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Selectorama : Jean-Yves Leloup

Jean-Yves Leloup, Techno 100, Le mot et le reste
Jean-Yves Leloup / Photo : Lou Chaussalet

RadioMentale, Global Techno, Happy Hour ou Audio, des titres qui rappelleront sans doute quelques grands moments de Radio FG à ceux qui commençaient à s’intéresser aux musiques électroniques au tout début des années 90, à un moment où les ondes étaient l’un des rares moyens de se tenir au courant. Jean-Yves Leloup fut un temps rédacteur en chef de la station parisienne, tâche qu’il assura aussi dans les colonnes de l’un des rares magazines dédiés au genre dans les années 90 : le précurseur Coda, bien avant les titres actuels auxquels il lui arrive aussi de collaborer. Il a également été l’un des premiers à tracer un lien entre art vidéo, art contemporain et techno à travers quelques expositions, et en prépare actuellement une prochaine pour le printemps 2019, Rêve Electro, à la Philharmonie de Paris. Cette rentrée marque aussi la sortie de Techno 100 chez Le Mot et le Reste, ouvrage somme sur les disques essentiels de la dernière révolution musicale -entre tubes, raretés et nouveautés -, qui connait une étourdissante seconde jeunesse depuis quelques années. A cette occasion, un Selectorama à forte puissance rythmique, où Leloup nous livre dix morceaux phares, parmi ses préférés.

Front 242, Black White Blue (1982)

Quand j’ai travaillé sur ce livre, il m’a semblé évident d’évoquer cette vague belge dite EBM, dont Front 242 ont véritablement été les pionniers, en tous cas les fers de lance. En me replongeant dans leur premier album Geography (1982), j’ai redécouvert ce morceau qui montre comment l’idée de la techno est déjà dans l’air au début des années 80. Elle s’incarne chez certains groupes où l’on commence à sentir une forme musicale rythmique percussive, aux sonorités industrielles ou mécaniques, qui annoncent la future Techno. Ce n’est pas encore de la Techno, mais une forme qui est très proche. Il ne s’agit pas du morceau le plus connu de Front 242, il n’a pas de refrain, il y a vraiment des sonorités métalliques dans ce morceau qui ressemble à un break rythmique rallongé à une durée assez longue de plus de quatre minutes. Il y a cette force, cette énergie, cette rigueur, cette absence de voix qui annonce ça. Front 242 ne sont pas les inventeurs de la Techno, simplement chez eux se manifeste une musique du futur qui émergera bientôt, autant chez Yellow Magic Orchestra que chez Kraftwerk avec Numbers (1981), par exemple. Avant la Techno, on en trouve des traces, des sédiments, comme une forme d’archéologie chez d’autres musiciens, et le livre raconte en intro comment le terme même de Techno commence aussi à apparaître au croisement des années 70 et 80 dans certains morceaux : Techno City de Cybotron (1984), Technopolis de Yellow Magic Orchestra (1979), Technopop de Kraftwerk (1983), mais aussi chez d’autres formations plus obscures chez qui ce terme évoque la modernité, la froideur, la technologie, finalement assez proche de la notion de Novö initiée par Yves Adrien, qui connotait un peu la même chose. The Art Of Noise ont aussi exalté cette forme purement rythmique, avec des samples récurrents, qui là aussi, font référence à cet univers. Mais pour moi, la Techno est vraiment un dialogue entre l’Europe et les États-Unis. Les musiciens noirs américains ont été nourris au funk, à la Soul, certains au Jazz, mais lors de leurs premières soirées en tant que lycéens ou étudiants, comme cela est raconté dans le livre Techno Rebels de Dan Sicko, ils écoutent aussi de la synth pop anglaise, de l’italo disco… Kraftwerk a été capital, mais on mésestime un peu la créativité et l’importance historique esthétique de la Belgique et de la Hollande. Franchement, il y a des choses absolument magnifiques dans cette première moitié des années 90, et je défends plutôt l’idée d’un dialogue permanent entre les deux continents.

Quazar, The Seven Stars (1990)

1990 est une année importante : il y a trois ou quatre morceaux dans différents points du globe (Detroit, New York, Amsterdam) qui sortent au même moment, et qui annoncent cette révolution à venir. Par exemple, Energy Flash de Joey Beltram chez le label belge R&S, et The Seven Stars, qui a laissé une empreinte assez importante chez les ravers, et surtout en Hollande où il a été assez énorme. Il a vraiment quelques années d’avance, avec cette forme de dynamique très européenne qu’auront aussi certains musiciens plutôt blancs du Midwest américain (entre Minneapolis et New York) aux alentours de 93-94. Il a cet élan qui annonce aussi la Trance, et c’est vraiment un morceau qui fait césure en 90, comme on pourrait le dire aussi de Techno Trance de D Shake la même année, et qui a encore des racines un peu EBM dans son type de programmation, un peu New Beat. Alors que Quazar, c’est autre chose. Et ce qui est assez amusant, c’est qu’il a retravaillé des sessions de guitare de son groupe de rock qu’il a totalement transformé pour les intégrer au morceau. Il fait aussi partie de ces morceaux solitaires, ces One Hit Wonder, comme on dit dans l’univers de la pop. Il a fait d’autres titres, mais celui-ci est resté à jamais gravé dans l’imaginaire de beaucoup de ravers qui en l’entendant, à l’évidence, font émerger la possibilité d’une autre musique, avec cette énergie très communicative, positive et utopiste qui définissait en grande partie la House et la Techno.

R-Tyme, R-Theme (1989)

Un très beau titre, moins connu que ceux de Rhythim Is Rhythim, en tous cas moins médiatisé. Mais surtout, ce n’est pas seulement un morceau de Derrick May, puisqu’il est co-signé avec Darrell Wynn. On a découvert récemment que beaucoup de collaborateurs de May ont été un peu oubliés par l’histoire, sans doute parfois par la faute des auditeurs et des journalistes qui ont mis en avant sa personnalité à lui, car c’est un excellent orateur, devenu porte-parole de la scène de Detroit, et qui en parle avec beaucoup d’intelligence, d’acuité. Derrick May a sans aucun doute signé des morceaux visionnaires, mais qu’il a co-produit, ou dont il a assuré la direction artistique avec plein de musiciens de cette scène à l’époque, dont Juan Atkins, Carl Craig, Darrell Wynn. Ce dernier n’a pas connu une grande carrière, mais il fait partie de ces personnalités de second ou de troisième plan de la scène de Detroit qui méritent d’être redécouverts. R-Theme a cette forme de douceur, de mélodie, de mélancolie caractéristique de la techno spirituelle de Detroit. Ce qui est assez amusant, c’est de découvrir que lorsque tous ces DJ’s noirs américains sont venus pour la première fois en Europe, ils ont été souvent surpris de la Techno qu’ils entendaient, qui n’était pas leur Techno. Leur musique était un peu plus ancrée dans la mélodie, dans le funk, ce n’était pas encore celle d’Underground Resistance plus tard ou de Jeff Mills : beaucoup plus dure, brutaliste, mécaniste en quelque sorte. Ils étaient dans quelque chose de futuriste , mais avec un imaginaire très riche, une certaine spiritualité, une mélancolie déjà très présente. Il y a toujours une forme d’incompréhension entre les deux continents, une incompréhension amenant aussi une forme de réinvention.

Terrace, Seventh City (1991)

Ce titre insiste une fois encore sur la créativité des musiciens néerlandais en ce début des années 90. Terrace sort l’un des premiers albums house ou techno de cette époque-là : Round Up (1992) sur Djax-Up Beats, un label qui publie beaucoup d’européens, mais surtout des néerlandais et quelques belges. Il montre comment, très rapidement, de jeunes musiciens réinterprètent aussi à leur manière la techno mélancolique de Detroit, à l’instar des britanniques, qui le feront aussi avec parfois encore plus de talent : que ce soit B12, certains des premiers albums de Warp, ou Kirk Degiorgio, ils ont aussi réinventé à leur manière cette techno de Detroit très mélodieuse, spirituelle. Terrace était vraiment une personnalité importante de la House, de la techno, de l’acid en ce début des années 90. Les défauts de cet album sont très touchants, les maladresses ont une certaine forme de générosité. Très intimiste, très émotionnel. Et puis Seventh City, c’est la septième ville, c’est toujours une référence à Detroit…

Circuit Breaker, Overkill (1991)

Ce morceau de Circuit Breaker montre l’incroyable talent et la créativité de Richie Hawtin dans ses premières années, avant même qu’il ne développe ses différents albums sous le nom de Plastikman, pour la plupart très beaux car introspectifs, lancinants, répétitifs, bien sûr, minimalistes évidemment, qui ont cette dimension très personnelle et introspective. Avant, avec Plus 8, le label qu’il a fondé avec John Acquaviva, ils se lancent dans une série de maxis. Les premiers sont vraiment passionnants, car ils sont en grande partie à l’origine de cette nouvelle musique qui s’invente. Ils sont basés à Windsor, au Canada, juste de l’autre côté de la rivière qui sépare le centre ville de Detroit, à la frontière américano-canadienne. Ils communiquent très naturellement avec Detroit : Kenny Larkin sortira d’ailleurs ses premières productions chez Plus 8, au début. Entre Plus 8 et Underground Resistance, chacun lance son missile l’un sur l’autre dans une concurrence assez amicale, en fait, il ne s’agit pas de deux chapelles qui s’opposent vraiment. Je suis très marqué par ces premiers Hawtin, sous le nom de F.U.S.E. ou Circuit Breaker, notamment.

Hexagone, Burning Trash Floor (1994)

Ludovic Navarre est bien évidemment plutôt connu sous le nom de St Germain à partir de l’album Boulevard (1995) puis Tourist (2000), avec cette forme de relecture du jazz qui personnellement m’a peu intéressé. Mais on a un peu oublié ses premières années chez Fnac Music Dance Division ou F Com, avec Laurent Garnier, Shazz ou tous les trois, puisqu’ils signent ensemble le morceau Acid Eiffel de Choice (1993), un tube créé par ces personnages clés dans l’univers de la musique électronique française, et un vrai lien avec Detroit (il a été signé sur Fragile, sub label de Transmat, le label de Derrick May, ndlr). Pour revenir à Burning Trash Floor, je me suis souvenu que lors de sa sortie en 94, c’était un petit succès underground, pas un énorme tube. Garnier sort Wake Up à la même période, et ça a marqué les débuts officiels de la production techno française. Mais honnêtement, ce morceau était comme beaucoup de productions de Ludovic Navarre : assez au-dessus de ce qui se faisait à l’époque. Avant qu’il ne se lasse rapidement… et c’est dommage, parce qu’il y avait vraiment quelque chose qu’il aurait pu pousser peut être plus loin encore sous la forme d’un album. La première époque de Ludovic Navarre est vraiment à redécouvrir, en solo – il a fait de la house et de la techno – ou à travers ses collaborations sur F Com et ce maxi chez Djax Up Beats. Il avait aussi sorti un disque sous le nom de Sub System pour les belges de Atom Records, un des tous premiers morceaux techno français.

Kenny Larkin, Metaphor (1995)

Kenny Larkin est un personnage qui gagne a être redécouvert dans la musique à Detroit, parce qu’il a été un peu oublié. Il est revenu en tant que DJ récemment, vers 2016 ou 2017, car il avait arrêté la musique à un moment parce qu’il faisait… du stand up. En tous cas, c’est un très beau disque, le seul album de cette liste. Signé chez les belges de R&S RecordsMetaphor (1995) donne la mesure d’une partie de la techno à Detroit : un versant plus mélodique, jazz et spirituel. Évidemment, les grands amateurs de jazz ne reconnaîtront jamais tout à fait le jazz à travers cette musique, mais pourtant, il est présent sous une forme très synthétique, et plutôt lumineuse chez Kenny Larkin. Un album qui a très bien vieilli, bien plus intéressant qu’Azymuth, son l’album précédent sorti chez Warp en 1994.

Global Communication, 8:07 (1994)

Mark Pritchard et Tom Middleton, deux musiciens britanniques, étaient à l’époque hyper productifs, et produisaient à la fois une musique marquée par l’électro, le funk, des choses plus purement house, des ébauches de jungle…  Ils s’essayent un peu à tous les genres, et ils n’étaient pas les seuls à cette époque, c’est même assez typique des années 90 où grâce à l’usage de multiples pseudonymes, les musiciens explorent les genres et les sous-genres des musiques électroniques. L’album 76:14 est plutôt ambient,  selon eux, propice à l’imagination. Les morceaux ne comportent pas de véritables titres mais affichent simplement la durée des morceaux, pour que chacun puisse librement y projeter son imaginaire. C’est surtout un chef-d’œuvre d’une musique ambient assez pulsée, qui peut devenir plus techno comme ce morceau-là en particulier, d’autres étant plus downtempo. J’appelle ça de la Techno parce qu’il y a quelque chose de Techno qui se joue là-dedans, loin de la version mécaniste, brutaliste, industrielle qu’on connait chez certains, plutôt dans une forme plus planante, bien plus mélodieuse, qui a des racines dans la musique cosmique allemande des années 70, ou chez d’autres musiciens ambient.

Philippe Cam, Bass Star (2008)

Il n’y a pas de raisonnement historique sur cette liste… Philippe Cam, selon l’expression consacrée d’un journaliste un peu fatigué, serait le secret le mieux gardé de la techno française. Un musicien qui a une histoire assez étonnante : il a commencé en tant que docker au Havre. Éveillé aux nombreux sons du port, il a eu une première révélation avec la musique de Bernard Parmegiani, puis il a étudié la musique électroacoustique au conservatoire à Paris et à Bruxelles. Il devenu DJ à Bruxelles dans les années 80, a fait des musiques pour le théâtre et pour la danse, et s’est mis à la techno vers la fin 90 – début 2000 jusqu’à produire son album, Balance, sorti chez les allemands Traum Schallplatten en 2001. Un album de techno sans pied, assez planante et mélodieuse, très singulière, qui ne ressemble à aucune autre et d’une immense beauté. Pour moi, vraiment l’un des plus beaux disques de toute cette époque-là. Philippe n’a pas fait une grande carrière, mais continue à composer, sans vraiment avoir trouvé un label qui lui permettait d’exister et de travailler sereinement. Certains musiciens ont besoin plus que d’autres de se sentir en confiance, d’être épaulé par quelqu’un qui les comprenne et qui pourrait peut-être aussi les critiquer. C’est très difficile, cette relation de confiance entre un musicien et un label.

Âme, Fiori (2007)

Ce duo allemand fait salle comble dès qu’ils jouent, et j’ai toujours beaucoup apprécié leurs productions, qu’elles soient house ou techno, issues de cette terre minimale des années 2000 en Allemagne. Leur album Dream House sorti cette année comporte quelques jolis morceaux mais ne restera pas dans l’histoire, car ce sont des gens qui ont plutôt marqué à travers des maxis ou des remixes, sans avoir besoin de faire des albums pour être connus. Fiori est vraiment l’un des plus beaux morceaux qu’ils ont signé. Un titre de près de 17 minutes, aux racines ancrées dans cette Kosmische Musik des années 70, à laquelle ils apportent un groove, des percussions différentes des années 70, où le travail se portait plutôt sur la séquence, l’hypnose ou même la dérive, mais qui ne savait pas encore tout à fait faire danser comme savent le faire certains allemands aujourd’hui. Malgré une discographie assez parcimonieuse, Âme ont réussi quelques coups d’éclat absolument magnifiques comme ce morceau qui peut parfaitement s’écouter chez soi, et trouverait idéalement sa place sur une face entière d’un album vinyle, que l’on écouterait presque religieusement. Pour moi, c’est un morceau essentiel dans cette histoire de la techno où il y a beaucoup de morceaux parfois très mélodieux, avec une certaine forme de mélancolie, et d’autres qui sont plus violents, plus martelés, plus industriels. Mais ça, c’est un peu les deux faces paradoxales de mes goûts, que l’on retrouve aussi dans la liste des cent disques chroniqués dans ce livre.

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