The Nits, Tent (1979, CBS)

Vivre en France pourrait donner à certains amateurs de pop l’impression d’être éloignés de l’action. Certes, nous sommes séparés du Royaume-Uni par un petit bras de mer et des États-Unis par un océan, mais l’aventure est parfois au coin de la rue, et ce, même sans être à Twin Peaks ! À moins de 500 km de Paris se trouve Amsterdam, capitale (constitutionnelle) des Pays-Bas et ville natale des Nits. Ne pas être dans l’œil du cyclone britannique ou américain nous offre cette chance de pouvoir évaluer la formation batave pour ce qu’elle est, un grand groupe de pop.

The Nits / Photo : DR
The Nits / Photo : DR

Largement ignoré dans le monde anglophone, les Nits affichent, depuis une cinquantaine d’années (Les Noces d’Or  pour reprendre Matthieu Grunfeld), une discographie exigeante. Appréciée des connaisseurs, leur musique a eu un retentissement feutré à travers toute l’Europe continentale. Secret bien gardé, échangé entre deux confidences pour s’assurer que l’interlocuteur est fiable, les Nits se partagent entre esthètes pop. Plus d’une vingtaine d’albums au compteur, mais par où commencer ? Et pourquoi pas par le début ? Après un premier album autoproduit en 1978, les Nits rejoignent CBS pour le deuxième disque Tent en 1979. Le groupe se compose alors d’Henk Hofstede (chanteur, guitariste), Michiel Peters (chanteur, guitariste), Alex Roelofs (bassiste) et Rob Kloet (batterie et percussionniste).

Si la formation est classique dans sa forme, la musique des Nits a déjà quelque chose de singulier. Actifs depuis cinq ans quand ils enregistrent Tent, le groupe a  des choses à prouver mais dispose déjà d’un certain recul. Les Nits créent alors les conditions d’un subtil équilibre entre recherche formelle et mélodies pop intemporelles. Comme d’autres camarades de promotion, les Nits ont dévoré l’œuvre des Beatles. Cependant, à l’image des Britanniques d’XTC, ils ont trop de modestie pour en singer la forme. Mieux, sur Tent, les Nits adaptent celle-ci à la chanson, créant comme de courtes nouvelles dépassant rarement les trois minutes. Il y a quelque chose de grisant dans l’exercice. À travers les quinze titres, les Nits cherchent leur grammaire, ils expérimentent. Chaque construction est différente de la précédente, mais s’adapte parfaitement aux idées mélodiques et textuelles.

Un pas en avant, un autre en arrière, les Nits ne font pas exactement tabula rasa du passé mais essaient malgré tout de proposer quelque chose de nouveau et d’excitant. La position n’est pas si évidente, surtout à ce moment-là. Il y a souvent la tentation d’aller dans une direction (patrimoniale) ou l’autre (jeter le bébé avec l’eau du bain). Assumer l’héritage des Beatles et autres gloires des sixties n’était pas la norme à la fin des années 70 ; rappelons-nous des provocations des punks comme Starshooter (musique de merde bonne à faire danser les minets). Les Nits ne renoncent pas à l’ambition et la créativité mais s’inscrivent, plus modestement que beaucoup de leurs contemporains, dans une vision à long terme de la musique pop. Si les termes art pop et art rock signifient quelque chose, il semblent destinés aux Nits. Mélodiquement passionnant, formellement surprenant, Tent joue avec l’auditeur sans l’agacer. Chaque chanson recèle de petits détails comme autant d’easter eggs balancés à notre attention pour nous faire sourire et apprécier le moment. Loin de la rigueur que nous inspire les maisons en briques d’Amsterdam, le groupe néerlandais instaure très facilement la connivence. Leur musique peut sembler, de prime abord, absconse dans sa recherche formelle, elle est surtout malicieuse. L’expérimentation n’est jamais la destination finale du groupe mais une tentative de se rapprocher au plus près de l’essence des chansons. Il suffit d’écouter l’élégante et pourtant rigolote Ping Pong, écrite en pleine guerre froide. Les arrangements, faisant la part belle aux percussions et synthétiseurs accompagnent parfaitement un texte absurde. Dans ce registre mi-sérieux, mi-facétieux, Hook of Holland est un autre petit chef d’œuvre d’écriture. Harmoniquement et vocalement, la chanson évoque les Fab Four, pourtant les arrangements s’aventurent vers la musique dub, alors très populaire dans la scène post-punk.

Dans ses moments les plus immédiats, Tent convoque une certaine idée de la pop défendue par Squeeze, Elvis Costello, Nick Lowe, Monochrome Set et bien sûr les susmentionnés XTC. Cette proximité avec le groupe de Swindon est avant tout, presque spirituelle. Les groupes partagent une démarche, une représentation du monde. Ils ont écouté les mêmes groupes (Beatles, 10cc etc.) et ont décidé de ne pas faire exactement comme eux, d’aller plus loin dans leur compréhension. C’est surement ce qui rend la musique des Nits unique et toujours aussi fraîche 47 ans plus tard. Comment ne pas esquisser un petit déhanchement à l’écouter de la primesautière Tutti Ragazzi et son petit clin d’œil à Joe Meek (Telstar des Tornados) ? Il y a aussi la somptueuse A to B ; C to D, dont les arrangements laissent vivre la chanson, la guident même. Indéniablement, les Nits, ont déjà sur Tent un sens de la narration rare et précieux. Ils se mettent collectivement au service des chansons.

Le collectif en question prendra fin avec Works avec les départs successifs du bassiste Alex Roelofs (en 1981) puis Michiel Peters (en 1985) et l’arrivée de Robert Jan Stips (de l’excellent groupe Canterbury Supersister) dans le line-up. Ce dernier est déjà présent sur Tent : il produit en effet ici deux chansons (l’excellente The Young Reporter et Tutti Ragazzi). Loin d’être une œuvre de jeunesse à ranger bien au fond d’un placard, Tent est très bon album de musique pop qui devrait ravir autant les ascètes du post-punk que les esthètes de la powerpop sans être ni l’un ni l’autre : un petit exploit !


Tent par The Nits est sorti en 1979 sur CBS

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