Catégories chronique réédition

Giant Sand, Ramp (Fire Records)

Jusque-là, tout est flou ou presque. Un groupe dont les membres changent presque à chaque album et animé par un leader plus G.O. que dictateur, bienheureux de saisir au fil de chaque enregistrement l’instant éphémère de la rencontre – c’est la grande différence avec The Fall, seul concurrent de Giant Sand en matière de productivité à long terme et de renouvellement de personnel. Dans cette discographie de Giant Sand, comme un monument plastique érigé à la gloire de l’impermanence, Ramp (1991) précise un peu les choses mais ne fige rien. Ni chef d’œuvre définitif, ni album-de-la-maturité, ce septième album est un excellent point de passage vers une autre transition majeure – Glum (1994) ou Chore Of Enchantment (1999) : on en reparlera si les occasions se présentent et elles ne devraient pas trop tarder au rythme où vont les choses.

Pour ceux qui auraient manqué les épisodes précédents – ils ont intérêt à fournir une bonne excuse – rappelons que cette très longue histoire a commencé plus de dix ans auparavant, à la toute fin des années 1970, lorsque Howe Gelb, natif de Pennsylvanie, s’installe à Tucson dans
l’Arizona et y rencontre son maître de musique et de vie, le guitariste Rainer Ptacek. Tout au long de la décennie suivante, il commence à façonner les premiers contours d’une aventure collective où sont accueillis les amis et les amours de passage – Paula Jean Brown, notamment, ex-membre des Go-Go’s et compagne de Gelb. Chacun s’épanouit ici dans
l’expression musicale collective où l’émancipation formelle issue du punk s’articule aux relectures très libres de toutes les traditions locales. Non pas pour y dénicher une quelconque caution d’authenticité ou y retrouver une pureté originelle mais par ce qu’il s’agit d’une forme profondément humaine. Et qu’il est donc précieux de s’en inspirer.

Ramp s’inscrit donc dans une continuité approximative avec ces tâtonnements préalables et assumés, même si on relève au passage une nouveauté importante au casting : pour la première fois, le bassiste Joey Burns rejoint le batteur John Convertino – déjà présent depuis Long Stem Rant (1989) – au sein d’une section rythmique promise à un avenir prospère. En compagnie des futurs Calexico et de quelques autres – Victoria Williams vient ici se lancer dans quelques très jolis contre-chants – Gelb poursuit sa quête inachevée du bouillonnement au cours de sessions largement improvisées. C’est bien l’un des intérêts majeurs de cette réédition bienvenue que d’adjoindre ainsi à l’album original une série de dix morceaux enregistrés en 1991 au cours de ces Mad Dog Sessions où se mettent en place les éléments disparates du renouvellement à venir. « Un groupe de jazz mais sans le talent » : c’est ainsi que Gelb s’est parfois amusé à définir son groupe. Une synthèse plutôt adéquate pour ce qui est de la capacité à faire entendre la prise de risque, sans les filets invisibles de la virtuosité. Quant à l’absence de talent, c’est évidemment une toute autre histoire. Passionnant de bout en bout, Ramp laisse éclater une esthétique du foisonnement permanent.

Ensemble, les musiciens ont la témérité de se confronter au chaos pour lui donner tant bien que mal une forme – changeante, provisoire, résolument imparfaite. Chaque morceau en est le témoin où se tiennent ensemble, tant bien que mal, les impulsions les plus divergentes : l’énergie électrique stridente des Replacements, les babils de poète beat de Dylan, les dissonances impromptues qui surgissent comme autant de cicatrices arborées sans fard des rituels presque free des origines. Et puis les racines comme point d’ancrage, toujours, qu’elles soient folk ou country. Tailleur d’élite, Gelb rapièce toutes ces musiques en lambeaux pour mieux confectionner un habit original d’une classe étonnante. Le rock alternatif n’a sans doute jamais si bien porté son nom, animé par les balancements pendulaires des courants irrésolus et des flux contradictoires. De ce fatras hallucinant, émerge pourtant, de plus en plus nettement, la cartographie imaginaire d’une Amérique aux contours mouvants, ouverte à toutes les
influences, sûre de sa capacité à s’en inspirer les fondre en une tradition originale et elle-même féconde. Dans ce terreau tout juste remué, on aperçoit déjà – c’est une évidence – les graines à peine en germe de ce que deviendront plus tard Wilco ou de Kurt Vile mais également – plus étonnant – cet éloge en acte du bancal et du biscornu dont Pavement se fera,
dès l’année suivante, le spécialiste attitré et reconnu. Indispensable, donc.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *