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Grouper, A I A : Dream Loss / Alien Observer (Kranky)

 

La fin de la décennie annonce le temps de la rétrospection et des bilans. La réédition d’A I A, composé d’Alien Observer et de Dream Loss tombe donc à point… Depuis dix ans (probablement quinze), à l’exception de Mount Eerie et Sore Eros, les seuls artistes folk dont j’ai aimé les disques de façon durable ont été composés par des femmes œuvrant en solo. Il est même curieux de parler de folk pour qualifier la musique créée par ces musiciennes tant celle-ci est mutante, faite de drone, d’ambient, de couches de réverbérations et de vapeurs tout en demeurant si évidente et limpide. Liz Harris, comme sa compatriote Tara Burke (Fursaxa) et la Finlandaise Lau Nau, appartiennent à ce petit groupe de musiciennes dont l’esthétique musicale est marquée par une forme de panthéisme et une approche très expérimentale du plus intime et dépouillé des genres musicaux.

Du sublime Way Their Crept (2005) au diptyque A I A (Alien Observer et Dream Loss, 2011) aujourd’hui réédité par Kranky, les productions de la discrète Liz Harris ont fait l’objet de lentes mutations, une évolution subtile dont ces deux disques de fin de cycle rendent si bien compte. Entre 2006 et 2013, Liz Harris a publié une dizaine d’albums à la lenteur somptueuse et qui s’écoutent comme un songe. Il en va ainsi de certaines œuvres comme Cent ans de solitude où l’auteur affirme qu’il est dépassé par sa création : les disques qu’a composés Liz Harris durant cette période font état d’un tel naturel qu’ils semblent lui avoir été dictés dans un état de possession. Tout s’écoule sans heurt. La jeune femme n’avait alors qu’à tirer un fil pour accoucher d’un nouveau chef d’œuvre. La musique de Grouper était un silence amélioré où chaque écho relève du surréalisme et de la magie pure. Si le terme était disponible, on parlerait volontiers de réalisme magique.

Dans la discographie de Grouper, A I A tient lieu à la fois de diptyque de la synthèse et de la transition. Paru juste après le magnifique Dragging A Dead Deer Up A Hill et à la suite de l’enregistrement de The Man Who Died In His Boat (qui ne sortira qu’en 2013), Alien Observer et Dream Loss forment le chapitre manquant et l’heureux mariage entre deux chefs-d’œuvre de la musicienne de Portand. A I A flotte ainsi entre le doux drone originaire – sorte d’asphyxie dans l’étreinte – de The Way Their Crept, et l’effeuillage stylistique de Dragging A Dead Deer Up A Hill. Encore une fois, on peut coller sans réserve les qualitatifs de morbide et d’onirique. L’œuvre entière de Liz Harris est marquée par le deuil, l’absence et le refuge dans l’imaginaire. En 2011, à la sortie de ces deux disques, Liz Harris décrivait le diptyque de cette façon : “Les deux disques explorent l’altérité. Être quelqu’un d’autre pour soi, pour autrui, les fantômes et les extra-terrestres, littéralement et métaphoriquement, tous ces autres mondes à l’intérieur desquels on peut s’échapper (sous l’eau, dans le ciel) pour mieux penser à ceux qui sont morts.”

Liz Harris, Grouper
Liz Harris, Grouper

Dream Loss, le premier volet de ce jeu de miroirs, est un recueil de chansons légèrement plus anciennes (Atone et Wind Return en sont deux merveilles alors inouïes), que l’on pourrait dater, à en juger par l’épais jeu de voiles de ses textures sonores, d’une époque proche de Wide (2006) et Cover The Windows And The Walls (2007), où le drone envoûtant et brut du splendide Second Skin/Zombie Wind se faisait progressivement plus paisible. Alien Observer est, quant à lui, dans le ton des productions contemporaines de la demoiselle de Portland.  Ce dernier rappelle, encore plus sereinement, le EP Hold/Sick (2010) et les arrangements minimalistes d’Angelo Badalamenti (Come Softly). Les textures s’affinent encore sans perdre de leur mystère, de leur profondeur et de leur pouvoir de suggestion. Violet Replacement (autre diptyque paru en 2012), l’ultime joyau de Grouper avant que son art ne commence à m’échapper, est tout proche. Les deux tableaux d’A I A, formellement très distincts (même si on reconnaît immanquablement dans chacun la singulière douceur de Liz Harris), sont unis par le thème de l’identité/altérité et par les habituelles obsessions de son auteur : le retrait du monde, la transformation, la folie, la nature, le deuil, l’animal, le monstrueux et le fantastique… Ce bel objet de fascination nécrophonique resté intact après tant d’écoutes aurait idéalement complété le catalogue de 4AD si la maison était restée le grand label historique qu’il fût du début des années 80 jusqu’au début de la décennie suivante. On demandera aussi des comptes à David Lynch pour ne pas avoir convié Grouper à jouer Vapor Trails sur la scène du Bang Bang, son bar rêvé. Autant d’erreurs et de rendez-vous manqués qui nous semblent toujours aussi impardonnables.

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