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Badly Drawn Boy, année 00

Damon Gough, alias Badly Drawn Boy / Photo : Olivier De Banes

Il est des chansons qui, dès l’intro, vous font réaliser une impressionante culbute spatio-temporelle. Disillusion, l’un des singles extraits du pléthorique premier album de Badly Drawn Boy, The Hour Of Bewilderbeast, paru en l’an 2000, est de celles-là. Alors, dès que retentit le premier roulement de batterie, c’est un vendredi ou un samedi soir dans la cave du Pop In (11 rue Amelot, à Paris), à une époque où je fumais cigarette sur cigarette – au grand dam de Robert qui voyait la cendre tombée sur les vinyles, les platines et la console – en sirotant du vin blanc – certaines légendes parlent aussi de pintes de whiskey orange ou de vodka pamplemousse mais je crois que ce ne sont que des légendes.

Disillusion, c’est aussi les images d’un clip loufoque où Damon Gough, le nom du garçon pour l’état civil, joue le rôle d’un taxi humain. Un rôle qui en disait finalement assez long sur la personnalité du jeune homme déjà trentenaire à l’époque : le gars savait écrire des chansons, mais il avait aussi une bonne dose d’humour — qu’il cachait souvent derrière une sacrée timidité. Je le sais, parce que je l’ai rencontré plusieurs fois. La première, c’était plus d’un an avant la sortie de The Hour Of Bewilderbeast. À la RPM, sa collaboration à l’impressionnant album de U.N.K.L.E., Psyence Fiction, le temps de la chanson Nursery Rhyme, était considéré comme l’un des hauts faits de ce disque au casting équivalent à Apocalypse Now. C’est d’ailleurs peut-être bien comme ça que j’avais découvert en 1998 le nom de Badly Drawn Boy et couru (c’est une image) m’acheter les premiers singles chez Rough Trade (rue de Charonne, à Paris). Je crois que c’est le quatrième, It Came From The Ground (1999), qui nous a rendus définitivement dingues – les mauvaises langues diront qu’il nous en fallait peu, d’autant qu’une chanson faisant l’unanimité donnait forcément lieu à un apéro.

Et puis, bien sûr, toutes les pièces du puzzle se sont assemblées : il avait beau être né à Londres, il avait grandi dans le nord et n’habitait pas loin de Manchester ; avec son ami Andy Votel, rencontré à une soirée en 1996 sur la base d’une passion commune pour Woody Allen, il avait fondé un label répondant au nom de Twisted Nerve qui sortait des disques cachés sous des pochettes parfois naïves mais dans des formats toujours parfaits – 25 cm, cassettes, singles vinyles ; dans sa garde rapprochée, il comptait les musiciens de Doves, un groupe qui n’allait pas tarder à devenir l’une des égéries du magazine pendant près d’une décennie. En 1999, Badly Drawn Boy a réalisé un nouveau single qui m’a définitivement convaincu que je devais aller à sa rencontre, qu’il fallait écrire un article à son sujet même s’il portait déjà des bonnets et qu’il n’avait pas encore sorti d’album. D’ailleurs, je suis allé jusqu’à dire de Once Around The Block que “ce pourrait être The Passenger interprété par le Style Council sous l’emprise de l’alcool, les Stranglers de Golden Brown repris par Sergio Mendes. Autant dire que le disque n’a pas quitté la platine pendant un certain temps – et plusieurs mois plus tard, Kings Of Convenience allait conforter mon coup de cœur. C’est sur place que je me suis donc aperçu que le garçon était timide, peu sûr de lui mais bavard quand même : Damon Gough ressemblait à tout sauf à une possible pop star. Il m’avait raconté entre deux cigarettes son amitié naissante avec Johnny Marr, les encouragements du regretté Rob Gretton, son expérience avec UNKLE, son amour de la lo-fi américaine, son groupe d’avant avec sa copine au chant qui répétait dans l’arrière-salle de l’imprimerie de ses parents… 

Alors, on attendait l’album avec impatience.  Il n’a pas paru aussi vite que Damon Gough l’aurait voulu. Mais il ne nous a pas déçus. C’était – et c’est toujours – un beau disque bric-à-brac, un album-grenier où l’on n’est jamais au bout de nos surprises. Un disque avec des hits en pagaille – Disillusion, donc, mais aussi Everybody’s Stalking qui au delà de son titre-clin d’œil compte sur un refrain foutrement fédérateur, Pissing In the Wind et ses accents country, Another Pearl et sa mélodie irrésistible… –, un disque couronné d’un succès critique et populaire qui vaudra à Badly Dawn Boy de décrocher en Angleterre le très prisé Mercury Prize, de devenir une vedette et de signer la bande originale de l’adaptation cinématographique du livre de Nick Hornby, Pour Un Garçon (About A Boy, en VO).  Mais avant tout cela, le photographe Olivier De Banes et moi-même avions repris l’avion pour Manchester et retrouver Damon, son bonnet noir, beige et blanc, ses cigarettes et sa langue bien pendue. D’ailleurs, il nous avait raconté à peu près tout ça…

 
Damon Gough, alias Badly Drawn Boy / Photo : Olivier De Banes

Derrière ses faux airs de père tranquille, Damon Gough, plus connu désormais sous le nom de Badly Drawn Boy, est en passe de s’imposer comme l’un des plus impressionnants auteurs-compositeurs de sa génération… Après cinq EP’s et diverses compositions disséminées sur les étranges compilations de son label Twisted Nerve, c’est ce que vient confirmer The Hour Of The Wilderbeast, impressionnante collection de chansons que son auteur avoue avoir eu toutes les peines du monde à achever. Car, pour Damon, ce disque est bien plus qu’un “simple” premier album : il est le “résumé” – en dix-huit chansons et soixante-trois minutes – de ses trente premières années, le recueil de toutes ses passions – musicales ou autres. En sirotant un jus d’orange, en allumant cigarette sur cigarette, l’homme à la plus impressionnante collection de bonnets qui nous ait été donné de rencontrer se livre sans retenue, évoque ses faiblesses et ses forces. Et dévoile un caractère qui en fait – déjà – un artiste incontournable pour les années futures…

L’été dernier, juste avant la sortie du single Once Around The Block, tu annonçais ton premier album pour le tout début de l’année 2 000, en précisant même que tu avais composé toutes les chansons… Que s’est-il donc passé ?
Oh, au départ, je pensais même pouvoir le sortir avant la fin de l’année 1999. L’été dernier, j’avais déjà enregistré une vingtaine de chansons, tout me semblait évident… Et puis, un jour, je me suis rendu compte que je n’avais pas encore les morceaux qui allaient faire de mon disque un bon album. Alors, j’en ai composé de nouveaux et j’ai pris la décision d’en écarter certains. Il fallait que j’en passe par là, il fallait que je fasse encore des efforts. Je voulais un disque varié mais… cohérent ! C’est mon premier album, je travaille dessus depuis vingt-neuf ou trente ans , alors, quelques semaines de plus pour que j’en sois vraiment satisfait, ça valait le coup, non ? Sincèrement, qu’importe le temps passé à faire quelque chose, pourvu que le résultat final te plaise ? D’un autre côté, tu cours aussi le risque de l’éternelle insatisfaction et il faut alors, à un moment, se fixer une date butoir… C’est ce qu’a fait mon label, XL, qui désirait autant que moi, mais sans doute pour des raisons différentes, que ce disque voie le jour. À une époque propice, qui plus est. On m’a donc demandé… Non, on m’a plutôt donné l’ordre que tout soit terminé en mars.

Avais-tu imaginé un seul moment qu’il te serait aussi “pénible” de finaliser The Hour Of Bewilderbeast ?
Tu sais, j’ai commencé à écrire des chansons il y a environ dix ans… Et ce disque est le reflet de ce parcours, et ce, même si je me suis refusé à utiliser les chansons de mes cinq EP’s, exception faite de Once Around The Block. L’un de mes problèmes fut d’avoir trop de chansons à ma disposition… Il est souvent difficile de faire des choix et encore plus lorsque ça concerne des morceaux que tu as composés. Car je n’ai jamais été très bon pour prendre une décision, ce n’est pas mon fort. D’un autre côté, paradoxalement, c’était aussi une situation confortable : j’avais une centaine de compositions, même si beaucoup n’étaient encore que des ébauches. Enfin, des ébauches… Disons que j’avais déjà la mélodie, des mots qui collaient parfaitement, quelques changements d’accords. J’aurais pu les terminer très vite. Mais il fallait que je m’arrête un jour ou l’autre. Quand j’y repense maintenant, il y a tant de chansons ou d’idées qui auraient pu finir sur ce disque… Voilà ce qui m’a considérablement ralenti. Heureusement, je pense sincèrement que le prochain album sera plus facile à écrire… Je suis surtout heureux d’avoir pu arriver au point où j’ai pu me dire, sans me mentir : “C’est un bon album, il n’y a pas de remplissage, pas de chansons dont je ne sois entièrement satisfait…”

Mais ce n’est pas trop frustrant pour un compositeur de savoir certaines de ses chansons ne finiront sans doute jamais sur un disque ?
Si, bien sûr. Mon souhait, et sans doute le souhait de tout songwriter, c’est que les gens puissent écouter tout ce que j’ai composé… Dans les années à venir, ce serait mon rêve que de pouvoir publier toutes mes chansons. Mais je sais bien que c’est du domaine de l’irréalisable car il y en a toujours de nouvelles qui viennent supplanter d’autres plus anciennes… Alors, il faut que tu t’accoutumes à ce gaspillage. Si je prenais le temps de finir les titres que j’ai laissés en chantier, je suis persuadé que certains seraient excellents. Ce premier album est très acoustique, basé sur le piano… C’est marrant car je ne l’imaginais pas forcément ainsi au départ. Je pensais qu’il ferait peut-être un peu plus de bruit. D’ailleurs, j’ai laissé de côté les morceaux les plus durs qui ne collaient plus à l’ambiance générale. Pour le prochain, j’explorerai sûrement des territoires différents, je me dirigerai sans doute vers des choses plus rock. The Hour Of Bewilderbeast est finalement un album très calme, envisagé de manière très classique… C’est l’un de ces disques que des gens trouveront dans une vingtaine d’années dans les magasins d’occasions… 

À quel prix : Dans le bac “soldes” ou celui des “collectors” ?
Peut-être dans le second… Je ne sais pas si ce disque va marcher aujourd’hui, mais ce n’est pas un album qui se veut à la mode, qui suit une quelconque hype ou essaye d’être cool. C’est juste un disque de chansons, qui reflète bien le fait que j’ai trente ans, qui montre que j’ai grandi dans les années 1970, 1980 et 1990, avec toutes les influences et les références que ça peut impliquer. Ce que je voulais éviter à tout prix, c’est que The Hour Of Bewilderbeast sonne comme un album“daté”, que l’on sache tout de suite à quelle époque il a été conçu.

Et le fait qu’il y ait beaucoup d’attente envers ce premier album, aussi bien de la part des professionnels que du public, ne t’a en aucun cas affecté ?
Tu rigoles ?! Bien sûr que cette attente m’a parfois paralysé… C’est différent d’écrire des morceaux seul dans ton coin, en sachant que tu seras peut-être le seul à les écouter, et d’enregistrer un disque qui est destiné à sortir dans plusieurs pays. Tu as forcément une autre perspective. Après avoir fini ce disque, je sais que je vais revenir à plus de spontanéité. Pendant six mois, chaque fois que je sortais dans Manchester, je croisais toujours des gens qui me demandaient : “Alors ton album est terminé ?” À la fin, ça me gênait presque de répondre : “Heu, non, pas encore…” Maintenant, je sais au moins qu’on ne peut plus me poser cette question. J’aime la musique et je voulais que ce disque soit aussi bon que les albums que j’adore. Mais quand tu passes trop de temps, il y a toujours un moment où tu ne sais plus si ce que tu fais est bien ou pas… Je crois que tout musicien a connu cette sensation.

Damon Gough, alias Badly Drawn Boy / Photo : Olivier De Banes

Tu donnes l’impression de percevoir ce disque comme “la fin d’une époque”, celle de ton apprentissage musical en quelque sorte…
Oui, exactement ! Lorsque je l’ai achevé, je me suis senti soulagé d’un poids énorme et je savais que je pouvais enfin avancer. Cet album réunit toutes sortes de choses qui m’ont intéressé à un moment ou à un autre de mon existence, il est le résumé de ma vie, aussi bien en tant que fan que musicien. Le prochain, il sera conçu sur une année, même si l’héritage de ce que j’ai vécu sera encore présent. Mais je ne pense pas éprouver les mêmes difficultés que pour The Hour Of Bewilderbeast, où je voulais vraiment mettre tout ce que j’aimais…

Tu penses avoir progressé en tant que compositeur depuis tes débuts ? Hum… Non, je ne pense pas. Je veux dire, pas forcément. Ce qui me surprend constamment, quand je réécoute des chansons que j’ai pu écrire il y a sept ou huit ans, c’est qu’elles avaient déjà une sacrée tenue ! En fait, la grande différence, c’est que j’ai surtout plus confiance en moi lorsque je suis en studio, je maîtrise mieux cet environnement, je n’ai plus aucune restriction, je peux emmener un morceau où bon me semble. La première fois où je suis allé en studio, j’étais très nerveux, je n’osais rien dire… Maintenant, je me sens assez dort pour essayer de tout diriger. Attention, je reste à l’écoute des gens qui m’entourent, mais si je sens qu’un morceau est terminé, je ne tergiverse plus. Cela dit, en tant que songwriter, je crois tout de même que je suis capable de matérialiser plus rapidement mes idées, j’ai sans doute un meilleur sens de la mélodie. Mais je ne veux pas devenir trop technique de toute façon, je n’ai aucune envie de maîtriser à la perfection les différentes grilles d’accords. Je crois que les gens qui ont trop étudié le solfège peuvent perdre une spontanéité qui m’a toujours paru essentielle. Je trouve merveilleux qu’il existe une part de hasard, une part de chance dans le fait de composer une excellente chanson…

Tu t’es entouré de pas mal de collaborateurs pour ce disque…
Je l’ai coproduit avec trois ou quatre personnes, qui ont travaillé chacune sur différents morceaux. J’ai travaillé avec Andy (ndlr : Votel, co-directeur du label Twisted Nerve, avec Damon), Gary Wilkinson ou encore John Robinson, du groupe Mum & Dad, signé sur mon label. C’est d’ailleurs grâce à ce dernier que j’ai commencé à entrevoir le bout du tunnel. On a bossé dans sa chambre, on faisait des choses très simples… J’apportais de vieilles cassettes, avec des chansons que l’on passait dans son ordinateur et que l’on triturait. C’était une approchetrès ludique. En fait, c’est la période que j’ai la plus appréciée dans la conception de cet album. John voulait essayer des choses, des idées avec moi… Il m’a vraiment aidé à finir ce disque, je lui dois une fière chandelle. Quand tu es un artiste solo, tu as parfois besoin de quelqu’un avec qui confronter tes idées. Tu ne peux pas rester continuellement isolé. Sinon, les Doves contribuent à deux des morceaux-clés du disque, Pissing In The Wind et Disillusion. Et puis, il y aussi Ian Smith d’Alfie (ndlr : un autre groupe de Twisted Nerve…). Le luxe d’un artiste solo, c’est de pouvoir faire appel à d’autres musiciens, sans que cela ne choque personne… Je sais que ma musique peut aller dans n’importe quelle direction et pour ça, je peux demander à d’autres personnes de venir jouer, pour m’aider à traduire telle ou telle idée.

Doves et Alfie sont deux formations qui t’ont accompagné sur scène : tu penses toujours travailler avec eux pour tes prochains concerts ou plutôt constituer ton propre groupe ?
Ça va être impossible… J’ai arrêté de jouer avec Doves pour qu’ils puissent se concentrer sur leur premier album, qui est d’ailleurs excellent. Je suis heureux que ça marche bien pour eux en ce moment. Et Alfie commence également à travailler sérieusement sur son premier album. Donc, pour les prochains concerts, il va falloir que je trouve les musiciens adéquats… J’ai surtout besoin d’un excellent batteur, un type qui ait des idées, qui puissent jouer différents styles. En fait, beaucoup de mes chansons naissent d’une idée rythmique mais je ne sais pas jouer du tout de la batterie. Ce que je regrette car je suis persuadé que j’ai un excellent sens du rythme. J’aimerais bien trouver l’équivalent de Buddy Rich. Un batteur dans un groupe, c’est comme le gardien de but en foot : si tu sais que tu peux te reposer sur lui, tu as une confiance énorme et tu n’as plus qu’à te préoccuper du côté créatif.

Ta prestation aux Transmusicales de Rennes en décembre 1999 était très “construite” : tu as commencé seul avant que peu à peu, les musiciens ne te rejoignent…
Pour ces concerts que j’ai donnés en Angleterre, au Japon ou à Rennes, beaucoup de gens me voyaient pour la première fois. C’était une petite mise en scène qui me permettait de montrer au public comment les choses s’étaient passé pour moi : je commençais donc par jouer les chansons de mes tout premiers EP’s, seul, comme à l’époque, et puis, petit à petit, mes compositions se sont étoffées… Cette façon de procéder avait beaucoup de sens en décembre dernier, sans doute moins maintenant… Même si j’ai toujours adoré être seul sur une scène. Sincèrement, je ne sais pas encore comment je vais m’organiser. Je sais juste que j’essaye toujours d’établir un contact avec le public et j’ai toujours pensé que pour ce faire, l’humour était un élément déterminant. De toute façon, je veux surtout me sentir libre de pouvoir faire ce que je veux, ce qui me paraît le plus approprié pour moi et pour mes chansons…

Aujourd’hui, tu ne regrettes pas de ne pas avoir réalisé un premier disque il y a six ou sept ans ?
Sincèrement, je ne sais pas… J’ai sorti mon premier single sur Twisted Nerve à l’âge de vingt-sept ans. Je sais que cela peut sembler bien tardif, surtout à une époque où les artistes commencent de plus en plus jeunes. Mais je crois que je me devais d’attendre aussi longtemps, ne serait-ce que pour avoir suffisamment confiance en moi, en mes moyens, en mes chansons. Il a fallu que j’attende tout ce temps avant de pouvoir me dire : “Tiens, ces morceaux sont assez bons pour que je les fasse écouter aux gens…” Avant, lorsque j’étais dans un groupe, je n’osais même pas chanter, c’était ma petite amie de l’époque. Et pourtant, je composais déjà tout… J’ai commencé la guitare à dix-huit ou dix-neuf ans, mais je n’étais même pas intéressé par l’idée d’écrire des chansons, seulement par le fait de jouer. Même lorsque j’ai commencé à chanter, j’ai mis deux ans à m’habituer ou plutôt à accepter le son de ma propre voix… J’aurais peut-être pu sortir un disque il y a dix ans, mais je ne vois pas où en aurait été l’intérêt. Le fait que j’ai mis dix ans à réaliser mon premier album ne m’ennuie pas. Je n’ai aucun regret; Encore une fois, qu’importe le temps passé tant que la musique est de qualité…

Quel serait pour toi l’exemple d’un premier album réussi ?
Récemment ? Oh sans aucun doute l’album de Air, Moon Safari. C’est un classique, sincèrement. Ce disque est impressionnant. J’ai beaucoup aimé le Money Mark également, Mark’s Keyboard Repair. C’est tellement important un premier album, pour la majeure partie du public, ce sera le premier contact avec un artiste. Attends, il faut que je réfléchisse… Le premier album de The Smiths, bien sûr ! J’étais à Manchester et tu sentais qu’il se passait quelque chose de différent. Je pourrai ajouter également celui des Stone Roses, mais quand il est sorti, toute cette scène baggy ne m’intéressait pas vraiment. J’ai redécouvert ce disque plus tard et il est très bon. Sinon, en remontant dans le temps, le premier Bruce Springsteen, Greetings From Ashbury Park

Tu es toujours aussi fan de Springsteen que tu ne l’étais dans ton adolescence ?
Non, en tout cas, je ne suis pas aussi attentivement ce qu’il fait aujourd’hui. Mais lorsque que j’ai découvert ses disques, à treize ou quatorze ans, ça a été une véritable révélation… J’ai acheté tous ses albums, je l’ai suivi en tournée. Cela dit, il reste toujours pour moi un artiste fantastique. J’ai toujours éprouvé une affection particulière pour les songwriters masculins… (Sourire.) Tom Waits, Captain Beefheart, Neil Young, Bob Dylan. Ce sont des gens auxquels je peux m’identifier. Attention, hein, je ne suis pas misogyne pour autant ! J’avais d’ailleurs été très impressionné par le premier album de PJ Harvey. C’était un disque complètement à part à l’époque, au début des années 1990. Et elle a toujours su conserver son intégrité. Tout comme Björk, d’ailleurs.

De quels artistes contemporains pourrais-tu te sentir proche ?
J’écoute des disques que je trouve bien meilleurs que ce que je pourrai faire, comme ceux de Sebadoh, de Jim O’Rourke ou de Smog. Ce sont des artistes qui écrivent des classiques avec une facilité désarmante… Mais je ne crois pas avoir la même approche qu’eux. La première fois que j’ai écouté Money Mark, en revanche, j’ai ressenti des similitudes, même si ses compositions sont plus axées sur les claviers. J’admire la capacité d’Elliott Smith à écrire de grandes chansons avec juste une guitare. Quelque part, j’aspire à cela… Mais il a sans doute une approche plus classique. Moi, j’ai tendance à plus varier les arrangements. J’ai été un énorme fan de Ween, à une époque. L’album Chocolate & Cheese est tout bonnement extraordinaire. En fait, ils étaient Beck avant que Beck n’existe, mais aujourd’hui, tout le monde compare ce qu’ils font à ses disques… (Sourire.) Sincèrement, j’ai pu comprendre pourquoi les gens ont pu établir un parallèle entre lui et moi… De toute façon, maintenant, tous les artistes solo sont condamnés à être de nouveaux Beck. Je le trouve bon dans ce qu’il fait… Mais il donne toujours l’impression de partir en croisade pour explorer toutes les directions possibles et imaginables. Personnellement, j’ai la prétention de penser que ma musique est suffisamment personnelle pour éviter les comparaisons, sans pour autant que je réfute mes influences et mes références… De toute façon, la musique des années 1990 est avant tout une collision entre des genres différents. Et chacun a la possibilité, la chance de pouvoir interpréter le passé, d’utiliser un énorme héritage comme il le souhaite. Maintenant, je crois que certains le font de façon plus calculée. Je reste plus instinctif. Certains écoutent un vieux disque et décident de s’en inspirer directement, tout en modernisant un peu le résultat… Ce n’est pas mon cas. Moi, si j’écoute un disque qui peut m’inspirer, je l’enlève immédiatement. Je n’essaye pas de recréer ce que j’ai pu écouter… Un disque que j’aime m’influence dans le fait qu’il me donne l’envie et l’énergie de prendre ma guitare ou de m’installer au piano et de commencer à jouer. On m’a parfois comparé à Syd Barrett alors que je n’avais jamais eu un de ces disques chez moi. Tout le monde, et en particulier les journalistes, va trouver des références dans mon album, je le sais, je m’y attends.

As-tu déjà acheté le disque d’un artiste auquel tu as été comparé alors que tu ne connaissais rien de son œuvre ?
Hum, attends… Oui, j’ai dû acheter un album de Syd Barrett justement et je n’ai sincèrement pas compris la comparaison. Son style était beaucoup plus ancré dans une tradition britannique. Quand j’ai commencé à composer, je vivais dans un village à côté de Bolton, puis je suis parti à Leeds, avant de rester quelques mois à Paris, où j’ai continué à écrire, et j’étais influencé à chaque fois par mon environnement. J’ai toujours trouvé qu’il y avait un feeling très continental dans certaines de mes compositions, et américain dans d’autres, parce que j’ai souvent écouté des groupes de là-bas. J’aspire juste à une certaine liberté, je ne veux surtout pas me restreindre à cause de mes origines… C’est justement qui m’énervait avec le mouvement Madchester, où tout le monde se sentait obligé d’utiliser la même rythmique parce qu’ils venaient d’une même ville.

Pour rester dans le domaine des références journalistiques, le morceau Magic In The Air pourrait rappeler le This Guy’s In Love With You de Burt Bacharach et Hal David.
Bon, là je suis d’accord, d’autant que ma maman m’a fait la même remarque ! Je crois que c’est la première fois qu’une comparaison me semble pertinente. Elle devrait être journaliste en fait. Mais sincèrement, je ne l’ai pas fait consciemment. J’ai composé ce titre au piano il y a quatre ou cinq ans. J’ai sans doute écouté This Guy’s In Love With You quand j’étais plus jeune. On peut aussi le rapprocher de certaines compositions d’Erik Satie. Sinon, tu vois le morceau Disillusion, qui a ce petit côté disco ? Eh bien, les deux influences principales en sont sans doute le Thinking Of You de Sister Sledge, que j’avais repris sur mon deuxième EP, et surtout le Holiday de Madonna, qui reste pour moi l’un des plus grands singles de tous les temps. En revanche, un morceau comme Another Pearl me semble vraiment unique, je ne vois pas quelle référence on peut lui trouver…

Avec l’enregistrement et la sortie de ton album, tu trouves encore le temps de t’occuper des affaires de Twisted Nerve ?
Pendant l’enregistrement, c’est vrai que j’ai un peu délaissé l’histoire, mais je vais m’y replonger. Aujourd’hui, la plupart des formations sont sur le point de finir leur album. Quand tu fais toi-même de la musique, il est toujours difficile de faire preuve d’objectivité à l’écoute des œuvres des autres… Surtout quand tu penses que le résultat est meilleur que ce que tu peux faire. À chaque fois que j’écoute les nouveaux morceaux d’Alfie ou de Mum & Dad, je suis de plus en plus impressionné.

Mais tu n’as pas peur que ta personnalité ou ton succès éclipse un peu les groupes signés sur Twisted Nerve, qui sera de plus en plus considéré comme la structure dirigée par Badly Drawn Boy ?
Je ne sais pas… Je pense que tous les groupes peuvent imposer leur personnalité. Twisted Nerve est un label indépendant, il n’y a aucune pression particulière, les artistes peuvent faire ce qu’ils veulent. De mon point de vue, The Hour Of The Bewilderbeast est sans doute plus grand public que ce que j’aurais aimé faire – ce qui n’est pas une critique car j’ai toujours aimé les albums accessibles. En revanche, les gens trouvent souvent que les disques Twisted Nerve sont un peu trop bizarres… Tant mieux ! Je suis un personnage un peu paradoxal : d’un côté, j’ai toujours rêvé que le public puisse chantonner mes morceaux et s’en souvenir ; de l’autre, je suis content de pouvoir écrire des titres un peu plus tordus, comme ceux que j’ai faits sur la compilation Modern Music For Motor Vehicles ou le single de Noël de 1998. J’ai plusieurs facettes et je ne vois pas pourquoi je devrais me priver de l’une ou l’autre… C’est important de pouvoir faire ce dont tu as envie, c’est peut-être un luxe mais je ne compte pas m’en priver. Mon album est éclectique, mais ce n’est pas un éclectisme gratuit, du style : “Voilà, je suis capable de toucher à tout…” Encore une fois, il peut être considéré comme un résumé des trente premières années de ma vie. Mais il faut que les gens écoutent tout le disque pour qu’ils puissent comprendre cela… Mais, ça en vaut la peine. Ils pourront ressentir ainsi tout ce que j’ai éprouvé, les moments magiques, les moments de doute. Dans ce cas, dix-huit chansons ne sont pas de trop. De toutes façons, je n’ai pas pu faire cet album plus court, c’était impossible… Je suis impatient de savoir ce que les gens en pensent. Mais je sais que je n’arriverai pas à plaire à tout le monde. En tout cas, je ne crois pas que l’on puisse dire qu’il soit nul.

Pourquoi avoir décidé de te cacher derrière un nom ?
Encore une simple question de confiance. Je n’ai jamais eu l’impression que le nom de Damon Gough sonne comme celui d’une pop star potentielle… En prenant un nom, c’était une façon de me cacher, de séparer ma vie de tous les jours et ma vie d’artiste. Je sais, c’est idiot, parce que je suis toujours le seul responsable. Ensuite, j’aime bien le côté étrange et un peu idiot de ce nom. En fait, je pensais ne l’utiliser que pour le premier single puis en changer ou peut-être trouver un groupe. Mais Andy Votel l’aimait vraiment bien. Puis le disque s’est bien vendu : il était alors trop tard pour que je fasse machine arrière…

Tu aimerais renouveler le genre de collaboration que tu as eu dans le cadre du premier album d’UNKLE, Psyence Fiction ?
Oui, bien sûr. DJ Shadow m’avait donné la musique et je n’avais plus qu’à trouver la mélodie. Il fallait que je solidifie le travail d’une autre personne… Je n’avais jamais travaillé de la sorte auparavant. Je suis très fier de ce titre, Nursery Rhymes est peut-être l’une des meilleures choses que j’ai faites jusqu’à présent, mais ça ne doit pas être toujours facile de bosser de la sorte. En tout cas, c’est l’une des seules fois où j’avais le concept de la chanson avant d’avoir commencé à en écrire le texte… J’avais cette idée de bébé dans une pièce, où s’introduit un homme qui n’est pas le père, ce qui énerve le nouveau-né : “Sing me nursery rhymes / Keep me quiet”. En général, lorsque j’écris, je trouve des phrases et le thème ne se dessine qu’au fur et à mesure. Je ne suis pas très doué pour terminer un morceau qui a un point de départ très défini. Pour en revenir à l’idée de collaborations, je trouve vraiment cela passionnant… À tous les niveaux, même s’il ne s’agit que de remixes. Je suis toujours impatient de savoir ce qu’un autre groupe a pu faire de ma voix, de ma mélodie, de mes arrangements… J’aimerais aussi écrire pour d’autres. Je devrais envoyer un morceau à Springsteen, peut-être. (Sourire.) C’était marrant de bosser avec Mark E. Smith, que j’avais ramené chez lui alors qu’il était complètement saoul à la seule condition qu’il accepte d’enregistrer une de mes compositions ! Le plus dingue, c’est qu’il a tenu promesse et la chanson a terminé sur une face B de The Fall (ndlr. 2020 : il s’agit de Calendar, que l’on retrouve sur l’un des deux CD singles de Masquerade, paru en 1998). Les collaborations font partie des plus grands plaisirs de la vie d’artiste solo. 

C’est aussi un besoin pour toi ?
Ni un besoin, ni une nécessité, mais ça apporte de la fraîcheur, surtout quand 90 % du temps, tu bosses seul dans ton coin. Travailler avec John de Mum & Dad fut une expérience très agréable parce qu’il me laissait la liberté d’essayer tout ce que je voulais. Même si je faisais sans doute fausse route… C’est vraiment appréciable de collaborer avec quelqu’un qui comprenne où tu essayes d’en venir, qui ne cherche pas d’imposer ses idées, quelle que soit la personnalité des gens avec lesquels il travaille. De toute façon, l’ouverture d’esprit est une nécessité : pour permettre que tout puisse arriver… À moment ou à un autre.

 

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