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Luluc

Zoé Randell et Steve Hassett / Luluc

Pour qui aurait eu la très excusable négligence de manquer les deux épisodes précédents – Dear Hamlyn, 2008 et Passerby, 2014 – il faudra peut-être surmonter un premier mouvement de répulsion agacée avant de s’abandonner aux délices charmants de ce troisième plan Luluc. Comme en témoigne le portrait photographique qui orne la pochette de Sculptor, Zoé Randell et Steve Hassett bon nombre des attributs physiques et esthétiques qui tendent à opérer comme autant de chiffons rouges agités devant les yeux exorbités des pourfendeurs de hipsters brooklynites : la barbiche soigneusement ébouriffée de Monsieur, la blondeur évanescente pour Madame, la production signée par leur voisin de palier Aaron Dessner (The National). Pourtant, dans un genre surencombré et usé jusqu’à la moindre corde – la folk acoustique féminine pour résumer – le coup de foudre déjà éprouvé pour ce couple australien installé à New-York se prolonge une fois encore. Les arrangements savants mais discrets qui décorent ces ballades simples et délicates paient rarement de mine. Pas davantage que la voix de Randell, d’une pureté et d’une sobriété toujours admirables, laissant surgir les émotions sans jamais forcer ses effets. Et pourtant, ces chansons n’ont de cesse de s’insinuer profondément dans des tréfonds du cortex auxquels seuls les très grands ont été jusque-là capables d’accéder. Mises au service d’une écriture poétique au diapason, à la fois directe et raffinée, et où la description imagée du monde extérieur alterne souvent avec les confession égotistes les mélodies arpentent des chemins sinueux et souvent sublimes. Un bref entretien nous a permis de les arpenter plus avant en compagnie de leur auteur et interprète féminine.

Peux-tu m’expliquer dans quel contexte vous avez travaillé sur ce troisième album ?

Comme tu l’as sans doute remarqué, nous prenons en général un peu de temps pour préparer chaque album. (Rires) J’ai écrit la plupart des paroles en 2016 alors que nous étions revenus en Australie. Et puis, quand nous sommes repartis à New-York, nous avons décidé de construire notre propre studio dans le garage qui se trouve juste derrière notre maison à Brooklyn. Nous en étions arrivés à un point où nous souhaitions tous les deux pouvoir travailler notre musique dans des conditions plus autonomes et moins stressantes, sans dépendre des tarifs de location d’un studio ou de la bonne volonté de quelqu’un d’autre. Au moment de Passerby, Aaron Dessner s’était montré extrêmement bienveillant et compréhensif : il nous avait laissés travailler très librement dans son studio à lui. Mais nous ne pouvions décemment pas abuser une nouvelle fois de son hospitalité. Nous avons donc mis un peu plus de deux ans pour tout construire et aménager par nos propres moyens. Et trois mois supplémentaires pour enregistrer Sculptor. Nous nous sommes bien amusés, quoi.

Quelles conséquences ces nouvelles conditions matérielles ont-elles eu sur les chansons ?

C’est difficile à expliquer de manière précise et concrète. Disons que le fait de ne plus être contraints ou limités par le temps nous a permis d’expérimenter davantage, d’explorer différentes versions pour chaque titre, sans chercher l’efficacité à tout prix. C’est un gros changement pour nous. Pendant près de dix ans, nous avons navigué entre les continents en n’emportant avec nous que nos deux guitares et quelques valises. Nous n’avions jamais pu vraiment nous installer durablement dans un lieu entièrement consacré à la musique. C’est la première fois que nous avons pu disposer en permanence d’un piano, de percussions très variées et d’un tas d’autres instruments que Steve sait parfaitement utiliser. Du coup, les chansons elles-mêmes ont été composées de manière différente : une bonne partie d’entre elles sont issues de séances d’improvisation que nous n’aurions pas pu réaliser auparavant. Nous avons d’ailleurs conservé une bonne partie de ces premières prises improvisées de manière très intuitive dans la version finale de l’album.

Tu évoquais un peu plus tôt les expériences que vous avez réalisées dans votre studio. Sur le plan musical, les arrangements demeurent pourtant très dépouillés et très subtils. Avez-vous lutté contre la tentation de la surcharge ?

(Rires) Selon nos critères à nous, c’est un album qui est peut-être un peu moins minimaliste que les précédents. Mais nous n’avons en aucun cas cherché à complexifier les arrangements outre mesure. Nous avons plutôt pris le temps nécessaire pour produire le maximum d’effet et d’intensité avec quelques instruments bien choisis et bien enregistrés. Pour Kids ou Cambridge par exemple, nous avons essayé de créer une montée en puissance et en intensité tout au long de la chanson sans utiliser énormément de sons ni de pistes.

Par le passé, tu as souvent affirmé que vous cherchiez à concevoir un nouvel album comme un tout cohérent davantage que comme une simple succession de chansons. Est-ce encore le cas cette fois-ci ?

C’est à chaque fois le cas : je serais incapable de fonctionner différemment. Je n’ai pas nécessairement une ligne directrice préalablement conçue ou un concept qui guiderait l’ensemble du travail mais, au fur et à mesure, il me semble de plus en plus évident que certaines chansons sont susceptibles de s’intégrer à l’album et d’autres pas. C’est beaucoup plus intéressant, je trouve, de chercher à créer une forme d’équilibre plutôt que de juxtaposer des fragments incohérents : certaines couleurs mélodiques en appellent d’autres afin de suggérer une harmonie ou un contraste. C’est quand le tableau d’ensemble finit par prendre forme que la part la plus gratifiante du travail commence véritablement.

Des morceaux comme Controversy ou Me And Jasper font ouvertement référence, de façon très critique, au contexte dans lequel tu as grandi et à la médiocrité dominante dont tu as souffert dans ces petites villes provinciales : était-ce ce fil directeur que tu avais en tête ?

Initialement, j’avais le projet d’écrire une série de chansons autour du thème de l’adolescence. Cela me paraissait d’autant plus intéressant qu’il s’agit d’une période de la vie pendant laquelle on éprouve des émotions très diverses et très nouvelles sans avoir nécessairement le recul où les capacités nécessaires à exprimer verbalement ce ressenti. Parce qu’est c’est difficile ou encore parce que personne n’est intéressé pour l’écouter. J’ai grandi dans une petite ville de province en Australie, dans un contexte qui m’est apparu extrêmement violent et agressif. C’est une des raisons pour lesquelles je n’ai jamais beaucoup investi dans mon parcours scolaire : j’étais trop occupée à survivre dans cet environnement hostile tout en rêvant de m’enfuir le plus vite et le plus loin possible. J’avais envie d’évoquer une partie de ce contexte et notamment l’importance de la réputation dans ces petits cercles locaux ainsi que la manière dont on peut y assassiner symboliquement quelqu’un, sans forcément l’agresser physiquement. Le conservatisme, la mentalité grégaire, l’étroitesse d’esprit, l’ennui profond : tout cela forme un système très cohérent. Je me suis inspirée de ma propre expérience mais, évidemment, l’écriture permet ensuite de la dépasser pour aller bien au-delà d’un vécu individuel. En fait, les paroles de Controversy sont même extraites d’un ouvrage d’un auteur australien, George Johnston qui s’appelle My Brother Jack. Ce passage me paraissait exprimer parfaitement à quel point la petitesse d’esprit et l’attention excessive au qu’en-dira-t’on peuvent, dans ce contexte, imposer des limites au développement individuel. Quant à Me & Jasper, c’est une chanson que j’ai écrite en essayant de retrouver l’état d’esprit qui était le mien quand j’étais adolescente et que j’arpentais les rues de ma ville natale tout en essayant de rester indifférente à ce que les gens pouvaient penser de moi sans même me connaître.

Un autre morceau, Spring, est également inspiré d’une poésie japonaise ?

Oui, c’est exact. J’ignore à peu près tout de son auteur et de son origine. J’ai découvert ce texte dans une anthologie de la poésie classique japonais et j’ai décidé de le mettre en musique. J’avais très envie d’écrire une chanson sur le printemps parce que cela me semblait une bonne manière d’aborder de manière métaphorique d’autres aspects plus positifs de l’adolescence : la régénération, l’ouverture aux possibles.

Que tu en sois ou non l’auteur, les textes de tes chansons échappent souvent aux règles traditionnelles de la versification : les phrases qui les composent sont souvent assez longues et débordent d’un vers sur un autre. Est-ce une particularité dont tu es consciente ? Est-ce que cela t’oblige à aborder différemment le chant et la respiration ?

Disons que j’aime bien jouer avec le langage et avec la structure des phrases. Il y a plusieurs manières d’aborder l’écriture d’une chanson et je ne suis pas nécessairement tentée par la version la plus classique : des couplets qui riment et qui alternent avec un refrain. Le fait de modifier la structure rythmique et la syntaxe dans le sens que tu décris permet de se rapprocher du ton plus naturel et direct de la conversation, de l’échange intime. Sur le plan de l’interprétation, c’est vrai que c’est un défi qui n’est pas toujours facile à relever. Il faut trouver un placement rythmique et un phrasé qui ne sont pas toujours très confortables au premier abord. C’est un peu comme pour un puzzle : il faut parfois déplacer un mot ou deux, étirer une syllabe ou, au contraire, en raccourcir une autre. Mais quand on finit par y arriver, c’est vraiment très amusant. Pour Sculptor, la dernière chanson de l’album, cela s’est avéré particulièrement difficile parce que le rythme est un peu bizarre et que la structure du texte l’est aussi.

J. Mascis figure étonnamment au générique de l’album. Comment l’avez-vous rencontré ?

Nous l’avons rencontré en 2014, quand il nous a demandé s’assurer sa première partie sur 30 dates de sa tournée américaine et anglaise. C’était un double bonheur, d’abord parce que nous n’avions jamais joué autant de concerts de suite aux USA et surtout parce que j’ai grandi en écoutant les albums de Dinosaur Jr. Après, ce n’est pas parce que tu aimes les disques d’un artiste que ça se passe bien quand tu le rencontres. Mais, en l’occurrence, nous avons sympathisé assez vite avec lui. Quand j’ai écrit Me & Jasper, ces souvenirs me sont revenus de l’époque où j’écoutais ses albums et je me suis dit que cela aurait donc du sens qu’il vienne jouer sur cette chanson en particulier. Quand j’étais adolescente, ses solos résonnaient comme des sortes d’appels lointains, un peu comme une preuve qu’une autre vie était possible, très loin de chez moi. Et c’est exactement ce que j’ai retrouvé sur cette magnifique partie de guitare qu’il a ajoutée au morceau.

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