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Daniel Darc, Amours Suprêmes (Water Music)

Via son label Water Music, Frédéric Lo – l’homme par qui Daniel Darc a ressuscité une dernière fois en 2004 avec l’immortel Crèvecœur – offre aujourd’hui au parfois discuté Amours Suprêmes – deuxième et dernier chapitre de ses aventures musicales avec l’auteur de Paris ou Je Suis Déjà Parti – une nouvelle vie en format digital. L’occasion était trop belle pour ne pas demander à l’amateur (de vin, de rock, de littérature, de vélo – dans le désordre, bien sûr) Michel Valente de rejoindre Section 26.

– Christophe Basterra


1.
…..Tel était le destin d’Amours suprêmes, être le disque d’après. Il ne pouvait pas en être autrement. En 2004, quand sort Crèvecœur, ce n’est pas seulement l’album que personne n’attendait de Daniel Darc – ne pas croire ceux qui vous diraient le contraire –, il est immédiatement un classique qui s’invite à la table des plus grands disques français, avec La Question de Françoise Hardy et Novice d’Alain Bashung – pour les autres, libre à vous d’ajouter ceux qui (vous) manqueraient. Ces disques, les disques d’après, sont à ce point emblématiques qu’ils éclipsent, malheureusement, le reste d’une discographie.

2.
Parce que – Daniel Darc et Bill Pritchard –, Crèvecœur – Daniel Darc et Frédéric Lo – sont des disques emblématiques, des disques parfaits. Ce sont, surtout, des disques écrits à deux. Ne pas oublier que la pop, c’est comme la vie, c’est toujours plus beau à deux – « Pour un amour suprême, il faut être deux », confirme Daniel Darc. Un jour, ici ou ailleurs, j’y reviendrai.

3.
Comment éviter alors l’écueil du disque d’après ? « Et on est censé faire quoi après ça ? », questionne Daniel Darc. Partir dans une direction opposée ou alors, repartir avec le même producteur artistique – Frédéric Lo – et lancer des invitations – Alain Bashung, Steve Nieve, Robert Wyatt, Philippe Almosino, Morgane Imbeaud. Amours suprêmes, un Crèvecœur 2 ?

4.
– Il s’appelle comment votre nouvel album ?
– Il s’appelle Amours suprêmes
– Pourquoi ? 
– Parce que l’amour est suprême, parce ce que je deviens vieux, parce qu’il n’y a plus que ça qui me branche, l’amour. La seule chose bien, c’est l’amour. 

5.
Amours suprêmes, ces deux mots, ce titre, m’ont renvoyé de suite à cet article de Daniel Darc paru dans BEST, à l’été 1994. Il y parle de ce disque mythique – emblématique – A Love Supreme de John Coltrane. Ce texte, je ne l’ai jamais oublié. Je ne l’oublierai jamais tant il m’a marqué dans sa forme – 4 pages, 19 chapitres – que dans le fond – où il est question, en vrac, de Charlie Parker, Igor Stravinsky, Iggy Pop, Robert Gilbert-Lecomte, Roger McGuinn, Albert Ayler, Daniel Darc et d’Amour comme Unique vérité.

6.
Amours suprêmes, c’est, je trouve, le disque qui est le plus à l’image de Daniel Darc, c’est-à-dire un disque bancal. Certains trouveront effectivement qu’il manque de cohérence. Tantôt rock – les flashs de L.U.V, les guitares de Les remords et de J’irai au Paradis –, tantôt pop – La seule fille sur terre, La vie est mortelle –, tantôt dans la veine de Crèvecœur – les autres titres. Toujours à la frontière de. Toujours poignant. Comme Daniel Darc. Sachez que je me moque des disques parfaits, je préfère ceux qui ressemblent à leurs auteurs.

7.
Nijinsky, c’est l’autre disque qui est le plus à l’image de Daniel Darc, c’est-à-dire un disque bancal, pas très cohérent. Il est tantôt rock – Nijinsky –, tantôt pop – Tournez, Tournez –, tantôt je ne sais pas. Il y a surtout ce titre, un moment unique, un truc entre Scott Walker et Ian CurtisLe feu follet. Toujours à la frontière de. Toujours poignant. Comme Daniel Darc.

8.
L’importance de la première phrase pour un roman, l’importance du premier titre pour un album.
La pluie qui tombe, sur Crèvecœur provoque, à chaque fois, les mêmes frissons, ceux de la première fois. Sur ce point, Amours suprêmes passe au travers, Les remords étant un titre bien trop facile, bien trop oubliable.

9.
Le disque ne commence réellement qu’avec Un an et un jour, titre qui reprend les recettes de Crèvecœur : arrangements épurés, douceur du chant, texte sublime. Avant, deux chansons, Les remords, J’irai au paradis. Les écouter – d’abord -, les éviter – ensuite – puis, avec le temps, les oublier. Et la troisième ?

10.
L.U.V., le troisième titre, est une chanson qui compte pour ceux qui ont fantasmé le rock. Alain Bashung et Daniel Darc y font du no-name dropping – ça pourrait être une scène inédite du film Coffee and cigarettes de Jim Jarmusch. Des mots comme des riffs. Des presque onomatopées. Ne pas oublier que le rock, comme la pop, se moque des paroles et qu’il lui préfère les onomatopées. Et le rock a toujours raison. Un jour, ici ou ailleurs, j’y reviendrai.

11.
Amours suprêmes regorge de fantômes féminins – Patti Smith et Françoise Hardy, entre autres –, La seule fille sur terre« Mes pêchés je les garde pour moi » / « Jesus died for somebody’s sins but not mine » –, La vie est mortelle – hommage évident, et assumé, à Message Personnel. Poésie et mélancolie, rock et pop. Toujours à la frontière de.

12.
Toujours le même rituel. Commencer par Les remords, arrêter avant le refrain, zapper J’irai au paradis, écouter L.U.V. en feuilletant ses vieux magazines, être ébloui par les cordes de Un an et un jour, enchaîner avec La seule fille sur terre où à chaque fois, je répète ces mots « un poignard et une croix », essayer de comprendre Amours suprêmes – un jour, oui, je vais l’aimer mais quand ? –, imaginer Françoise Hardy écoutant, seule, La vie est mortelle, avoir les yeux qui brillent sur Serais-je perdu ?, se dire que dans cette dernière chanson, Environ

13.
… la voix de Daniel Darc y est douce comme jamais – la même douceur que le regard de Dustin Hoffman dans Macadam Cowboy (John Schlesinger, 1969) Comme une caresse interminable, douloureuse, dans un terrible silence où même les anges blessés font l’amour dans le ciel …

14.
… Il est peut-être cela d’ailleurs, ce disque : le disque d’après l’amour. Et si tel est bien le cas, ne serait-il pas, finalement, le disque de toujours.

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