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Jean-Louis Murat, Dolorès (PIAS)

On ne pose pas impunément Dolorès sur sa platine. Il ne s’agit pas là de simplement écouter la plus belle musique jamais enregistrée par Jean-Louis Murat, mais d’un authentique plaisir masochiste. De quoi parle-t-on ? Du deuil amoureux, mes toutes belles. Et dans le genre, il n’y a guère que l’immense Blood On The Tracks de Bob Dylan pour dépeindre avec autant de justesse ce sentiment de perte abyssale. Pas un hasard si l’Auvergnat, à l’heure d’inventorier ses madeleines de Proust au sein des archives vinyles de Radio France, confiera au micro de France Culture au sujet de la sortie du chef d’œuvre de Zimmerman en 1975 : « je n’avais pas encore décidé de faire de la musique, mais là je me suis dit : ouah, c’est définitivement ça que je veux faire. » Mais là où le futur Prix Nobel sort ses couplets les plus acerbes et revanchards à l’adresse de son amour perdu, Murat opte de son côté pour l’opération à cœur ouvert. Dolorès pour douleur, donc.

Lorsque le disque parait en 1996, j’ai moi aussi la bonne idée de vivre ma première vraie rupture sentimentale. Deux autres suivront des années plus tard, à chaque fois plus longues et douloureuses. La dernière a d’ailleurs bien failli me laisser sur le carreau, exsangue, à jurer que l’on ne m’y reprendra plus. Dans ces moments-là, fréquenter la beauté de ces douze chansons revient à jouer son propre salut mental à quitte ou double. Suggestion pour la version Deluxe : inclure quelques boîtes de Kleenex à triple épaisseur. Car avec Dolorès, Murat touche le fond et ne fait pas semblant quand il s’agit de le raconter. Son cœur est assiégé comme Fort Alamo, qui donne d’emblée le ton de l’album : « qu’il est dur de défaire, j’en reste K.O. dans ta ville frontière, sise au bord de l’eau. » Chef d’œuvre cathartique absolu et frissons garantis.

Accompagné de son alter-ego Denis Clavaizolle, Murat se lance donc dans une double exploration, celle de ses sentiments en lambeaux alliée à une recherche sonore virant à l’obsession. Et notre homme de passer ses nuits sur Pro Tools à truffer ses chansons de mille détails magnifiques, remplissant les pistes comme pour mieux combler le vide de sa vie sentimentale… Une thérapie comme une autre. « Le souffle court, merde, prêt à pleurer, j’ai un chagrin plus fort qu’une armée. » Au sortir de cet enregistrement, le Moujik criera d’ailleurs haut et fort à qui veut bien l’entendre que jamais plus il ne passera autant de temps à bidouiller les textures en studio. Pour preuve la tournée qui suivra, qui le verra réarranger son chef d’œuvre armé d’une simple guitare acoustique et de quelques nappes de synthés (Live In Dolorès, 1998).

Mais pour l’heure, Murat manque de se noyer dans le son et retarde sans cesse le moment de mettre la touche finale, appréhendant sans doute son retour au monde extérieur et son lot de désolation affective. En la matière, rien de mieux que Baudelaire. En avant donc pour Réversibilité, bouleversante adaptation du poète écorché vif où l’on réalise qu’il va désormais falloir apprendre à vieillir sans l’autre : « Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides, et la peur de vieillir, et ce hideux tourment. » Ou, quitte à se faire davantage de mal encore, laisser libre cours à sa jalousie en imaginant d’autres mains que les siennes parcourir les courbes callipyges de l’être aimé. « Dans quel pays, dans quelle principauté, poseras-tu ton corps, mon adorée ? » (Le Train Bleu).

Mesurant toutefois le danger qu’il y aurait à enrober des propos aussi graves d’une musique plombée – dans le doute, réécouter l’effroi des premiers disques de Smog –, Murat et Clavaizolle ont alors le génie de proposer parmi leurs plus aériennes mélodies (Brûle-Moi, À Quoi Tu Rêves, Le Môme Éternel). De même, Le Baiser témoigne que, même si elle sera longue, la guérison est déjà en marche… « Nacrée ou lilas, viens poser sur moi, ta beauté. » On respire un peu en attendant d’apercevoir le bout d’un tunnel forcément humide, peut-être du côté de Saint-Amant« As-tu mis ta vigne vierge, vierge vigne frangine ? As-tu mis l’amour du bon côté ? Tu auras oui, belle mine, dans la vie en rose que je te promets. » Et si la situation demeure délicate, on saisit là que le feu de l’Amour n’a pas fini de consumer notre érotomane préféré : « ton babil de nourrisson, et tes lèvres obstinées me font, heureux avec toi, prêt à faire n’importe quoi au fond. Brûle-moi. » A-t-il déjà rencontré sa future femme lorsque ce Môme Éternel écrit également « la question obsède tous les amoureux, mais de qui suis-je amoureux ? » Lui seul le sait. Quant à l’auditeur, le voilà rassuré… D’autres disques suivront, qui chanteront encore la chose amoureuse sous toutes ses formes. En attendant, Murat évite l’écueil de l’auto-apitoiement total et accède au rang d’artiste majeur de sa génération. Jamais il ne vendra autant de disques que cette année-là.

Bref, comme le suggère avec gourmandise sa pochette, Dolorès est une mise à nu où la gorge se noue et le soutien-gorge se défait. Il arrive que le cœur y soit lourd et la chair faible, que le sentiment de ne pas savoir se relever menace de l’emporter sur le reste. Pourtant l’Amour rôde encore et toujours dans les parages, préparant son grand retour au moment où on ne l’attendra plus. Et ça, personne n’en parle mieux que Jean-Louis Murat.

Une réflexion sur « Jean-Louis Murat, Dolorès (PIAS) »

  1. Merci pour ce billet plein de passion pour le disque « Dolorès » de Jean-Louis Murat . Un album renié par son géniteur et qui, pourtant, comme vous le démontrer avec classe, est un de ses meilleures enregistrements.

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