Musique instrumentale de pleins, de déliés et de vides, cette Lyonnaise des eaux troubles nous plonge dans un monde de l’attente : d’un trajet sur une route de montagne, d’une planque dans un quartier chelou, d’une salle du même nom d’un dentiste ou d’un doc, d’un rendez-vous dans un café désert, d’une journée fériée… C’est tout un univers cinétique quasi immobile qui s’ouvre dans sa lenteur et sa masse, devant nous.
Musique mentale qui met même le suspens en suspension : on prie pour un dénouement, il n’arrive jamais, puis de guerre lasse, on tombe dans l’hypnose de cette batterie-basse, recouverte de couches électroniques transparentes comme une fine couverture qui en épouserait les contours saillants. Il y a du dub dans la profondeur des échos et des reverb, il y a de la b.o. dans les lignes de basses inquiétantes et les hooks de synthé au ralenti : l’ennui et les kilomètres de musiques d’illustration audiovisuelle privées de leur support, métamorphosés en accomplissement transcendantal, ce grand truc français qui anime Zombie Zombie aussi – se transforment en sentiment concret, en appréhension du temps qui s’écoule et qu’on peut enfin saisir entre nos vieux doigts.

C’est ça, Société Étrange, une horloge intime mise en branle par trois musiciens mutiques, une animation du silence où chaque son est respecté, jamais parasité par son voisin. Comme des tableaux lumineux aux reliefs apparents et précisément détourés au fond d’une échoppe improbable, les plages semblent défiler comme par un tour de magie, alors que c’est juste un jeu de lumière qui imite le mouvement. Un diaporama où l’immobilité semble s’animer, par des tous petits motifs qui scintillent, s’allument et s’éteignent et provoquent une illusion d’optique. C’est de la dentelle, du micro détail qui demandent à l’oreille de chausser des loupes, mais le plaisir vient de cette nécessité de rester attentif à toutes ces variations extrêmement courtes qui jamais ne saturent l’espace. L’extase est au bout du chemin, d’ailleurs quand le disque s’arrête, le silence insupporte. Bon signe, ça.
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