
C’est à peu près la première pensée que j’ai eue, alors que les musiciens jouaient avec une fougue toute juvénile leur premier morceau sur la scène du Malandar, une salle de concert située juste à la sortie des ruelles bariolées du quartier populaire de la ville de Séville. “Il est à la fois Pete Townshend circa 1966-1967 et Paul Weller circa 1977” – ce qui, je peux en convenir assez aisément, relève peu ou prou du pléonasme. “Il”, c’est le jeune prodig(u)e Kai Slater, 20 ans au compteur – boucles brunes qui lui mangent le visage, chemise avec col pêlatarte,
pantalon cigarette et veste cintrée qu’il est absolument interdit de déboutonner – et seul maitre à bord de Sharp Pins, groupe-homme dont on est quand même persuadé qu’il est un ami d’Amérique de notre Hibernatus – pour résumer l’histoire, le gamin a dû tomber dans un coma profond en 1967, s’est brièvement réveillé vers 1977 avant de “renaitre” au début des années 2020… Depuis, il ne chôme pas et a déjà réalisé trois albums – et même deux pour la seule année passée, dont le désormais fameux Balloon Balloon Balloon et sa pochette psychédélique distingués par le titre honorifique de « meilleur disque 2025 » décerné par la Section26.

Accompagné sur scène à la batterie par un frère imaginaire de Christopher Owens (Pete Cimbalo – avec un nom pareil, le gars ne pouvait pas y couper) et à la basse par une sorte de Patrick Dewaere échappé des Valseuses se tenant nonobstant exactement comme feu Dee Dee Ramone (Joe Glass – pour le coup, son nom n’annonçait pas tout cela), Kai Slater ne lésine pas sur l’énergie. Alors, il a laissé dans un coin de la loge ses amours pour les harmonies et Roger McGuinn pour ne plus embrasser à pleine boucher que l’énergie brute d’un rock and roll sans fioriture, le temps d’une quinzaine de morceaux joués pied au plancher. Devant un public déjà conquis – dont la moyenne d’âge avoisine un peu plus que le double du sien –, il puise bien sûr dans ses trois albums – avec une très grande part accordée aux titres de Balloon Balloon Balloon –, reprend Step Inside de The Hollies et quitte la scène sans demander son reste. Le temps de parier avec l’une des cheffes des Vinzelles s’il y aura un rappel ou pas (normalement, il ne faut PAS jouer de rappel, c’est comme une règle d’or), et le trio resurgit – petite pointe de tristesse, donc… Mais vite balayé car c’est finalement à ce moment-là que je me suis souvenu de ma première pensée – et me suis dit que j’aurais peut-être dû essayer de faire de chroniqueur musical un vrai métier. Car sans même demander son reste au public, le groupe se lance dans une version rageuse et très inspirée du Substitute de The Who, une chanson parue en 1966, avant de filer définitivement backstage et de laisser tout sourire le public – oui, même, et surtout, l’homme au tee-shirt Television Personalities – qui n’en demandait même pas temps. Et qui ne sait peut-être pas – contrairement à moi – qu’il a vu sur scène, en ce soir du lundi 9 février, pas loin des rives du Guadalquivir, le rétrofutur du rock and roll.
Sharp Pins jouera à Toulouse (date unique en France), le dimanche 15 février, au Ravelin