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Michael Rother – L’Homme-orchestre

KRAUTROCK Special

Michael Rother
Michael Rother

Il aurait pu être un homme-robot membre de Kraftwerk. Il a préféré dès 1971, avec un autre “dissident”, Klaus Dinger, initier Neu! avant de rejoindre ses aînés Hans-Joachim Roedelius et Dieter Moebius, réunis dans Cluster, pour expérimenter en trio avec Harmonia. Il aurait pu devenir guitariste de David Bowie en pleine période “berlinoise”. Mais Michael Rother a plutôt enregistré sous son nom neuf albums essentiellement instrumentaux, dont les quatre premiers, Flammende Herzen (1977), Sterntaler (1978), Katzenmusik (1979) et Fernwärne (1982). Réédités dans un coffret intitulé Solo, avec des textes signés Jim O’Rourke, John Foxx (Ultravox!) et William Tyler (Lambchop, Silver Jews, Bonnie “Prince” Billy, Candi Staton…), chacun d’entre eux mérite d’être (re)découvert par quiconque s’intéresse à The Durutti Column ou bien au Jacno de Rectangle (1979).

Michael Rother
La Weser

“Je vis dans la même maison à la campagne à Forst, aux alentours de Düsseldorf, depuis 1973, au bord d’une rivière appelée la Weser, celle de la chanson By This River chantée par Brian Eno (ndlr : sur Before And After Science en 1977). Je suis arrivé là via notre groupe Harmonia avec Roedelius et Moebius, et nous y avons installé notre studio. Je suis né en 1950 à Hambourg, mais j’ai grandi à Munich, puis en Angleterre près de Manchester, avant le passer le début de mon adolescence à Karachi, au Pakistan, et de revenir en Allemagne à Düsseldorf. Mon père a d’abord travaillé pour la compagnie aérienne British European Airways à Hambourg et Munich, puis pour Lufthansa à Manchester et Karachi. Je suis retourné à Wilmslow, en Angleterre, lors d’une tournée avec Dieter Moebius en 2005 (ndlr : décédé 10 ans plus tard), et sans vraiment reconnaître les lieux dont les souvenirs d’enfance dataient de mes 8 ans, cet endroit m’était familier. Ma mère et moi n’avons jamais subi de vexations anti-allemandes. Quatorze ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, les Anglais à Wilmslow ont toujours été très polis et accueillants avec nous. D’autre part, j’ai visité le Vietnam en 1999 avec Moebius et sa femme après une tournée japonaise. C’était une population jeune qui ne voulait plus entendre parler de la guerre. Mon premier jour de classe à Wilmslow, l’instituteur avait désigné un élève pour me servir de guide et nous avions tous visité une ferme pour récupérer de la nourriture qui devait servir à nourrir les animaux qui se promenaient autour de notre école. Moins d’un an plus tard à Karachi, l’ambiance scolaire, avec un tiers d’occidentaux, anglais mais pas seulement, et les enfants des classes pakistanaises les plus aisées, était totalement différente : il régnait une discipline quasi-militaire. Je suis anti-militariste et j’ai refusé de faire mon service militaire, j’ai obtenu de remplir mes obligations dans le cadre d’un service civil même si on a cherché à me décourager. Je n’étais pas anti-américain, mais l’Allemagne de l’Ouest s’était rangée derrière toutes les valeurs capitalistes au point d’en oublier sa propre identité. C’est sûrement une des explications possibles au krautrock : en réaction à une américanisation excessive parfois jusqu’au mimétisme pur et simple. »

Michael Rother
Michael Rother à Karachi

« Mon frère, de 10 ans mon aîné, qui travaillait alors déjà dans une banque, m’a initié au rock, via une version du titre instrumental Apache de The Shadows par le guitariste danois Jørgen Igmann, lors d’une de ses visites à Karachi sur le chemin de voyages à Goa, en Thaïlande et au Japon. De retour à Düsseldorf, vers mes 13 ans, j’ai eu du mal à me réhabituer au rythme scolaire allemand. Je n’avais jamais fait de latin, je n’étais même pas capable d’écrire en bon allemand, ma grammaire était mauvaise, nous avions beau parler allemand à la maison, les langages oraux et écrits sont deux choses différentes. J’avais du mal à assimiler ce qu’on nous apprenait, il m’a fallu une année pour rattraper mon retard. La plupart des élèves n’aiment pas le latin, mais moi cela m’a été utile pour comprendre la structure de ma langue natale. J’étais tellement déphasé que j’avais attrapé froid à mon retour du Pakistan, alors que nous étions en mai… Mon père est mort d’un cancer 2 ans après ce retour à Düsseldorf qui ne devait être qu’une étape avant une nouvelle destination. Un an avant sa mort, un médecin l’avait pourtant assuré être en parfaite santé. Ma mère, auparavant musicienne classique, était femme au foyer. Mon frère nous a rejoint de Munich à Düsseldorf pour assumer son rôle de soutien de famille. Je n’ai manqué de rien, mais nous étions devenus une famille pauvre. Au Pakistan, j’avais commencé à jouer d’une drôle de machine de écrire avec des cordes, une sorte de piano avec un clavier. J’en ai joué bien plus tard sur le titre Negativland (ndlr : sur le premier album de Neu! en 1972) parce que Klaus (ndlr : Dinger, l’autre moitié de Neu!, disparu en 2008) en avait un exemplaire parmi sa collection d’instruments et que je savais m’en servir. Après mon retour de Karachi, je me suis d’abord essayé en Allemagne à la guitare sur un modèle acoustique très primitif. Mais ce n’était pas très original : dans ma classe à Düsseldorf, sur une trentaine d’élèves un quart d’entre eux voulait jouer dans un groupe. C’était au moment des Beatles et il y a eu ensuite les Stones avec tous les autres groupes britanniques de la “Beat Explosion”, Kinks, Bee Gees, etc… Je me souviens avoir vu The Equals, avec Eddy Grant au chant, en concert à l’époque. »

Michael Rother
Spirits Of Sound

« Avec 3 autres garçons de ma classe, dont Wolfgang Riechmann au chant, nous avons initié en 1965 Spirits Of Sound, un groupe de reprises, rejoint ensuite trois ans plus tard par Wolfgang Flür, futur Kraftwerk, parce qu’il savait chanter et possédait une batterie complète. Mais je ne rêvais pas de devenir musicien professionnel : j’étais désormais après une période de réadaptation un excellent étudiant plutôt raisonnable, capable de lire Goethe et Schiller. J’étais idéaliste et pacifiste en quête de justice et pensais donc étudier le droit. Lors de ma dernière année au lycée, où j’étais le seul à avoir les cheveux longs, je me suis intéressé à la psychologie, mais j’ai déchanté à l’université parce qu’y était encouragée une approche médicale plutôt que philosophique même si cela m’a permis d’accomplir mon service civil en Hôpital Psychiatrique. »

« J’ai arrêté mes études en 1972 et j’étais un des plus jeunes musiciens de la scène krautrock. Je deviens un peu par hasard guitariste de Kraftwerk, entre le premier et le deuxième album, dans sa version en trio rock expérimental avec Klaus Dinger à la batterie et Florian Schneider à la flûte traversière, filmée par l’émission Beat Club en 1971″ (ndlr : émission télévisée du 22 mai enregistrée à Brême).

Michael Rother
Conny Plank

« J’avais rencontré la même année Conny Plank.(ndlr : Konrad Plank, producteur de la scène krautrock puis de D.A.F., de groupes anglo-saxons dont Eurythmics et aussi du premier album des Rita Mitsouko. Il s’éteint en 1987. Son fils Stephan a co-réalisé en 2017 le documentaire Conny Plank : The Potential of noise) D’après lui, Kraftwerk plaisait d’abord à un public munichois jeune, branché et plutôt riche, puisque consommateur d’héroïne. Kraftwerk avait donc un statut déjà à part parmi cette scène qualifiée de krautrock. Si Klaus et moi avons préféré nous lancer avec Neu! c’est aussi parce que nous n’arrivions tout simplement pas à enregistrer quoi que ce soit de valable pour le second album de Kraftwerk. J’ai pu vivre assez raisonnablement grâce à l’argent gagné pendant la courte période passée avec Kraftwerk. Au risque de paraître prétentieux, la question n’est pas de savoir combien on gagne mais plutôt combien on dépense. C’est selon moi la condition indispensable pour être libre, et je l’ai compris relativement tôt. »

« Les médias allemands ne nous détestaient pas : ils se contentaient de nous ignorer, pour reprendre les propos de Klaus. Seul un journaliste, Winfrid Trenkler, nous a toujours soutenus, depuis Neu! jusqu’à Flammende Herzen, le premier album sous mon nom, avec Jaki Liebezeit de Can à la batterie (ndlr : comme les 3 autres réunis sur le coffret Solo) et Conny à la production.

Michael Roether
Jaki Liebezeit

« L’album inaugural de Neu! avait assez été bien reçu, il s’en est vendu dans les 40 000 exemplaires, ce qui était loin d’être négligeable et nous permettait d’en vivre, surtout comparé à Harmonia. Les chansons Hallogallo et Negativland passaient même en discothèque. Ce sont les 2 autres, Moebius et Roedelius, qui n’ont pas voulu continuer Harmonia, parce que ça ne marchait pas. Je n’ai donc pas voulu tenter quelque chose tout seul : c’est plutôt que je voulais continuer à faire de la musique mais que je n’avais plus de groupe ! Avec Harmonia, nous faisions caisse commune, nous vivions ensemble dans une ferme abandonnée après la guerre et supposée devenir une résidence artistique. Ce n’était pas une communauté, nous allions faire nos courses au supermarché mais nous avons réhabilité ce lieu où je vis toujours. Nous étions effectivement pauvres mais libres, ce qui me convenait parfaitement. Il y a quelques années, après avoir sympathisé avec Benjamin Curtis (ndlr : School Of Seven Bells, Secret Machines, ex-Tripping Daisy) qui est hélas mort ensuite (ndlr : en 2013 à l’âge de 35 ans), je lui avais rendu visite à New York. Sa petite amie et lui habitaient un minuscule appartement avec un loyer mensuel de 2000 dollars !”

Michael Roether
Brian Eno et Harmonia

Michael Rother ne regrette pas d’avoir failli être le guitariste de David Bowie : il évoque un malentendu avec l’entourage du Thin White Duke, voire sa maison de disques RCA. Et dissipe le mythe d’un Brian Eno qui aurait volé les bandes des sessions avec Harmonia en 1976 pour mieux les réenregistrer avec Bowie (ndlr : l’album tardif Tracks and Traces en 1997 crédité à Harmonia 76) : “C’est Eno qui avait apporté les bandes magnétiques parce que nous autres, les 3 membres de Harmonia, étions trop pauvres pour en acheter. Il est reparti avec parce que c’était prévu ainsi. Nous l’avions rencontré lors d’un concert en 1974 auquel il avait participé. Nous l’avions alors invité à passer nous voir à Forst. Conny (ndlr : producteur des albums solo de Rother, Flammende Herzen, Sterntaler et Katzenmusik mais pas du quatrième, Fernwärne, réunis dans le coffret Solo, avec en bonus les bandes originales du film Les Brigands de Pol Cruchten d’après Schiller en 2015 et du téléfilm Houston en 2013) a été le premier à me parler de mon éventuelle influence sur des artistes anglais new wave de la fin des années 1970 et de la première moitié des années 1980 que je ne connaissais pas, ou alors à peine de nom. Quand il a commencé à produire Ultravox (ndlr : dont le nom avait d’abord été Ultravox! en hommage à Neu!) le groupe était très curieux de savoir comment je travaillais, et Conny leur a répondu par une pirouette : il leur a parlé à mon sujet d’un “système de romances”. Et l’album s’est appelé Systems Of Romance (ndlr : en 1978 pour son troisième album, le dernier avec John Foxx pour chanteur avant son départ pour être remplacé par Midge Ure). Mais tout ça c’était avant Internet bien sûr. En 2003, j’ai rejoint avec Omar Rodriguez-Lopez, guitariste de The Mars Volta, sur scène les Red Hot Chili Peppers à la fin de leur concert à Hambourg. L’année suivante, j’ai été invité à la Knitting Factory de Los Angeles par John Frusciante et Josh Klinghoffer (ndlr : musicien de PJ Harvey, Beck, Jon Brion devenu guitariste de Red Hot Chili Peppers…). En 2007, j’ai de nouveau rejoint Red Hot Chili Peppers sur scène à Hambourg. En 2015, j’y ai fait la même chose, ou presque, avec Paul Weller. Il est question depuis d’enregistrer ensemble, même si c’est surtout lui qui m’en a parlé… Mais surtout en 2010, j’ai donné plus d’une vingtaine de concerts avec Steve Shelley, le batteur de Sonic Youth, et Aaron Mullan, à la basse, sous le nom d’Hallogallo. Douze ans plus tôt, en 1998, nous étions partis avec Roedelius aux États-Unis pour une demi-douzaine de concerts : jusque-là, je n’avais joué hors d’Allemagne qu’en Autriche, aux Pays-Bas et en Belgique avec Harmonia en 1973. Nulle part ailleurs que dans mon pays avec Kraftwerk puis Neu!. Après ça, je ne suis de toute façon jamais remonté sur scène pendant plus de 20 ans, malgré le succès des premiers albums sous mon nom. À tel point que le film Flaming Hearts (1978) de Walter Bockmayer, censé documenter mon travail de musicien, est postérieur d’une année à la sortie de l’album Flammende Herzen, et en a prolongé la portée au niveau national à l’époque. Deux décennies plus tard, j’ai eu la surprise d’être approché par mon compatriote Herbert Grönemeyer, acteur du film Le Bateau (Das Boot, 1981) de Wolfgang Petersen devenu chanteur très populaire (ndlr : et compositeur de musiques de films pour Anton Corbijn). Il a initié en 1999 son propre label Grönland avec Pop 2000, un coffret de 8 disques accompagné d’une série télévisée pour retracer 50 ans de musique allemande jusqu’à Mouse On Mars et autres The Notwist sur lequel je figurais doublement avec Hero de Neu! et le titre Flammende Herzen. Depuis vingt ans que je le connais, je n’ai eu qu’à m’en féliciter et regrette vraiment que lui et Conny ne se soient jamais rencontrés.”

Michael Rother, en trio avec Hans Lampe, batteur additionnel de Neu! ’75 puis La Düsseldorf, et Franz Bargmann, ex-guitariste de Camera, le groupe berlinois qui l’avait accompagné sur scène lors du festival anglais All Tomorrow’s Parties fin 2012, sera en concert à Paris le 20 avril prochain dans le cadre d’une soirée Gonzaï à La Maroquinerie, pour son quatrième concert français après ceux du festival Les Nuits Sonores à Lyon et à Lille en 2005, avec Dieter Moebius, puis à Metz en 2015.

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