Catégories chroniques rééditions

Television Personalities, Beautiful Despair
(Fire/Differ-Ant)

Je me souviens très bien de l’appartement de Jowe Head à Stoke Newington où ces morceaux ont été enregistrés. C’était l’été 1990 et nous étions allés à Londres rencontrer les Television Personalities pour une interview «historique» et très complète pour notre fanzine d’alors : Bonjour Chez Vous – interview qui n’a d’ailleurs jamais été retranscrite et qui n’est donc jamais parue. J’en conserve, sachez-le, quelques regrets.
L’appartement de Jowe Head, situé Glading Terrace, un HLM de sa royale majesté était un vrai capharnaüm qu’il partageait avec sa copine de l’époque. Il y avait une basse Danelectro Longhorn, une magnifique figurine géante de Popeye en plastoc, crucifié sur une Menorah, des bocaux de cornichons et un magnifique foutoir de disques (dont un du Blue Öyster Cult), d’œuvres graphiques et de cassettes. De temps à autre, Dan Treacy venait y poser sur bande quelques idées de chansons, et Jowe faisait la jonction entre celles-ci, pas toujours très abouties mais d’un niveau supérieur, et le reste du monde. En ce temps-là, les Television Personalities sont une entité dans une phase relativement normale, à leur niveau. Privilege (1989) les a fait découvrir à une nouvelle génération, le groupe semble prêt à recueillir les lauriers que leur attitude leur a toujours refusés. Ils jouent même le jeu des deux singles annonciateurs (Strangely Beautiful, We Will Be Your Gurus – ce dernier paru sur la mythique série Seminal Twang) et nous en sommes persuadés, Closer To God, produit comme le précédent par Phil Vinall (The Auteurs, Gene, Placebo) va être le disque qui les imposera pour toujours parmi les dieux de l’Olympe. La revanche absolue, définitive.

On comprendra plus tard que cette idée n’était qu’une simplette vue de l’esprit, l’incapacité totale de Treacy à accepter lesdits lauriers ne nous ayant même pas effleurée. Et pourtant, la reconnaissance est bien là, au delà du culte Indie, Nirvana invitant bientôt le groupe en première partie de ses concerts londoniens.

En attendant, nous sommes en goguette entre Peckham et Greenwich, dans un pub en plein air à deux pas de la salle qui s’appelle «La Salle» – The Venue, Lewisham. Station : New Cross. J’ai probablement gardé ma travelcard quelque part –, buvant des coups avec nos idoles qui répondent à nos questions précises et pourtant maladroites, contenant leur agacement ou leur moquerie avec une gentillesse de façade ou en tout cas avec une bienveillance certaine. On ne sera pas non plus invités backstage parce que nous sommes peut être un peu trop jeunes et innocents pour voir que les préparatifs du concert consistent aussi vraisemblablement à s’envoyer des poutres de speed de la taille du périphérique. Concert génial, il va sans dire. Mais je ne vais pas vous le raconter maintenant, parce que ça va nous faire un peu long.

Jowe Head, pas rancunier pour un sou vu que nous avons bien bien salopé son van au marqueur avec des graffitis plein d’amour mais néanmoins débiles, nous invitera le surlendemain chez lui pour se livrer à l’exercice du blindtest que nous lui avions préparé. Plus par politesse que par esprit cocardier, nous lui avions apporté une bouteille de Pernod. Et lors duquel, plein d’une joie communicative à l’idée de parler de musique, mettra bien en avant les nombreuses métaphores charnelles à l’écoute de Chestnut Mare des Byrds. Qui bien sûr, nous avaient totalement échappées. Nous lâchera des confidences sur la dernière tournée italienne des Swell Maps ou modérant notre enthousiasme sur les élus du jour avec la bonne vieille sagesse du type à qui on ne la fait pas : «Well, you know, Ride copied My Bloody Valentine, My Bloody Valentine copied Sonic Youth and Sonic Youth copied Swell Maps. There’s nothing new under the sun.» Grand moment de notre post-adolescence.

Et alors, me demanderez-vous, il est comment le disque ?

C’est une compilation de démos, déjà. Des chansons enregistrées avec les moyens du bord dans un contexte familial, dans l’entre-soi de ceux qui se connaissent depuis longtemps et s’apprécient d’autant. Et qui n’étaient pas à la base faites pour être entendues au-delà d’un cercle restreint. Dan y chante parfois comme une merde, joue souvent n’importe comment et Jowe fait son numéro de zouave habituel tout en enluminant le truc avec de petites idées géniales. Donc musicalement c’est parfois à chier mais émotionnellement c’est (im)parfaitement redoutable. L’embryon de Hard Luck Story Number 39, qui sera le véritable tube du double album Closer To God (1992) reste touchant parce que c’est ce groupe, ce songwriting à la fois foncièrement pop et hanté et c’est ce type qui nous raconte que non, ça n’est pas forcement facile de vendre plus de 20 000 exemplaires de son deuxième single autoproduit, et qu’il sait qu’il a merdé mais que ce n’est pas si grave vu qu’il y croit toujours même s’il n’est pas dupe. I Like That In A Girl, écrite suite à une discussion sur les filles avec Lawrence de Felt, touche au but en imitant la diction dudit Lawrence. Love Is A Four Letter World fait un joli traineau du père Noël, avec ses saillies noisy pop de dentelière. This Heart Is Not Made of Stone tire des larmes et dans l’ensemble, ces chansons sont des schémas unplugged avant l’heure, où la dynamique de groupe se résume à deux personnes, sans la grosse dynamique du batteur Jeffrey Bloom. Qui manque un peu. Enfin bref, c’est un groupe que l’on aime plus que de raison à l’époque et sur lequel j’aurais bien d’autres choses à raconter encore. Parce que l’histoire est loin de s’arrêter là.

Mais alors, il est bien le disque ou pas ?!

Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre, putain…

Le jour où Dan Treacy (ou Jowe Head d’ailleurs) tirera sa révérence, je chialerai des larmes de sang.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *