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FAME 2020 : Khamsin de Grégoire Orio et Grégoire Couvert


Khamsin de Grégoire Orio et Grégoire Couvert

Khamsin de Grégoire Orio et Grégoire Couvert

Le film commence. L’image est plate, sans contraste et bruitée ad nauseam. Je me dis alors que la vidéo sur bande est décidément ce qui est arrivé de pire à l’image animée ; c’était mieux avant la VHS, le Beta et le Hi-8 et ça sera aussi mieux après. Dès les premières secondes, je suis agacé par ce que je pense être du maniérisme de vidéaste. Les images défilent. Le désert. Des immeubles éventrés par des obus. Des rues envahies par les ordures. Des ruines modernes. Des ruines antiques. Le soleil. Et ce vent brûlant, chargé de sable qui gifle le pays et balaye au passage mes a priori esthétiques.

Khamsin de Grégoire Orio et Grégoire Couvert

Khamsin de Grégoire Orio et Grégoire Couvert

Je résiste un peu, puis les images me semblent de plus en plus familières, moi qui n’ai pourtant jamais mis les pieds au Liban. Ce que je connais de ce pays, mis à part les récits de mes amis ou mes lectures, je le dois aux journaux télévisés des années 80 qui s’ouvraient régulièrement sur des nouvelles de la guerre. Des images forcément sales et tristes. En choisissant de filmer en vidéo, les réalisateurs se connectent ainsi directement à ces souvenirs d’enfance. Sans doute ont-ils les mêmes. Rapidement, le charme opère et on se laisse bercer par ces clichés dégradés. Je pense alors aux derniers documentaires de Chantal Akerman : je ne les aime pas beaucoup mais je suis particulièrement intrigué par leur montage anti-dramatique et cette capacité à distordre le temps, à créer des espaces de réflexion au cœur du récit.

Khamsin de Grégoire Orio et Grégoire Couvert

Khamsin de Grégoire Orio et Grégoire Couvert

Au bout de quelques minutes, je suis fasciné par ces paysages impressionnistes fragmentés et ces portraits à demi-flous qui se succèdent en osmose avec une musique lancinante qui mélange post-rock, drone, ambient et rythmes orientaux. Grégoire Orio et Grégoire Couvert filment ici les parisiens de Oiseaux- Tempête lors de l’enregistrement de l’album Al’An ! (2017) avec des membres de la scène locale : The Bunny Tylers, Scrambled Eggs et Johnny Kafta Anti-Vegetarian Orchestra. Tour à tour, la caméra joue avec les musiciens et recueille leurs témoignages. Cependant, si Khamsin est un film musical, ce n’est pas un film sur la musique. Plutôt un portrait sociologique et politique du Liban vu au travers des réflexions d’une génération ni jeune ni vieille, un peu perdue entre deux âges, entre la résistance et la résilience, entre l’Orient et l’Occident, entre la guerre et la paix. Ils ne sont pourtant pas résignés. Ils rejettent l’idée même de résignation, très libanaise selon eux, qui a conduit les aînés à s’accommoder de tout, même des bombardements. Pour eux, la musique n’est pas qu’un refuge. C’est le moyen de (re)construire ensemble, de « lutter contre le désert », c’est à dire d’étendre l’espace culturel et faire reculer la guerre ainsi que la corruption. On ne demande qu’à y croire depuis le temps que ça dure. Mais dans quelle mesure les Libanais ont réellement leur destin collectif entre les mains ? « Comment sortir du tribalisme pour entrer enfin dans le rapport de classe » alors que la plupart des pays (occidentaux notamment) font le chemin dans l’autre sens ? Voilà que le film ne parle plus seulement du Liban mais prend une dimension quasi universelle.

Khamsin de Grégoire Orio et Grégoire Couvert

Khamsin de Grégoire Orio et Grégoire Couvert

Khamsin ne fait pas que documenter la scène expérimentale locale, il fait partie du mouvement lui-même, il est au cœur de cette production collective. Formellement, il se situe quelque part entre De l’autre côté (2002) de Chantal Akerman et Soy Cuba (1964) de Mikhail Kalatozov : c’est une proposition artistique élégiaque, un portrait intime, social et politique d’une population complexe, qui a du mal à se penser et se comprendre elle-même.

Khamsin de Grégoire Orio et Grégoire Couvert
 (France – 67 min. – 2019) est projeté en compétition du festival FAME, vendredi 14 février à 19h45 à la Gaïté Lyrique à Paris.

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