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Machines #6: Atari ST, Atari Teenage Riot

L’histoire des ordinateurs personnels est fascinante. Si nous manquons de recul sur leur impact dans nos vies, il est indéniable que ces objets autrefois réservés aux laboratoires de grandes universités et aux multinationales ont durablement modifié le travail, les relations humaines et la création, notamment musicale. Nous nous souvenons tous, pour ceux qui ont connu l’avant en tout cas, de l’arrivée dans nos vies de ces étranges machines. Dans ce domaine, une place particulière doit être accordée à la série ST d’Atari (520/1040 pour la mémoire vive en kilo-octet) qui au milieu des années quatre vingt a largement contribué à la démocratisation des studios à la maison et surtout des séquenceurs midi. Sans nul doute, il s’agit, avec le Tascam Portastudio 4 pistes, de la révolution la plus importante des trente-cinq dernières années en matière d’enregistrement et composition. Il peut sembler incongru de consacrer un article de la série à un instrument qui n’est pas spécifiquement dédié à la musique et ne produit pas de son… et pourtant, nos STAN (STations Audio Numériques) actuelles doivent beaucoup à des logiciels développés sur l’Atari ST voilà trente ans. Par la force des choses, l’Atari ST fut ainsi le chef d’orchestre discret de nombreux hits faits à la maison à la fin des années 80 et dans les années 90.

L’avènement de l’ordinateur personnel

1977 marque un tournant pour l’ordinateur personnel et peut-être considéré comme l’an zéro de l’utilisation de l’informatique pour le grand public.  Trois ordinateurs majeurs sortent cette année là: le Commodore PET, l’Apple II et le TRS-80 de Tandy.  Les systèmes ne sont alors pas compatibles, et il en est de même dans les années quatre vingt où le marché se répartit en différentes marques, parfois disparues depuis. Les sociétés se concentrent alors sur le hardware plutôt que la compatibilité, le choix de l’ordinateur se fait cependant sur la qualité de ses logiciels et notamment, dans le cadre des ordinateurs grand publics, de sa ludothèque. IBM-PC, Commodore 64 et Macintosh se partagent le marché dans la première moitié de la décennie. En 1985, deux ordinateurs changent quelque peu la donne: l’Amiga 1000 et l’Atari ST. Si la bataille fait toujours rage entre les adeptes des deux marques sur le net, question musique, l’Atari ST fut largement vainqueur, au moins en Europe (1) .

Atari 2600, une console de légende

Atari

Atari est une société pionnière du jeux vidéo. En 1972, Nolan Bushnell et Allan Alcorn conçoivent Pong, un des premiers jeux vidéo et un énorme succès. Commercialisé par Atari, la borne d’arcade lance la société qui se spécialise dès lors dans le domaine. 5 ans plus tard, la compagnie californienne met un pied dans les salons avec l’Atari 2600, la console la plus populaire de sa génération. Les graphismes semblent sommaires quand nous les comparons à ceux des productions actuelles, mais quelle révolution à l’époque de pouvoir jouer chez soi et retrouver les sensations de l’arcade !  Troisième console du marché à utiliser le format cartouche, elle dispose d’une ludothèque généreuse. Ce sera aussi paradoxalement son talon d’Achille : de nombreux jeux proposés pour la console sont médiocres. Le cas le plus connu (et très documenté) concerne l’adaptation d’E.T. l’Extraterrestre dont les cartouches invendues ont été enfouies dans une décharge du Nouveau Mexique. Le Krach du jeu vidéo de 1983 porte un coup presque fatale à Atari au moment où le Commodore 64 décolle pour devenir l’ordinateur le plus vendu de l’histoire…

De l’Atari 400 au ST

Jack Tramiel

À coté de ses excellents résultats dans le monde des consoles de salon, Atari développe également son activité dans le domaine informatique grand public en lançant les Atari 400 et 800 en 1979. La gamme 8 bits d’Atari obtient un certain succès (2 millions d’unités vendues sur l’ensemble de la période) mais pas suffisamment pour rendre le service rentable. En 1984, Jack Tramiel, fondateur de Commodore, rachète la branche grand public d’Atari qui comprend les consoles et micro-ordinateurs à Warner. Désavoué par le conseil d’administration de son ancienne société malgré le succès phénoménal du C64 (dont il veut baisser le prix), il embarque une partie des ingénieurs avec lui. Sa réputation est d’être impitoyable. Il réduit drastiquement les effectifs et fait travailler l’équipe à la conception d’un ordinateur performant capable de concurrencer le Macintosh d’Apple. En 1985, l’Atari ST sort enfin, et il se retrouve face à l’Amiga de son ancienne société Commodore. D’un très bon rapport performance/prix pour l’époque, l’ordinateur voulu par Jack Tramiel se distingue surtout de son concurrent par l’intégration de deux prises DIN 5 broches pour le MIDI directement sur la carte mère. Cette connectique en standard va faire de l’Atari ST le premier ordinateur personnel populaire chez les musiciens. L’Atari ST contribue également à assoir la norme MIDI, qui est aujourd’hui encore utilisée dans les stations audionumériques.

Korg SQ10, un séquenceur analogique de 1978

Avant la norme MIDI

Avec le développement des boîtes à rythmes, séquenceurs analogiques etc., les fabricants d’instruments électroniques mettent au point des protocoles de synchronisation afin de faire communiquer les instruments. Les débuts sont rudimentaires mais fonctionnels : une synchronisation analogique en trig où l’instrument envoie un signal électrique (une pulsion) à chaque double croche (16 impulsions par mesure). Roland raffine le concept en créant une première norme, dite DIN sync. En plus de la concordance au tempo via une horloge, le câble permet d’envoyer des informations telles que start/stop. Elle autorise par exemple à la TB303 de communiquer avec la TR606 : en appuyant sur le play de la 606, il est possible de lancer les séquences conjointement sur les deux machines. Ces deux normes connaissent un certain retour en grâce depuis quelques années notamment grâce au succès du modulaire et aux machines proposées par Arturia ou Korg telles que les Volca (trig), le Microbrute (trig) ou le Beatstep pro (trig et DIN Sync).

Une photo de la mythique démonstration du MIDI au NAMM83

NAMM 1981 et 1983: l’émergence d’un nouveau protocole

Dave Smith

Ces systèmes furent un bon début, mais pas suffisant. En 1981, au NAMM, Ikutaro Kakehashi (Roland), Dave Smith (Sequential Circuits) et Tom Oberheim (Oberheim) se rencontrent et décident de la mise au point d’un standard commun. Deux ans plus tard, à la même foire, un Jupiter 6 de Roland et un Prophet 600 de Sequential Circuits communiquent ensemble. Le MIDI, pour Musical Instrument Digital Interface est une vraie avancée pour les instruments électroniques, car désormais un synthétiseur Roland peut être synchronisé à une boîte à rythmes Yamaha, par exemple. Surtout, la norme MIDI est nettement plus aboutie que le DIN Sync, en plus des informations de type horloge, start/stop, elle permet de faire transiter de nombreuses autres informations sur la musique : la hauteur, longueur et vélocité des notes ainsi que 128 control changes (vibrato, temps d’attaque, legato, changement de presets, timbre, etc.). Le MIDI permet potentiellement de créer des pistes très détaillées sur des instruments électroniques et les faire rejouer (2). Il est fascinant de voir que 35 ans plus tard, cette norme permet de faire jouer un Alpha Juno de 1986 par un logiciel sorti en 2017. Le MIDI, intégré en 1985 sur l’Atari ST, est l’une des très bonnes idées de ce micro-ordinateur, et va introduire la machine dans de nombreux studios, qu’ils soient amateurs ou professionnels par l’intermédiaire de séquenceurs MIDI.

le Prophet 600

L’Atari ST et la Musique Assistée par Ordinateur (MAO)


L’Atari ST (modèles 520/1040) , à son arrivée sur le marché, souffre de la concurrence du Commodore 64 dont la logithèque est impressionnante. Il est également fortement attaqué par son rival, l’Amiga. Ses performances et son prix bon marché vont cependant inciter les éditeurs à se pencher sur la bécane. Une catégorie en particulier va profiter des prises MIDI pour développer des séquenceurs. Certes, il existe déjà quelques logiciels avant l’Atari ST, mais aucun ne bénéficiaient en natif de MIDI sur un ordinateur stable, précis (très important pour la synchronisation midi qui doit être exacte et régulière) avec un écran de très bonne résolution. Deux sociétés allemandes vont faire les beaux jours de l’Atari ST en éditant des logiciels de musique qui existent encore de nos jours : Steinberg et Emagic. Ils imposent de fait l’Atari ST comme un des incontournables de la musique assistée par ordinateur pour quelques années.

Des séquenceurs MIDI logiciels

Capture d’écran de Cubase pour Atari ST

Karl Steinberg et Manfred Rürup, les fondateurs de Steinberg, développent initialement un séquenceur MIDI pour le Commodore 64, le Pro-16 en 1984. À l’arrivée de l’Atari ST, ils sautent sur la machine et développent pour celle-ci les versions Pro-12 et Pro-24 qui deviennent Cubase (toujours sur le même ordinateur) en 1989. De leur coté, Chris Adam et Gerhard Lengeling d’Emagic, publient Notator et Creator sur Atari ST.  Les deux séquenceurs MIDI sont immensément populaires chez les musiciens (3). La configuration particulièrement stable de l’Atari ST  permet une synchronisation parfaite en MIDI.  Trente ans plus tard, il n’est pas rare de voir des utilisateurs de l’Atari ST anciens ou actuels vanter sur les forums la précision du MIDI, y compris par rapport à l’offre actuelle, non sans une certaine nostalgie. Le musicien électronique peut alors faire jouer ensemble ses différents instruments et les enregistrer directement sur un ADAT ou une bande deux pouces depuis sa table de mixage. Les contrôles de paramètres très fins autorisent des fantaisies alors inédites loin des programmations assez simples des premiers séquenceurs populaires (par exemple celui intégré au SH101 de Roland).

Notator 2

Ces séquenceurs MIDI sont des outils très précieux pour le musicien : il permettent de faire jouer à différents instruments électroniques des partitions au préalable créées par le compositeur (4). Ses partitions peuvent être créées de différentes manières : en jouant, avec un piano roll (qui existe toujours dans les logiciels actuels !), un éditeur de partition, etc. Les deux logiciels ont alors des philosophies légèrement différentes. Cubase propose une vue horizontale d’arrangements telles que nous la retrouvons aujourd’hui dans de nombreux logiciels (Logic, Cubase), tandis que Notator se concentre sur la création par pattern (boucle), plus proche de ce que proposerait aujourd’hui par exemple Ableton Live (5). Dans tous les cas, ces logiciels portent les ventes d’Atari ST en Europe et font de la machine un véritable classique des studios dans les années 80-90.

L’Atari ST dans la musique

L’Atari ST démocratise la MAO et devient le « cerveau » (6) de nombreux studios en pilotant des synthétiseurs ou des sampleurs. Parfois des artistes font un album avec uniquement l’Atari ST, qui commande un S900. Le matériel peut-être minimal, mais le résultat passionnant si le musicien programme subtilement sur son logiciel.  La liste des utilisateurs de l’Atari ST est en tout cas longue comme le bras, notamment dans la musique électronique et le rap : Orbital, Röyksopp, Luke Vibert, Étienne de Crécy, Jean Michel Jarre, Tangerine Dream, Teddy Riley, FSOL, Vangelis, 808 State, S’Express, Bomb the Bass, KLF, Oxia, Fatboy Slim, Dj Mehdi, CJ Bolland, William Orbit, White Town, La Caution, Alliance Ethnik, Alex Gopher, Aphex Twin, Autechre, Jean Louis Murat, Mike Paradinas, Utah Saints, Alec Empire, Mental Overdrive, Demon, Pet Shop Boys, Mick Fleetwood, Depeche Mode, Portishead, Basement Jaxx, Prodigy, Primal Scream, The Orb, Howie B, Goldie, LFO ou Trevor Jackson ont créé certains de leurs disques avec l’aide de l’ordinateur (7). Ainsi Depeche Mode a utilisé deux ST sur Ultra, William Orbit a composé pour Ray of Lights de Madonna sur la machine d’Atari. De nombreux hits ont été séquencés sur l’ordinateur, de Your Woman de White Town jusqu’à Praise You de Fatboy Slim en passant par Buffalo Stance de Neneh Cherry.

Que reste-t-il de l’Atari ST ?

Norman Cook avec l’Atari ST (au fond)

Au delà de sa période de commercialisation (jusqu’à 1992), l’ordinateur garde sa place dans les studios au moins jusqu’au début des années 2000. La précision de son horloge MIDI (et les prises directement intégrées à la carte mère), son absence de plantage, son interface graphique GEM (8), la qualité de l’offre logiciel MAO (Notator et Cubase) ont démocratisé l’informatique musicale. Aujourd’hui, il est difficile de lutter avec les environnements actuels, les gigas de samples, les instruments virtuels gourmands en ressource de mémoire vive, mais la popularité actuelle de la musique assistée par ordinateur doit certainement un peu à l’Atari ST, véritable catalyseur de l’intérêt des musiciens pour l’informatique. Quand bien même les environnements actuels sont beaucoup plus performants, quelqu’un qui souhaiterait un workflow autour de machines pourrait tout à fait envisager de se procurer un vieil Atari affichant, un tant cela peut être efficace une fois maîtrisé (9). Il est, en tout cas, à coup sûr présent sur de nombreux hits électroniques des années 90 sans même que vous le sachiez.

(1) Notons cependant que l’Amiga fut populaire sur la scène Rave/Drum & Bass anglaise par l’intermédiaire du logiciel Octamed utilisé par Omni Trio, Dj Zinc, Aphrodite etc. À cela il faut ajouter que l’Atari ST n’a jamais vraiment percé dans les studios américains.

(2) La norme MIDI ne transmet pas de son mais uniquement des informations sur celui-ci.

(3) La demande pour les séquenceurs est assez ancienne. Dès les années soixante dix, certains groupes comme Kraftwerk ou Tangerine Dream utilisent des séquenceurs analogiques. Ils sont souvent créés  à la demande des musiciens. Au début du sampling, le Fairlight permet également de séquencer les samples et les organiser constituant un des prémices des séquenceurs MIDI.

(4) Pendant longtemps des séquenceurs hardware ont constitué des alternatives à l’ordinateur. C’est le cas notamment du sampleur MPC2000 dont le séquenceur est très réputé. Nous pouvons aussi citer l’Alesis MMT8 connu pour sa simplicité. De nos jours le marché est largement dominé par les solutions logiciel, il existe quelques poches de résistances autour des machines Elektron comme l’Octatrack.

(5) De fait les logiciels actuels empruntent aux séquenceurs midi historiques de nombreux éléments mais y ajoutent des fonctionnalités inenvisageable avec le matériel des années 80 comme la possibilité de mixer directement sur ordinateur, de faire de l’enregistrement audio, des instruments virtuels etc.

(6) il faut imaginer un séquenceur midi un peu comme un chef d’orchestre qui donnerait des partitions à jouer à différents instruments. Chaque instrument se voit attribuer un canal midi et joue la partition prévue par le canal en question. En standard la norme MIDI comprend 16 canaux. La boîte à rythme est généralement sur le canal 10.

(7) sources: wikipedia , RBM , Muff Wiggler.

(8) Les interfaces graphiques sont loin d’être la norme dans les années 80. Les plus anciens d’entre vous se souviendront, sans nostalgie (sauf pour les jeux) de Dos. Windows s’impose réellement comme un standard dans les années 90 seulement, à partir de la version 3.

(9) En terme de séquençage MIDI pur, on n’a pas forcément fait mieux que les premiers Notator / Cubase sur Atari ST / Mac / PC et les solutions hardware type MPC2000. Ces solutions sont l’apogée d’une manière d’utiliser des machines qui est beaucoup moins fréquentes de nos jours où l’audio, les samples, les instruments virtuels ont pris une importance bien plus importante que le MIDI au sens stricte.

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