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Andrea Laszlo de Simone, Immensità (42 Records)

Échappant plutôt par le haut au narratif du renouveau de la pop italienne coincé entre San Remo et Sorrentino, Andrea Laszlo de Simone est suivi par quelques-uns de ce côté des Alpes depuis son Uomo Donna, album ample, gras et pourtant merveilleux qui s’imposait comme neuf malgré l’évidence de son ambition anachronique. Plutôt que de ciseler, potentialiser et photocopier son talent mélodique, le chanteur turinois délayait, aérait et laissait filer, entre les chansons, des longues plages de vie aux accents pastoraux. Je fus ainsi surpris un jour par le mode aléatoire qui fit se superposer Questo non è amore et Heart of the Country de Paul et Linda McCartney comme une naturelle association d’idées, un raccord cinématographique. Il y avait un romantisme archaïque dans Uoma Donna qui faisait revenir des images du Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher (2018), des prolétaires des premiers Visconti, ou encore, plus récemment, du cinéma de Pietro Marcello. Une filiation paysanne et romantique qui, par son contre-point anachronique, rend le monde plus vrai.
Assez de digression sur l’album précédent. Il y a maintenant Immensità qui, contre-intuitivement, n’est pas infini : vingt minutes au compteur. Cependant, ce que l’album ne prend pas en temps, il le prend en espace : même au casque, il terrifie par son étendue. Vertigineux dans sa construction et appuyé par un orchestre symphonique (cette prétention délicieuse !), Immensità est monumental, dense et compact. Un peu comme ces matières noires que l’on prétend aux confins de l’espace et qui pèsent plus lourdes que des planètes tout en s’étalant sur le diamètre d’un cadran de montre. Vingt minutes de Laszlo de Simone c’est, ici, une planète.
Le poids est courageusement affronté par le chanteur qui, comme retranché, entonne chacune des quatre chansons avec l’assurance tranquille du poète. Évidemment, il nous fait penser à Lucio Battisti, de par cette ambition démesurée, de par cet appel au végétal, de par cet espace sonore non contraint, de par des citations plutôt volontaires aussi, mais, et c’est bien ce qui compte, surtout de par une interprétation suffisante, nette et littéraire. Avant de me lancer dans la comparaison, je me suis replongé dans le quatuor d’albums qui va de Amore e non Amore à Anima Latina – et qui, si par hasard quelqu’un qui n’aurait aucune idée de ce dont nous parlons ici passe dans le coin, est une des tranches les plus immenses du patrimoine musical transalpin – et j’ai retrouvé, dans sa deuxième moitié, cette présence, assez testorénée, d’un chant de folklore, désintéressé par la largeur de son étendue vocale et tout entier tourné vers sa texture littéraire, quasi phonétique. On pourrait aussi citer Burattino Senza Fili d’Edoardo Bennato, mais ça serait se faire plaisir. Revenons à Immensità.
La présence, trempée d’humilité malgré les circonstances d’Andrea Laszlo de Simone, est dédoublée de chœurs – voir Mistero – pour lui adjoindre cette puissance mystique qui fait penser au rêveries prog de Battisti  (je me répète). Mais on voyage également ailleurs, avec pour exemple le coda de Conchiglie, qui frappe la note aux tambours de guerre à la mode risorgimento interstellaire sans jamais pâlir de son ambition sidérante.
Sans citer davantage de légendes, disons plutôt : Andrea Lazslo de Simone fait une pop ancienne mais brillante, traditionnelle mais durable, retranchée mais communiante. Un ouvrage fait pour plaire non pas au présent, mais aux passés qui, comme des interludes et échos de studios, viennent frapper le temps, qui là, deviennent micro-chaos et macro-merveilles. Il va de ce disque, et plus généralement des disques du Turinois, comme de ces ruines tout à fait modernes qui ont déjà mille ans : la manufacture du beau persiste.

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