, et surtout à partir de “Song For William S. Harvey”. Comment ne pas rire dès que la mélodie démarre? A partir de là, je vous défie d’aller prendre quoique que ce soit pour argent comptant chez Felt (“All The People I Like Are those That Are Dead”, really?), si tant est qu’on aurait déjà pu le faire (“Whirlpool Vision of Shame”, really?). Même Poem of the River et sa poésie si présente, l’auto-référence de “A Declaration” est un sacré indice d’un esprit qui circonvolute singulièrement. “Train Above the City”, où Lawrence est crédité seulement pour les titres – c’est peu, mais ça fait tout – le fait définitivement basculer dans une autre dimension, plus conceptuelle, et, plus important, plus drôle. Je pense que Lawrence sans son humour (noir, jusqu’au boutiste, parfois pince-sans-rire, parfois bébête) ne serait pas Lawrence – peut-être même que quand il s’y adonne, il dépasse les faux-semblants (“c’est rigolo… mais c’est sérieux”). Et puis, plus drôle c’est aussi être plus fun, plus divertissant, et quand on se réclame de viser le succès de masse, c’est important aussi.

    J’espère que c’est plus clair! Mais après, vous savez, les goûts et les couleurs… Il y a mille façons d’aborder la musique d’un même artiste, surtout un comme Lawrence.

    Victor

    1. Cher Victor,
      Alors oui, j’avoue (comme dirait ma fille de 14 ans, « J’avoue », pour dire ensuite un truc qui n’a pas grand-chose à voir avec un aveu), j’avoue, c’est désormais beaucoup plus clair.
      Merci pour votre réponse en retour, qui me touche d’autant plus que la parole autour de Lawrence s’est un peu radicalisée. Moins il y a de gens dans une église ou un parti politique, plus les mecs se disputent. La secte guette. Cela finit par faire flotter un parfum désagréable qui gâche l’écoute des disques.
      J’adore votre concept de la « vérité extatique », et même plus encore l’idée qu’elle soit, également, une posture. Je me suis demandé s’il existait des groupes permettant de donner un tour de vis supplémentaire à ce qui est déjà une belle double hélice. Des groupes permettant de retrouver la sincérité dans la posture. Sophistiqués et pourtant nus. Avec de la torsion, du twist, et avec de la ligne droite.
      Il y en a un qui m’est venu : les Pet Shop Boys. En lisant votre message un peu entre les lignes, je me dis que vous avez tout pour devenir un grand fan des Pet Shop Boys… si ce n’est déjà fait. Mais vous n’avez rien écrit sur eux apparemment (j’ai fait une recherche croisée… j’avoue.) Eux ne se sont jamais égarés dans l’ironie : ils l’ont toujours mariée au drame. Tout est posture, et tout est déchirant, chez eux. Le mystère en pleine lumière. L’Antiquité future.
      Mais je m’égare. Bonne soirée à vous, et merci encore pour cet échange.
      Sylvain

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