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Arab Strap, The Week Never Starts Round Here / Philophobia (Chemikal Underground)

Deux ploucs. Deux sales ploucs indignes et cradingues, à première vue un groupe de nazes, de pouilleux complets, d’alcoolos malpropres insortables, de pue-la-bite en maraude. Telle est notre première réaction amusée devant l’arrivée de The Week Never Starts Round Here, premier album d’Arab Strap, un sombre jour de novembre 1996. Car ils n’ont pas fière allure, les deux zouaves de Falkirk, petite ville écossaise paumée au Nord de Glasgow, plus connue pour son passé industriel et sa célèbre bataille qui, en 1298 mit fin aux velléités indépendantistes de William Wallace, que pour son présent morose et dont la seule contribution à l’histoire du rock tient, à l’époque, dans le fait qu’elle soit la ville natale d’Elisabeth Frazer des Cocteau Twins.

Malcolm Middleton et Aidan Moffat / Arab Strap
Aidan Moffat et Malcolm Middleton / Arab Strap

C’est donc dans un environnement délesté de toute concurrence que Malcolm Middleton et Aidan Moffat unissent leurs forces, autour de quelques pintes. On ignore comment le destin ou l’ennui a réuni ces deux-là. On connaît, en revanche depuis, les deux chansons que ces pauvres types se sont fait écouter pour sceller leur partenariat. Le premier choisit un extrait d’un album de The God Machine, le premier groupe de l’illustre Robin Proper-Sheppard (pas un grand comique et futur Sophia) ; le second, Falling Down tiré de Big Time (1988) de Tom Waits, pas un grand comique non plus ou alors de manière burlesque et/ou involontaire. De ces bases solides et suffisamment éloignées en apparence naîtra un premier essai, pas toujours convaincant. Car même s’il comporte déjà quelques trésors (The Clearing, Driving, Gourmet, The First Big Weekend), The Week Never Starts Round Here, titre manifeste mêlant hédonisme et RSA, n’a pas bien vieilli avec les années.

Des débuts intrigants certes, mais la baraque est encore un peu vétuste et l’on n’est pas encore prêt à recevoir, ni même à imaginer la somptueuse profondeur de champ de Philophobia, paru en mai 1998, en même temps, le hasard est parfois taquin, qu’un autre monstre flippé, ce grand trou noir new wave, Mezzanine de Massive Attack.

Soit Philophobia, qui restera leur meilleur disque, leur Magnum Opus, leur tour de force, une exploration à la fois tempétueuse et apaisante des recoins les plus sombres de la psyché humaine. Une humanité en roue libre qui se construit dans les marges, en se droguant et en buvant jusqu’à l’oubli. On y expose surtout ses failles sentimentales et sa pauvre vie amoureuse avec une crudité, une honnêteté et une vérité rarement énoncée de cette façon, ça dépasse le « It’s complicated », on étale, on détale, ça ne fait pas envie, cela paraît impossible mais ça va pourtant nous arriver, tous et toutes, à un moment donné. Et c’est quasiment intenable pour les plus prudes, aussi. Parce qu’on a un peu vécu depuis nous aussi, on est désormais au chaud dans ces grands moments de solidarité masculine que sont One Day After School, le magnifique Here We Go ou le faussement tranquille et toujours bouleversant New Birds, mais à l’époque ce fut terrible. Et il ne s’agira pas d’un débat public, mais d’une affirmation : Aidan Moffat fut le plus grand parolier de langue anglaise depuis Morrissey. Car il faudrait les citer toutes, ces paroles entre poussière et poésie, quotidien chancelant d’une impossibilité d’aimer – la lecture de celles de Philophobia se livrant toujours en une somme unique, insoutenable d’honnêteté, imprimée sur le livret ou la pochette intérieure du disque comme une nouvelle.

Qui d’autre a jamais eu le culot ou l’inconscience de commencer un disque par ces mots, grandioses et minables : « C’était la plus grosse queue qu’on ait jamais vue, mais tu ne savais pas où elle avait traîné, tu m’avais dit que tu faisais attention, mais jamais avec moi, vous l’avez fait quatre fois et les capotes sont vendues par paquets de trois ». Philophobia est un assemblage frauduleux, un sombre enchantement où le groupe livre avec parcimonie la teneur de son élégance contrariée. Cela explose parfois, quelques étincelles tout au plus mais ça reste dans la mesure.

À l’époque, j’écrivais : « Incroyable de tomber sur ce genre de groupe, ce genre de disque atroce parce que l’on sait pertinemment, dès la première écoute, qu’on n’en sortira pas indemne. Comme Unknown Pleasures, Fun House ou Spiderland, Philophobia fout la trouille. Une pétoche familière et confortable, celle de nos disques préférés ». Plus de vingt ans ans plus tard, je n’en retirerai pas une ligne.

The Week Never Starts Round Here et Philophobia de Arab Strap ont été réédités en vinyle le mois dernier chez Chemikal Underground.

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