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Sparks

Ron et Russell Mael / Sparks

Un chanteur androgyne à la voix haut perchée, un clone moustachu et inquiétant de Charlie Chaplin martelant sans sourciller sur son clavier une mélodie bubblegum : c’est l’image la plus marquante, parfois la seule, que l’on associe à Sparks. A moins qu’il ne s’agisse, francophilie oblige, des quelques séquences du clip de Tim Pope illustrant le tube Singing In The Shower (1989) co-interprété avec les Rita Mitsouko. Pourtant, au-delà de ces quelques impressions visuelles réductrices, ce duo californien fondé par les frères Ron et Russell Mael au début des années 1970 a su imposer, au fil de ses cinq décennies d’existence et de ses vingt-cinq albums, une empreinte profondément originale dans l’histoire de la pop. Associé à ses débuts à la vague grandiloquente et excentrique du glam rock britannique, Sparks s’installe précocement à Londres où il signe son premier chef d’oeuvre, Kimono My House (1974) au croisement du lyrisme flamboyant de Queen (Russell Mael reste à ce titre l’une des références les plus importantes de Freddie Mercury) et des explorations sonores novatrices de Roxy Music. N’hésitant jamais à remettre en question leurs routines les mieux établies, les frères Mael se détournent peu de temps après de cette première formule pour mieux se reconvertir, dès le début des années 1980, dans le défrichage des sonorités électroniques. Produits par le maître du disco, Giorgio Moroder, les albums Number One In Heaven (1979) et Terminal Jive (1980)  assurent la transition vers la modernité synthétique d’un groupe pionnier. A ce titre, il a exercé une influence durable et considérable sur plusieurs générations de musiciens qui, des Smiths à Daft Punk en passant par Soft Cell ou Depeche Mode, ont puisé leur inspiration dans cette œuvre riche et souvent déroutante, où la curiosité pour l’exploration de nouvelles formes musicales n’exclut jamais l’accessibilité immédiate, et où s’entremêlent le sens du spectacle et celui de l’humour. Les deux très jeunes septuagénaires au regard toujours aussi pétillant de malice présenteront leurs oeuvres ludiques et pleines de charme sur la scène Flamingo du This Is Not A Love Song Festival le vendredi 1er juin à 20h20.

A vos débuts, dans la première moitié des années 1970, il était presque impossible de vous rattacher aux tendances musicales dominantes de l’époque. Quelles étaient vos premières influences ?

Russell Mael : Quand nous étions très jeunes, nous avons eu la chance que notre père nous fasse découvrir des artistes pionniers  du rock tels que Little Richard ou Jerry Lee Lewis. Nous n’étions encore que des enfants mais nous avons immédiatement été attirés par ces interprètes qui possédaient, en plus de leur talent de chanteur, un sens du spectacle très prononcé. Les dimensions visuelle et musicale ont, dès le départ, été profondément liées. C’est toujours ce qui nous a attiré dans la pop et le rock. Un peu plus tard, nous avons reçu de plein fouet la déferlante des groupes venus d’Angleterre. Nous avons découvert les premiers disques des Kinks et des Who. Pour les adolescents que nous étions et qui vivions à Los Angeles, ces groupes apparaissaient comme des extra-terrestres. Ce sont eux qui ont constitué la base de notre inspiration. Quand nous avons débuté, nous détestions toute la scène californienne de Laurel Canyon et cette version affadie de la folk prétendument authentique. Nous préférions les groupes qui véhiculaient une image très forte et qui se souciaient de leur apparence et pas seulement de leur nombril. Nous ne voyions pas du tout l’intérêt d’écrire des textes pour décrire nos états d’âmes alors que les paroles des premières chansons des Who nous semblaient tellement plus puissantes : ils y parlaient de tatouages, de masturbation et d’autres sujets un peu sulfureux que les chansons pop n’évoquaient pas habituellement. C’est ce qui nous a poussé à quitter assez tôt les Etats-Unis : quand nous avons signé notre premier contrat avec Island, nous avons donc pu réaliser notre plus grand fantasme en devenant à notre tour un groupe anglais.

Quels souvenirs conservez-vous aujourd’hui de votre collaboration avec Giorgio Moroder à la fin des années 1970 ?

Russell Mael : A l’époque, nous ne considérions pas forcément Giorgio comme le pape de la disco mais plutôt comme un pionnier des musiques électroniques. C’est ce qui nous a motivés à le rencontrer et à le recruter comme producteur. Nous étions fans de son travail avec Donna Summer et de I Feel Love (1977) parce que nous trouvions cette approche de la musique totalement moderne et novatrice. Nous voulions donc absolument explorer ces nouveaux horizons avec lui et très curieux d’entendre ce que pourraient devenir les chansons des Sparks une fois plongées dans un décor musical très différent de celui dont nous avions l’habitude. Ce qui nous intéressait, c’était avant tout les sonorités très froides, les rythmiques électroniques plutôt que le côté disco. Il connaissait lui aussi nos albums et je crois qu’il avait envie d’essayer de travailler pour la première fois avec un véritable groupe plutôt qu’avec des chanteuses dont il était le pygmalion. Ni lui ni nous ne savions exactement ce que cette collaboration allait donner mais nous étions tous très excités et très impatients d’entendre le résultat. Je pense que le contraste entre la sensibilité lyrique de Ron, ma voix et les sonorités synthétiques créées par Giorgio était vraiment intéressant et assez original pour l’époque. Ce n’était pas si fréquent pour un groupe pop de faire, en quelque sorte, du studio et de la technologie un membre à part entière. Pour la plupart des gens, pour prétendre être un vrai groupe, il fallait que le chanteur soit accompagné par deux guitaristes et une section rythmique. Même si ces albums ont rencontré un certain succès auprès du public, les critiques n’ont pas été très favorables. On a écrit que nous étions des traîtres à la cause du rock. Nous, ça nous amusait de briser ce carcan pour mieux affirmer notre identité musicale. Cela a permis à beaucoup d’autres artistes de s’en inspirer ensuite et de prouver qu’ils pouvaient être considérés comme des groupes sans se conformer aux clichés en vigueur, en jouant uniquement avec des synthétiseurs et des boites à rythmes.

Vous avez souvent collaboré avec d’autres artistes le temps d’un album ou même d’un single : que retirez-vous de ce genre de rencontre ?

Russell Mael : C’est d’autant plus paradoxal que nous sommes généralement très désireux de conserver un contrôle total sur tous les aspects de la création et que tous les artistes avec lesquels nous avons travaillé possédaient de très fortes personnalités, qu’il s’agisse des Rita Mitsouko ou de Franz Ferdinand. Au départ, ce n’est pas donc toujours facile d’accepter d’être dépossédé d’une partie de cette maîtrise. Mais les bénéfices apparaissent rapidement quand on s’aperçoit que la musique produite par le tout finit par dépasser largement la somme des parties en présence.

Curieusement, vous n’avez jamais travaillé avec Morrissey alors que vous résidez dans la même ville et qu’il a souvent déclaré publiquement son admiration pour vous. Pourquoi ?

Russell Mael : Nous lui avons tout de même dédié une chanson ! (ndlr. Lighten Up Morrissey, 2009)

Ron Mael : Il en a été question. Nous avons composé quatre ou cinq chansons qui lui étaient destinées et que nous lui avons fait parvenir, mais il n’y pas eu de réaction de son côté. L’idée n’est pas complètement abandonnée en tous cas.

Russell Mael : Nous nous croisons parfois à Los Angeles mais dans des conditions souvent bizarres. Dison que la discussion n’est pas toujours fluide. Il assiste la plupart du temps à nos concerts mais il a l’habitude de quitter la salle un peu avant la fin en compagnie de tout son entourage de manière à ce que personne, à commencer par nous, ne puisse ignorer ni sa présence, ni son départ. Il nous prouve donc sa fidélité et son attachement puisqu’il vient à chaque fois… mais uniquement à condition qu’on puisse remarquer qu’il s’en va. C’est un peu excentrique, mais bon… Il y a un ou deux mois, il a aussi déposé devant ma porte un exemplaire de son dernier album qui portait encore l’étiquette du prix. Il avait donc été acheter son propre album chez Amoeba, le grand disquaire de Los Angeles, pour me l’offrir mais sans sonner à ma porte pour dire bonjour, comme aurait fait une personne normale. Sur la pochette, il avait simplement rédigé une dédicace curieuse : “ Russell, il faut absolument que vous réenregistriez une nouvelle version de Windy Day ”. Il s’agit du titre d’un très vieux morceau que nous n’avions publié qu’à l’état de démo.

Sparks n’avait plus publié d’album depuis près de huit ans. Qu’est-ce qui vous a motivé à retourner en studio ?

Ron Mael : Pendant plusieurs années, nous n’étions pas très sûrs d’avoir envie de refaire des chansons au sens classique du terme. Non pas que le genre nous semble inintéressant en lui-même, mais nous estimions en avoir fait le tour. Notre album précédent, The Seduction Of Ingmar Bergman (2009) était de nature très différente puisqu’il s’agissait d’un mini-opéra entièrement organisé autour d’une trame narrative unique. La conception d’Hippopotamus est très directement liée à l’album que nous avons réalisé en 2015 avec les membres de Franz Ferdinand sous le nom de FFS. C’est à cette occasion que nous avons retrouvé une certaine excitation à travailler sur des morceaux pop de trois minutes, à les interpréter sur scène avec un vrai groupe. Une fois lancés, nous avons composé une vingtaine de nouvelles chansons et tout s’est enchaîné très rapidement, ce qui n’a pas toujours été le cas par le passé.

L’album contient pas moins de quinze titres : est-ce que cette période récente a été particulièrement prolifique sur le plan créatif ?

Russell Mael : Pourtant nous avons laissé plusieurs chansons de côté ! (Rire.) C’est surtout que nous avons souhaité que Hippopotamus reflète une certaine diversité tant sur la forme que sur le fond. Aucun des morceaux retenus sur la version finale ne nous semble redondant car ils possèdent tous des caractéristiques très différentes.

Comme souvent, les textes de vos chansons semblent davantage fondés sur l’association ludique des sonorités plutôt que sur la construction narrative. Le sens est-il quelque chose de secondaire à vos yeux ?

Ron Mael : En partie. En tous cas, le sens des paroles apparaît toujours après que le travail d’écriture est déjà avancé. L’essentiel à mes yeux reste d’abord de trouver des mots qui sonnent bien et qui m’amusent. Ensuite, j’essaie de construire un texte cohérent et harmonieux, même s’il ressemble parfois à une comptine un peu absurde. C’est le cas pour la chanson qui donne son titre à l’album, Hippopotamus. J’aime la manière dont ce mot résonne et l’idée m’est ensuite venue de l’associer à cette imagerie surréaliste de l’animal plongé dans une piscine à Hollywood. Je ne perds jamais de vue le fait que j’écris des paroles pour des chansons, pas de la poésie : les qualités proprement musicales et rythmiques du langage sont absolument capitales.

Est-ce aussi ce qui motive votre usage assez fréquent de fragments de langues étrangères comme l’espagnol ou le français dans vos chansons ?

Ron Mael : Oui, même si Russell parle un peu français, ce qui n’est pas mon cas. Pour moi, ces expressions possèdent un charme très exotique que j’apprécie particulièrement. J’aime bien jouer avec ces mots dont je ne comprends pas le sens et que j’utilise avant tout pour leurs sonorités et aussi pour les connotations culturelles qu’ils véhiculent. C’est une manière d’utiliser certains clichés pour tenter de les détourner.

Leos Carax a participé à l’un des titres du nouvel album, When You’re A French Director et vous préparez également la bande originale de son prochain film: comment cette rencontre est-elle advenue ?

Ron Mael : Nous nous sommes rencontrés à Cannes il y a quelques années lorsque Russell et moi-même cherchions à adapter pour le cinéma notre album sur Bergman. Nous savions que Leos avait déjà utilisé l’un de nos morceaux pour illustrer une scène et nous avions envie de le remercier. Nous avons donc sympathisé à cette occasion. Mon frère et moi avons ensuite commencé à travailler sur une autre comédie musicale, un peu sur le même modèle que The Seduction Of Ingmar Bergman mais que nous serions susceptibles de jouer sur scène et qui n’inclurait donc que trois ou quatre personnages pour éviter que cela ne coûte trop cher. (Sourire.) Nous avons commencé à composer quelques titres que nous avons envoyés à Leos, sans autre intention que de recueillir ses impressions. Il s’est montré tellement enthousiaste qu’il a décidé de les intégrer à la trame du scénario de son prochain film et nous a demandé d’en écrire d’autres. Le tournage doit démarrer au début de l’année prochaine, je crois.

Russell Mael : Cette chanson du nouvel album est la dernière que nous avons enregistrée. Leos est un fan et il voulait vraiment participer à Hippopotamus par n’importe quel moyen, que ce soit en chantant faux ou même en jouant de l’accordéon. Nous avons donc conçu ce titre presque sur mesure comme une tentative amusante pour détourner à la fois les clichés communément associés aux réalisateurs français intellos et les stéréotypes musicaux qui sont rattachés aux cabarets parisiens ou aux cafés français : l’accordéon, la valse musette, ce genre de choses. Nous avons demandé à Leos d’enregistrer quelques sons d’ambiance dans un café et nous les avons utilisés pour planter le décor et introduire le morceau. Je crois même que c’est sa fille que l’on entend au tout début.

Plus généralement, l’influence des arts visuels, qu’il s’agisse du cinéma et de la peinture, est-elle importante dans votre œuvre ?

Ron Mael : Nous avons toujours été passionnés par ce que les Américains désignent de manière très prétentieuse comme le cinéma étranger ! (Rire.) Quand nous étions à la fac, nous avons découvert avec passion tous les films de la Nouvelle Vague française et du néo-réalisme italien. Idem pour la peinture. La pochette de Hippopotamus est d’ailleurs un clin d’œil adressé à la fois à David Hockney et au surréalisme. C’est toujours important de conserver une certaine ouverture à d’autres styles et d’autres genres artistiques, ne serait-ce que pour se souvenir à chaque fois que d’autres sont parvenus à innover de manière audacieuse et originale. Dans un monde où la plupart des œuvres sont tristement banales, c’est excitant et stimulant. Même si le lien avec la musique pop n’est jamais direct, le simple fait d’entrevoir de nouvelles perspectives créatives permet de s’en nourrir.

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