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Dropkick

Amateur éclairant

Depuis deux décennies, les Écossais de Dropkick n’ont eu de cesse de composer une œuvre aussi précieuse que confidentielle, dernièrement  enrichie d’un treizième épisode intitulé Longwave. L’occasion rêvée de s’entretenir avec Andrew Taylor, amoureux des mélodies majeures et des guitares tintinnabulantes, et leader presque malgré lui d’une formation trop modeste.

Le suspense n’a pas été long : quatre mois se sont à peine écoulés et la certitude est déjà là d’avoir trouvé notre album de cœur de l’année 2018. Pas le meilleur, loin de là. Plutôt celui qui nous accompagnera fidèlement au fil des écoutes et dont les mélodies simples et lumineuses se loveront dans les plis du quotidien. Un de ceux qui parviennent d’emblée à se nicher jusque dans ces interstices inattendus de l’existence où la musique finit par occuper une place aussi ridicule que précieuse, et qui s’incrustent jusqu’à envahir l’espace domestique alors que l’on se surprend à en siffloter les passages les plus mémorables en étendant le linge, deux heures à peine après les avoir découvert pour la première fois. Il s’intitule Longwave et, comme souvent depuis plusieurs années – c’était déjà le cas en 2016 avec Balance The Light ou en 2017 avec From The Outside Looking In – il est signé par Andrew Taylor, seul ou à la tête du groupe qu’il anime depuis le début du siècle dans la confidentialité la plus totale, Dropkick. Publiés à compte d’auteur, parfois édités avec le soutien de quelques labels locaux ou espagnols, les douze Lp’s de ce modeste groupe écossais ont fini par composer une œuvre au charme immédiatement familier, où les harmonies vocales et les guitares carillonnantes occupent presque toujours l’intégralité du spectre sonore. Une sorte d’ersatz de Teenage Fanclub, pourront légitimement résumer les esprits chagrins. Un indispensable ersatz de Teenage Fanclub leur rétorqueront ceux qui considèrent que le rythme de sénateur en phase d’assoupissement postprandial auquel s’astreignent depuis deux décennies Norman Blake et ses camarades – un album tous les cinq ans pour un groupe au sein duquel évoluent pas moins de trois songwriters – laisse trop de place à la frustration pour conserver la bouche fine face à ces super-remplaçants.

Le premier contact visuel est pourtant d’une impitoyable cruauté. Dans un contexte où toute référence, même lointaine, au dernier mandat présidentiel socialiste réveille encore en nous d’épidermiques pulsions violentes et nauséeuses – cf résumé des épisodes précédents des aventures collectives de la Section 26 – l’image qui s’affiche sur l’écran Skype est saisissante : le pauvre Andrew Taylor est donc un sosie tout à fait crédible de François Hollande. Qu’à cela ne tienne ! Il nous suffit, pour surmonter le sentiment fugace de perplexité hostile engendré par cet implacable constat, de nous rappeler que, après tout, Gerard Love, le génial bassiste des susnommés Teenage Fanclub, entretient sur ses jours plus si jeunes une troublante ressemblance avec Nicolas Sarkozy sans que, pour autant, notre admiration à son égard en ait été altérée. Quoique. C’est en tous cas sur ces bases quelque peu perturbantes que la conversation s’engage cependant avec le leader terriblement normal d’un groupe pas si ordinaire, et ce pour évoquer quelques-uns des jalons d’un parcours entamé au milieu des années 1990 du côté d’Arbroath, petite bourgade de la côte Est de l’Écosse, pas très loin d’Edimbourg. C’est au lycée qu’Andrew et son frère Alistair fourbissent leurs premières armes musicales en compagnie de leur camarade Ian Grier (claviers). C’est également là que leur histoire se fige. À l’instar de ceux qui épousent leur amour de jeunesse, Taylor a conservé une fidélité touchante à ce premier groupe, sans jamais songer à le quitter. Seules les références musicales revendiquées se sont précisées peu à peu, lorgnant de plus en plus directement sur ce continent américain où rusticité et subtilité font si souvent bon ménage. “Quand j’étais adolescent, j’étais plutôt fan de tous les groupes issus de la vague grunge : Alice In Chains, Pearl Jam, Green Day. Ce n’est qu’un peu plus tard, au milieu des années 1990, que j’ai commencé à apprécier des groupes écossais comme Teenage Fanclub ou Trash Can Sinatras. Et puis, au fil des années, mes influences se sont de plus en plus rapprochées de ce que j’avais pu puiser dans la collection de disques de mon père au cours de mon enfance : Buddy Holly, les Everly Brothers. Je n’ai plus cherché à les dissimuler. Nous avons toujours conservé les harmonies vocales mais, petit à petit, nous avons laissé tomber le côté bruitiste des guitares. Quelle que soit la forme que prend la musique, j’ai toujours été sensible aux mélodies et aux harmonies. C’est le seul fil conducteur de mes goûts. Que ce soit chez The Byrds ou chez Weezer, j’entends toujours la même chose.” Modeste artisan du songwriting, dépourvu de la moindre ambition carriériste, Taylor s’est depuis contenté de composer des chansons, parfois banales, souvent excellentes, en se résignant à ne jamais pouvoir vivre des produits de cet apostolat. Cultivant non sans une certaine fierté ce noble statut d’amateur, il continue de tirer profit des disponibilités offertes par les vacances scolaires pour les consacrer à l’écriture et l’enregistrement.  “Je n’ai jamais vraiment envisagé de faire de la musique un métier ou une activité à temps plein. Dès que j’ai eu terminé mes études secondaires, j’ai entamé une formation pour devenir enseignant et j’ai commencé à travailler dans les écoles très rapidement : j’étais trop trouillard pour envisager ma vie sans ce filet de sécurité. Pour un groupe comme Dropkick, la seule manière réaliste de gagner un peu d’argent – et encore, sans aucune garantie de stabilité – aurait été de donner des concerts et d’organiser des tournées pendant presque toute l’année. Et je n’en avais aucune envie. Je sais que, de ce point de vue, nous nous sommes tirés une balle dans le pied. Nous avons préféré publier beaucoup d’albums, alors que ça ne génère que très peu de revenus. Mais nous ne pouvons pas résister : dès que nous avons terminé quelques morceaux, il faut que ça sorte ! Tout ce que nous entreprenons, nous le faisons pour l’amour de la musique. Nous sommes satisfaits d’avoir le meilleur hobby du monde.”

Point d’aboutissement provisoire de cette passion musicale sans faille, Longwave redonne à entendre tout ce que l’on a pu apprendre à apprécier au fil des ans chez Dropkick : des chansons qui arborent leurs influences sans le moindre complexe déplacé, comme on revêt un blason – à notre connaissance, Dropkick reste le seul groupe à avoir mentionné les Silver Jews dans leurs textes (Out Of Love, 2016) – et dont la simplicité classique n’altère en rien la puissance évocatrice. C’est que curieusement, l’obéissance consentie aux contraintes canoniques du format pop – couplet, refrain et même pont – semble ici susciter une forme de libération communicative. “Je reconnais volontiers qu’il y a un côté prévisible dans mes chansons. J’espère quand même que ça ne tourne pas à la répétition systématique. J’essaie de conserver le format initial de la chanson, celui qui m’apparaît spontanément dans les dix ou quinze premières minutes que je consacre à l’écriture. Et c’est souvent une structure très classique. La spontanéité reste capitale à mes yeux : dès que j’ai fini de composer un morceau, j’essaie de l’enregistrer le plus rapidement possible avec le groupe. Pour ce nouvel album, par exemple, nous avons vraiment essayé de conserver le maximum de fraîcheur : nous avons très peu répété avant d’enregistrer. Pour chaque titre, nous nous sommes réunis le soir de manière à ce que les autres membres découvrent la chanson en direct. Et puis, une fois que nous l’avions joué en entier deux ou trois fois, nous sommes passés à l’enregistrement. Quelques overdubs, aucun solo, rien de plus. C’est une discipline qui nous convient bien.” Ce conservatisme assumé n’empêche pourtant pas le surgissement de quelques ruptures novatrices dans la forme, comme sur Giving Ways, pièce de résistance de ce nouvel album, dont le bourdonnement synthétique apparaît digne de figurer au panthéon des meilleurs morceaux jamais composés par Grandaddy. Un titre qui, comme presque tous les autres, finirait presque par nous convaincre que, en cette occurrence bien particulière, la copie l’emporte paradoxalement sur l’original.

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