Avec Elvis, les Shadows et enfin les Beatles, la musique pop est devenue un phénomène presque universel. Du Pérou (Los Shain’s), en passant par Singapour (The October Cherries), le Japon, le Zimbabwe, l’Australie et bien sûr l’Europe Continentale, des jeunes gens ont pris les guitares et essayé d’imiter leurs idoles. Ces tentatives furent parfois maladroites mais des voix singulières ont aussi émergé de ce bouillonnement créatif. Le barde batave Boudewijn de Groot est de celles-ci. Né en 1944, dans un camp de concentration japonais, à côté de Jakarta (à l’époque Batavia !), en Indonésie, il débarque aux Pays Bas avec son père. Elevé par sa tante, il s’intéresse très vite à la musique.

Ses premières influences sont européennes : le chanteur néerlandais Jaap Fischer et bien sûr le grand Jacques Brel, très populaire à la fois en France, Belgique et Pays Bas. Dans son quartier d’Heemstede, il se lie d’amitié avec un de ses voisins, son futur parolier Lennaert Nijgh. Remarqué par un producteur, il enregistre ses premiers 45 tours en 1964. En 1965, il reprend même Charles Aznavour pour un de ses premiers grands succès. Un premier album suit l’année d’après. Dans la foulée, il sort son grand classique Voor de Overlevenden (1966). Boudewijn de Groot y développe déjà une musique très personnelle. Un pied dans les protest songs de Bob Dylan et Donovan, l’autre dans la culture kleinkunst (une version cabaret des chansonniers français), le chanteur néerlandais détonne entre la variété pour les teenagers ou les groupes beat anglophiles (Outsiders, Q65, The Motions etc.). En effet, peu nombreux sont ceux à s’emparer du néerlandais pour chanter. Comme dans de nombreux pays, l’anglais est alors la langue du rock et de la pop. Boudewijn de Groot a des choses à dire et devient une figure contestataire de la jeunesse.
Pourtant avec Picknick (1968), il s’éloigne de ce tropisme, le chanteur s’autorise à écrire sur ce qu’il a envie de la manière qui lui sied le mieux. Avec Tony Vos (producteur) et Bert Paige (arrangeur), la même équipe que sur Voor de Overlevenden, Boudewijn de Groot a ainsi la volonté d’enregistrer son Sgt. Pepper’s, sorti quelques mois plus tôt. La pochette bigarrée de The Fool annonce la couleur. Le duo néerlandais, célèbre pour sa collaboration avec les Beatles (notamment la Phantom V de Lennon), a aussi travaillé avec Cream, The Hollies ou The Move. Avec un budget confortable où toutes les extravagances sont autorisées (effets sonores surréalistes, cordes enveloppantes), Boudewijn peut décrire sa version très personnelle du flower power. Dès l’inaugurale Picknick et son drone de sitar : le ton est donné. Si la langue est inhabituel à nos oreilles de Français forgées à Molière et Shakespeare, la musicalité de l’ensemble est remarquable. Comme sur Sgt. Pepper’s, nous retrouvons quelques délicates touches de jazz charleston (la magnifique Ballade van de vriendinnen voor één nacht) et vaudeville, pour complémenter une pop baroque très bien écrite et arrangée, tirant parfois sur le folk. Boudewijn de Groot se frotte aussi au rock comme sur l’excellente Cinderella. Il y a même un peu de Foxy Lady (Hendrix) dans Tegenland ! Le disque alterne ainsi les ambiances, mais sans casser la fluidité générale. Capable de muscler son propos, le chanteur sait aussi revenir à l’introspection comme sur la sublime Eva dont les arrangements somptueux sont un modèle de délicatesse. Ce troisième album de Boudewijn de Groot surprend par sa qualité générale, largement du niveau des meilleurs disques anglais de l’époque, en terme d’idée, de réalisation et composition. Loin de copier les Britanniques, le chanteur néerlandais trouve une manière originale de faire cohabiter ses influences anglaises et continentales, dans une musique unique, très atypique et à la fois familière. Si Picknick fut l’un des albums les plus chers de son époque aux Pays Bas, le résultat est là. L’album est un plaisir d’esthètes en stéréo, une ode au génie humain, à sa capacité à rendre l’existence belle et intéressante.