Les 12 commandements du skinhead reggae

Retour sur le mètre étalon du genre sorti en 1969 chez Trojan Records

Voici une compilation qui fournit la parfaite démonstration que la suite peut parfois s’avérer infiniment meilleure, voire plus cruciale que le début. Cette compilation a en tout cas accompli l’exploit, au fil du temps, de prendre l’ascendant sur le premier volume de la série. Ce second opus propose davantage qu’un simple florilège d’artistes plus ou moins connus. Ce vinyle incontournable sorti chez Trojan Records a fourni la doxa d’un son qui prendra le nom de « skinhead reggae ». Mais, bien au-delà de l’étiquette, on y trouve nichée, en douze titres, la quintessence de ce qui rendra la Jamaïque fondamentale dans l’histoire de la musique populaire au XXᵉ siècle. Nous sommes en 1969 et, définitivement, bien avant Marley, la première pierre du « Made in Kingston » vient d’être posée.

Les compilations ont certes toujours joué un rôle particulier dans la cristallisation d’une culture musicale. Je parle au nom d’une génération qui ne découvrait pas ses passions en scrollant. Il n’existait rien de mieux pour commencer à se forger son opinion ou son petit panthéon que de se procurer les best-of ou autres rééditions à l’occasion d’un anniversaire (par exemple la collection célébrant les 25 ans de la Motown, qui fit le bonheur des fouineurs dans les bacs à soldes). Autant d’opportunités de se familiariser à peu de frais avec l’œuvre d’un groupe ou les diverses subtilités d’un style. Citons rapidement The Cure et son Staring at the Sea (surtout précieux en K7 pour ses faces B) ou le Complete Madness, catalogue impeccable du talent des sales gamins de Londres.

Dans un autre registre, certains courants musicaux assurèrent leur audience, voire même leur définition, grâce à des compilations agglomérant le meilleur d’une vaste production. Citons juste l’initial Nuggets en 1972, explorant l’univers du garage rock et exerçant une influence indéniable sur le punk, ou encore Kent Records qui, à partir de 1982, inscrivit dans la wax le patrimoine de la Northern Soul avec une série de disques inaugurée par le mythique For Dancers Only (les 50 premières références en devinrent ensuite l’encyclopédie).

Pour en revenir à notre sujet, les compilations de musique jamaïcaine parues chez Trojan Records demeurent un passage obligé. Fondé en juillet 1967 par Lee Gopthal, un Jamaïcain d’origine indienne, et Chris Blackwell (big boss d’Island), le nom faisait clairement référence au surnom de Duke Reid, patron de Treasure Isle où se déroulèrent en partie les plus belles années du ska, tandis que le logo s’inspirait des casques de la Grèce antique. L’objectif commercial était tout aussi transparent. Il s’agissait de rassembler, dans des formats accessibles, les 45 tours importés sous licence de l’île (via des contrats plus ou moins bien ficelés avec Leslie Kong ou Clement “Coxsone” Dodd) qui connaissaient un succès grandissant, pour les rendre accessibles au grand public à peu de frais, d’ailleurs les disques étaient même vendus en supermarché.

La pochette, l’une des plus iconiques de chez Trojan Records, confirme cette intention. Contrairement à son prédécesseur promouvant l’authenticité « yardie », il s’agit désormais d’attirer en priorité le chaland masculin, et le public « blanc ». Un ventre dénudé, dont le nombril est entouré du nom de la compilation, tandis que les bras cachent une poitrine généreuse. Les couleurs et le graphisme s’inspirent des codes de l’univers pop de l’époque. La paternité de la photo reste un mystère, attribuée soit à un certain Tim Fulford-Brown, soit à C.C.S. Advertising Associates, l’agence responsable du design.

Don Letts / Photo : DR
Don Letts / Photo : DR

Toutefois, davantage que ce marketing aguicheur, le contenu révèle l’ampleur de l’évolution des productions jamaïcaines et de leur influence sur la jeunesse de la perfide Albion. La première Tighten Up rencontra un succès inattendu. Mais c’est bel et bien le volume 2 qui entra dans l’histoire. Don Letts, DJ, réalisateur et musicien britannique bien connu pour avoir participé à la jonction entre le punk anglais et les artistes jamaïcains, décrivait ce disque comme « un brillant exemple de ce que Trojan a apporté au reggae et à ce pays ». Dans cet ordre d’idée, Big Audio Dynamite, le groupe qu’il lança avec Mick Jones après son départ des Clash, avait intitulé leur troisième album Tighten Up Vol. 88.

En 1969, le basculement du rocksteady au reggae ouvre une parenthèse à la fois courte et immensément créatrice, où les instrumentaux rugueux et tape-cul côtoient des trios encore sous le charme des Impressions de Curtis Mayfield. Tighten Up Vol. 2 en écrit la bible, les douze commandements en douze tracks. Parmi les hymnes qui figurent dans ce temple du skinhead reggae, le remarquable Long Shot Kick De Bucket des Pioneers, chanson humoristique et mélodique sur les malheurs d’un cheval qui meurt soudainement après une course. Ce petit bijou vocal atteindra la 15ᵉ place dans les charts UK. Autre illustration de cette belle époque où les hits jamaïcains rivalisent avec le rock et la soul : Return of Django par les Upsetters, qui grimpe jusqu’à la cinquième place, devant Frank Sinatra ou Joe Cocker. Ce type de morceaux annonce la naissance du dub – et Dieu sait que Lee “Scratch” Perry, aux manettes de ce titre, en sera l’un des sorciers.

Une autre révolution s’écoute sur ce disque qui marquera durablement l’avenir de la musique jamaïcaine : Fire Corner par King Stitt. En quelques minutes incandescentes et abruptes s’annonce l’ère des toasters (U-Roy, Big Youth, etc.). Produit par le mésestimé Clancy Eccles, qui place aussi sur cette compilation son imparable et très cru Fattie Fattie, il s’agit d’une des premières traces vinylesques des deejays jamaïcains et de leur forme unique de déclamation, improvisant et rimant sur des riddims. L’interpellation introductive proclame l’ampleur de la révolution : « Peu importe ce que disent les gens, / Ce sont ces sons qui montrent le chemin »… Dancehall et Hip-Hop lui doivent tout.

Tighten Up Vol. 2 ne constituait en rien un disque comme un autre. Il fut pour nombre d’entre nous un livre d’histoire, un moyen de rattraper trente ans de retard dans l’Hexagone, avec le sentiment, certes délicieusement snob, d’être un initié… Cela n’était pas mieux avant, nous étions juste moins nombreux.


Tighten Up Vol. 2 est sorti en 1969 chez Trojan Records

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