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Peter Perrett

Peter Perrett / Photo Domino Records Co.

Miraculeusement rescapé de ses décennies d’abus dangereux, l’ex-leader de The Only Ones, groupe majeur et influent de la fin des années 1970, resurgit de la tombe qu’il avait lui-même creusée pour signer un somptueux testament musical, How The West Was Won, où étincelle à nouveau son écriture à la fois mordante et romantique. C’est sur la Grande Scène Paloma du This Is Not A Love Song Festival que l’on retrouvera cette légende du rock le vendredi 1er juin à 19h30.

La silhouette est certes un peu tassée mais la poignée de main est ferme. Quant au regard que l’on entrevoit à peine, dissimulé derrière l’écran des inamovibles Ray-Ban, il pétille encore suffisamment pour surligner d’un éclair d’humour désabusé le propos lucide et cohérent. Seul le souffle, parfois un peu court, laisse deviner par instant l’ampleur du miracle que l’on apprécie à sa juste dimension : Peter Perrett ne devrait pas se trouver là et cette interview n’aurait jamais du avoir lieu. Au terme d’une carrière intermittente, l’ancien leader de The Only Ones a en effet accumulé un dossier médical et toxicologique bien plus fourni que sa discographie, brutalement interrompue il y a plus de vingt ans. Il a d’ailleurs toujours reconnu sans honte ni vantardise que ses revenus cumulés provenaient davantage de ses activités officieuses de vente au détail de substances prohibées que des royautés des quelques tubes composés autrefois. Pourtant, comme vient judicieusement le rappeler son nouvel album, il serait regrettable de laisser l’obscurité du mythe éclipser définitivement l’importance d’un legs artistique qui, de R.E.M. à The Libertines en passant par The House Of Love ou Nirvana, a profondément imprégné des générations de musiciens pour lesquels élégance rime avec décadence. Au propre comme au figuré, Peter Perrett a donc encore bien des choses à dire. Et une quantité de souvenirs passionnants à évoquer.

La vocation musicale de ce dandy en herbe remonte, comme de bien entendu, à son adolescence londonienne, intensément vécue dans l’effervescence pop de la capitale britannique au milieu des années 1960. “Très tôt, j’ai cherché à définir mon identité personnelle mais j’ai un peu tâtonné au début. A 13 ans, j’ai commencé par être mod : j’avais la même coupe de cheveu que Steve Marriott, les mêmes pantalons à carreaux. A 15 ans, j’ai adopté l’uniforme hippie : j’ai acheté un kaftan, des pantalons pattes d’éph… Et à 16 ans, j’ai décidé que je ne voulais plus jamais faire partie d’une tribu et que je définirai seul mon propre style.” C’est pourtant de l’autre côté de l’Atlantique que le rebelle en herbe, amateur de rock lettré et de culture contestataire va puiser ses principales références, celles qui imprègneront durablement son écriture, jusqu’à citer aujourd’hui encore presque note pour note le fameux riff de Sweet Jane du Velvet Underground sur le premier extrait de son nouvel album, How The West Was Won. D’emblée, les jeux sont faits et son évangile musical fondé sur les deux testaments rédigés par ses idoles Bob Dylan et Lou Reed. “J’ai découvert le premier album du Velvet Underground peu de temps après sa sortie. C’est un camarade de classe un peu plus âgé qui me l’a offert. Ses parents devaient être riches car je me souviens qu’il achetait à peu près tous les disques qui sortaient à l’époque, principalement parce qu’il aimait bien les pochettes psychédéliques. Il avait détesté mais il était sûr que j’aimerai bien parce que j’étais fan de Bob Dylan. Il avait tout à fait raison : ce premier LP organisait la rencontre entre Dylan et le Marquis de Sade. J’ai immédiatement été attiré par les cris, les dissonances et surtout le fait que cette musique dérangeait tout le monde ! (Sourire) Quand j’étais jeune, c’était vraiment un point très important. Quand le deuxième album est sorti, Sister Ray est devenu mon arme absolue dans toutes les soirées. On avait un système très démocratique à l’époque : chacun avait le droit de choisir une chanson et de la passer. Et moi, j’avais à ma disposition ce morceau long de dix-sept minutes que tout le monde détestait. Dans l’appartement de mes parents, je tournais les enceintes vers les fenêtres ouvertes et je mettais le son à fond pour emmerder les voisins. En plus de cela, je trouvais sincèrement cette musique fascinante : le violon électrique, les guitares stridentes mais aussi la beauté très pure et très simple des chansons les plus douces. J’adore ce mélange de beauté et de dissonance.” Peu de temps après, le jeune Perrett passe à l’action collective au sein de l’éphémère formation England’s Glory. Le temps est encore au coup d’essai mimétique et on raconte que le jeune journaliste Nick Kent, ami et client de l’apprenti songwriter/dealer restera longtemps persuadé que les rares démos enregistrées par cette formation tâtonnante sont en réalité des inédits rescapés des répétitions de Lou Reed et de sa bande. Tout au long de la première moitié des années 1970, Perrett végète, accumule les brouillons inaboutis sans parvenir à franchir les barrières qui le séparent encore du monde de la vraie musique. Tout change en 1976 lorsque ces digues cèdent sous le poids de la déferlante punk. Installé aux premières loges, Perrett saisit l’occasion pour recruter un trio de vieux briscards plus expérimentés que lui et fonder opportunément, dans le sillage des jeunots à crête, The Only Ones. “J’ai assisté au premier concert des Sex Pistols en 1975 parce que Xena (sa femme, ndlr.) et moi étions amis avec Malcolm McLaren et Vivienne Westwood. C’est sans doute les shows les plus plaisants et les plus amusants que j’ai vus à l’époque. Il y avait beaucoup d’humour dans leur attitude et surtout, ils n’en avaient vraiment rien à foutre ! Le public les détestait au début. Dès qu’ils sont parvenus à rassembler des fans qui appréciaient leur musique et que c’est devenu une mode, j’ai trouvé ça beaucoup moins drôle. Tous les autres groupes se sont mis à copier une formule qui n’avait plus rien d’original. Je ne voulais pas ressembler aux autres et ça n’était pas très compliqué d’affirmer son originalité. Il suffisait d’écrire une chanson potable et de l’emballer sous une pochette en couleur au lieu d’une pochette en noir et blanc : c’est une époque où l’on pouvait se distinguer et briller à bon compte ! ” Bien qu’adoubé sans réserve par les membres de la nouvelle génération – Perrett a ainsi le privilège sans doute pas si enviable d’apprendre ses premiers accords de basse à Sid Vicious, quelques minutes avant que ce dernier monte sur scène pour son premier show – The Only Ones se démarque donc des poncifs stéréotypés du punk dès la sortie de son premier album en 1978. Un certain classicisme rock y est clairement assumé, les solos de guitare sont joués sans fausses notes et une ballade romantique (The Whole Of The Law) est même placée en ouverture. Plus compétent que la plupart de ses contemporains, le quartette partage avec eux une forme de nihilisme teinté d’humour et une éthique musicale où la quête de l’émotion juste l’emporte toujours sur la perfection formelle. J’adhérais sans réserve à certains aspects de l’éthique punk et notamment à la volonté de démolir l’establishment de l’industrie musicale. Dès que nous avons signé avec CBS, le label est devenu à mes yeux un ennemi à abattre. Je m’opposais systématiquement à tout ce qu’il nous suggérait de faire. Avec le recul, cela paraît totalement infantile mais je me suis vraiment bien amusé sur le moment. Mais à l’exception de Johnny Thunders dont je me sentais très proche, la  plupart des musiciens que je fréquentais à cette époque étaient plus jeunes que nous. Ils avaient cinq ou dix ans de moins ce qui, à nos âges, constituait un fossé gigantesque. Mais je n’étais pas beaucoup plus expérimenté qu’eux. Je n’avais presque jamais joué en concert. C’est ce qui était formidable avec le punk : tout le monde avait le droit d’apprendre en public. Pendant les deux premières années, les concerts dégénéraient très souvent en chaos. Je balançais ma guitare par terre au bout de deux ou trois chansons. Et puis, nous avons embauché un vrai roadie pour s’occuper des instruments. C’est lui qui m’a expliqué : “Ecoute, si tu veux que ta musique soit meilleure, il faut que tu traites tes instruments avec plus de respect.” Nous sommes donc devenus bien meilleurs collectivement ensuite.” Deux albums suivront en effet, Even Serpents Shine (1979), sans doute le plus abouti et Baby’s Got A Gun (1980), où les tensions entre les membres du groupe et leur leader commencent à nuire à la qualité et la cohérence de leur œuvre commune. Surtout, alors que The Only Ones avait produit de manière autonome leurs deux premiers Lp’s, ils finissent par céder aux pressions de leur label qui souhaite polir les nouvelles chansons de façon à mieux en exploiter le potentiel commercial. “Pour le troisième album, c’est CBS qui nous a fortement incité à recourir aux services d’un producteur pour formater des tubes qui pourraient passer sur les grandes radios. Deux personnes étaient en concurrence. J’ai voté pour Martin Hannett parce que je savais qu’il serait tellement défoncé qu’il nous laisserait faire tout ce que nous voulions. Je pense que l’album aurait été bien meilleur si nous l’avions enregistré avec lui. Mais j’ai été mis en minorité par les autres membres du groupe qui craignaient qu’il me ressemble trop. Malheureusement, la démocratie est faillible comme tendent à le prouver certains événements récents. (Sourire)

Ravagé par les excès en tout genre, le groupe finit par se dissoudre dans le chaos. Pour Perrett, c’est le début d’une traversée du désert musical brièvement interrompue en 1996 par la sortie de Woke Up Sticky, un album plutôt réussi mais qui demeure quasiment sans suite. Se consacrant entièrement en compagnie de sa femme Xena, au commerce de substances illicites notamment destiné à financer sa propre consommation, il échappe de justesse aux raids de la police londonienne et aux représailles plus que musclées de ses concurrents. Il héberge même un temps Pete Doherty, très gros client et collègue de travail de son fils Peter Jr. au sein de Babyshambles, dont il se contente d’évoquer le triste cas d’une sentence lapidaire : “ Ce n’est pas un méchant garçon mais il est encore plus accro à la célébrité qu’à la dope.” C’est à une métaphore directement tirée d’une des plus grandes chansons de The Only Ones, The Big Sleep, qu’il recourt spontanément pour évoquer pudiquement ces années de dérive et leurs conséquences aussi dramatiques qu’indélébiles. “J’ai traversé des périodes où, juste après m’être réveillé, j’ai regretté de m’être assoupi pendant si longtemps. J’avais l’impression d’avoir gâché une bonne partie du temps de vie dont j’ai disposé. Aujourd’hui, j’ai changé de point de vue sur la question. Je pense que je n’aurais jamais pu composer cet album et retrouver autant de plaisir à m’exprimer au travers de la musique si j’avais travaillé pendant trente ou quarante ans d’affilée. La plupart des artistes qui n’ont jamais arrêté ont enregistré trois ou quatre bons albums au début et douze albums merdiques ensuite. (Rires) Je me dis que j’ai de la chance de m’être endormi pendant toutes ces années et de ne me réveiller que maintenant. La seule chose que je regrette, c’est d’être en aussi mauvais état physiquement. Je ne me reconnais même plus dans le miroir. Mais pour le reste, je n’ai pas vraiment de regrets.” Ce n’est qu’à la fin des années 2000 qu’il resurgit du néant opiacé pour capitaliser les dividendes d’une réputation qui n’a jamais cessé de se maintenir. “De 2007 à 2009, la reformation de The Only Ones m’a pris pas mal de temps. Je jouais de la guitare uniquement sur scène. Je n’avais quasiment pas touché d’instrument au cours des dix années précédentes. Ces concerts ont suscité pas mal de nostalgie chez tout le monde, à commencer par les fans. A un certain niveau, c’était très agréable. Mais, sincèrement, je ne pense pas que nous étions animés par un élan créatif très puissant. C’était plutôt une manière de rendre hommage à notre incarnation préalable et à la super musique que nous avions pu produire il y a très longtemps. Je n’étais pas assez enthousiaste et impliqué pour retrouver l’énergie qui m’est nécessaire pour écrire de bonnes chansons.” C’est à la demande de ses deux fils et de son indéfectible compagne qu’il reprend finalement la plume pour composer How The West Was Won, témoignage étonnamment flamboyant d’une résurrection inespérée. Avec un ton toujours aussi pertinent et acerbe, il commence par y évoquer la décadence de cette culture américaine à l’égard de laquelle il éprouve une fascination toujours aussi ambivalente. Mais c’est surtout lorsqu’il chante son amour pour sa femme depuis 48 ans, Xena, que Perrett parvient encore à bouleverser, peut-être même davantage qu’autrefois. “La plupart des groupes atteignent leur apogée très précocement et stagnent ensuite. Il est très rare qu’ils renouent avec l’excellence passé trente ou quarante ans mais il y a quelques exceptions. Pour moi, le point de référence absolu reste Johnny Cash et notamment la version de Hurt (2002). C’est une des meilleures qu’il ait jamais enregistrées de toute sa vie, sans doute parce qu’il sentait la mort approche. Je m’identifie aussi à lui sur un plan plus personnel et à la relation très particulière qu’il avait avec son épouse, June. Je ne peux que compatir à la douleur qu’il a pu éprouver quand elle est morte avant lui. C’est à eux que je pensais quand j’ai écrit ce vers, “When one of is cut, we both bleed ” quand Xena est tombée malade (un cancer du poumon diagnostiqué en 2015, ndlr.) et que j’ai envisagé pour la première fois de ma vie qu’elle pourrait disparaître avant moi.” Plus ému qu’il ne souhaite le laisser paraître, Peter Perrett devient pour la première fois moins loquace à l’évocation de cette seule perspective qui le terrifie. Satisfait d’avoir pu enfin enregistrer une œuvre qu’il s’estime pleinement accomplie, c’est sans doute moins à sa propre survie artistique qu’il songe en s’extrayant plus ou moins aisément de son fauteuil qu’à celle de sa muse et de son âme sœur.

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